Début août, le Paris Saint-Germain a réalisé ce que personne n'imaginait possible : payer le prix d'achat de 222 millions d'euros qui figurait dans le contrat de l'attaquant brésilien Neymar au FC Barcelone. Une somme jamais atteinte pour un joueur de football. " Je pensais que la règle du fair-play financier empêcherait de telles situations, " a soupiré l'entraîneur de Liverpool Jurgen Klopp, " mais visiblement, c'est davantage une suggestion qu'une règle. "
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Début août, le Paris Saint-Germain a réalisé ce que personne n'imaginait possible : payer le prix d'achat de 222 millions d'euros qui figurait dans le contrat de l'attaquant brésilien Neymar au FC Barcelone. Une somme jamais atteinte pour un joueur de football. " Je pensais que la règle du fair-play financier empêcherait de telles situations, " a soupiré l'entraîneur de Liverpool Jurgen Klopp, " mais visiblement, c'est davantage une suggestion qu'une règle. " Un peu plus tard, le club parisien a rajouté une couche en s'assurant encore les services de Kylian Mbappé. Le PSG l'a loué jusqu'en juin 2018, date à laquelle une option d'achat est prévue. Selon le quotidien L'Equipe, le prix de Mbappé serait de 180 millions d'euros. Javier Tebas, président de la Ligue de football professionnel en Espagne, s'est fâché. Il a critiqué le soutien du Qatar dont le PSG bénéficie. Il a également reproché au club français de booster le marché et d'entraîner tous les autres clubs dans une spirale ascendante. " Le PSG a fait pipi dans la piscine et Neymar le fait depuis le tremplin de plongeon ". Yves Leterme hausse les épaules. " Lorsqu'on a fait de la politique au plus haut niveau, on ne peut pas se laisser aller à de telles déclarations. Moi, ce qui m'importe, ce sont les chiffres, les données qui figurent dans le dossier. " Leterme, ancien Premier ministre belge, est aujourd'hui enquêteur en chef au sein du Club Financial Control Body (CFCB) de l'UEFA. C'est lui qui doit s'assurer du respect des règles du fair-play financier. Ces règles doivent empêcher les clubs de s'endetter dans leur quête de succès sportifs. Depuis l'instauration du fair-play financier, l'UEFA veut s'assurer que les rentrées et dépenses financières d'un club, liées au football, soient plus ou moins en équilibre. Le PSG a-t-il définitivement changé le monde du football, l'été dernier ? Yves Leterme : Nous sommes, en tout cas, entrés dans une autre dimension. Tout laisse penser qu'à l'avenir, les tendances iront dans cette direction. Je ne dis pas qu'au cours des prochaines années, les dix principaux transferts dépasseront à chaque fois les 200 millions d'euros, mais la barre des 100 millions d'euros sera de plus en plus souvent franchie. D'un point de vue purement économique, c'est logique. La croissance des revenus et des marchés sur lesquels les clubs sont actifs est telle que cette hausse est presque inévitable, même s'il faut s'attendre à ce qu'il faille, tôt ou tard, changer son fusil d'épaule. Peut-on imaginer, sur le plan économique, qu'on puisse dépenser 222 millions d'euros pour un footballeur ? Leterme : Il est délicat, pour moi, de me pencher sur des cas particuliers mais, sans citer celui de Neymar, il faut tenir compte du fait que la valeur marchande des joueurs va encore fortement augmenter au cours des prochaines années. Le football européen figure dans le Top 4 des secteurs les plus porteurs au niveau de la publicité commerciale. La force de pénétration d'un club de football et d'un footballeur est énorme. On sous-estime encore la valeur financière de ce secteur, même si des clubs sont déjà très actifs à ce niveau. Au sein des Suning Holding Groups, les investisseurs chinois qui ont repris l'Inter Milan, on réfléchit beaucoup à ce que pourrait apporter un rayon de merchandising de football européen dans les magasins chinois. D'un point de vue conjoncturel, on peut se poser des questions sur les sommes gigantesques qui ont été dépensées cet été, mais il existe une économie à échelle mondiale au sein de laquelle on voit de plus en plus de personnes faire fi de la misère et générer des bénéfices considérables. Le nombre de consommateurs potentiels augmente rapidement. Nous vivons sur un continent de 500 à 600 millions d'habitants. La plupart d'entre eux peuvent acheter des services liés au football, des abonnements TV et des produits de merchandising. Ces dix prochaines années, le nombre de personnes qui seront dans cette position va plus que doubler, simplement parce que des personnes provenant d'autres parties du monde vont s'y ajouter. Vous voyez donc un lien entre les lourds investissements du PSG et les gens qui, dans la campagne chinoise, s'extraient de la misère ? Leterme : Nous devrons voir comment tout cela va évoluer. En Chine, l'intérêt pour le football est né, en partie, d'une décision du président Xi Jingping de promouvoir ce sport. Aujourd'hui, le consommateur chinois semble très intéressé par le football européen, et il est clair que les noms et logos de clubs européens, ainsi que le droit à l'image des joueurs, seront utilisés dans le domaine publicitaire. Cela aura un impact direct sur l'argent qui circule dans le football européen et sur les structures des fédérations européennes de football. Ce phénomène ne se limite d'ailleurs pas à la Chine. Si on ne tient compte que de l'Asie, on peut encore y ajouter un milliard de personnes dans des pays comme l'Indonésie, les Philippines, la Malaisie et le Vietnam. Au total, on atteint donc le chiffre de deux milliards de consommateurs potentiels. Et nous ne parlons même pas de l'Inde, où le football est un peu moins populaire. Pour les entreprises footballistiques qui souhaitent utiliser la croissance en Extrême-Orient, il existe d'innombrables possibilités. Lorsqu'on voyage, on le constate à l'oeil nu : même dans les banlieues éloignées des grandes villes asiatiques, on voit des magasins de souvenirs qui proposent des maillots d'équipes européennes. Cet été, le PSG a-t-il porté un coup à la crédibilité de l'UEFA et du fair-play financier ? Leterme : Je reste convaincu que les règles du fair-play financier peuvent être appliquées telles qu'elles ont été établies. Le cas du PSG sera examiné attentivement. A un moment donné, je ferai une proposition ou une déclaration. On a le sentiment que vous devrez utiliser tous les recours et toutes les subtilités pour ne pas être mené en bateau. Leterme : C'est la raison pour laquelle nous réalisons notre enquête de façon très minutieuse. Lorsque nous ferons une proposition pour une décision, elle devra être bien argumentée. Quand interviendra cette proposition ? Leterme : J'ai d'office commencé une enquête. Elle sera terminée au printemps. A ce moment-là, je saurai si les règles du fair-play financier ont été respectées, y compris pendant la saison en cours. Neymar a signé un contrat de cinq ans à Paris. Le PSG compte sur le fait que le joueur rapportera encore de l'argent après cette saison-ci. Un club est-il obligé, après un énorme transfert, d'équilibrer ses finances au bout d'une seule saison ? Leterme : Oui. Et, lorsque nous faisons les comptes, nous prenons en considération toutes les entrées et sorties, y compris les frais supplémentaires. Tenez-vous compte des rentrées générées par la publicité autour du joueur ? Font-elles parties des revenus liés au football ? Leterme : Cela dépend de la manière dont les contrats ont été établis. Nous devons savoir, lors de chaque rentrée d'argent, quelle est la partie destinée au joueur et celle destinée au club. En football, la plus grande partie des revenus liés au merchandising et à la valeur marchande du joueur revient généralement au club. Le ClubFinancialControlBody peut exclure les clubs des compétitions européennes, leur infliger une amende ou restreindre les listes des joueurs pour les compétitions européennes. Mais, au rythme où l'on va, une amende de 60 millions d'euros serait assimilée à des cacahuètes par les clubs. Leterme : Pour l'instant, cela reste une somme considérable pour tous les clubs. Mais il est exact qu'une sanction financière touche moins les clubs qu'une sanction sportive. L'exclusion reste la sanction la plus efficace. On essaie d'éviter ce type de sanction, car on réduirait alors la valeur sportive de la compétition, mais parfois, on est obligé d'en arriver là. Certains clubs se disent peut-être que l'UEFA n'oserait jamais, avec eux. Leterme : Je pense qu'entre-temps, la plupart des clubs ont compris que nous ne nous laissons pas influencer par les noms.' Lorsque le fair-play financier a été lancé, l'un des objectifs était de limiter la hausse des transferts et des salaires des joueurs. Cet objectif-là ne semble pas avoir été atteint. Leterme : Suite à la croissance exponentielle du retour sur investissement dans le football, les montants investis dans le football ont fortement augmenté. Mais les règles du fair-play financier continuent d'être appliquées, avec beaucoup de succès d'ailleurs : nous étions proches des deux milliards d'euros de dettes et nous ne sommes plus, aujourd'hui, qu'à quelques centaines de millions. Cette croissance du retour sur investissement n'était-elle pas prévisible, il y a cinq ou dix ans ? Leterme : On voyait que la tendance était à la hausse, mais pas à ce point-là. Il y a cinq ans, on ne pouvait pas encore prédire avec précision l'effet du football dans les messages publicitaires liés au merchandising, ni le montant que les consommateurs asiatiques consacreraient au football. Il y a aussi eu ce choix soudain de Xi Jinping de promouvoir le football. Lorsque cela se produit dans une société au sein de laquelle la population accorde beaucoup d'importance à l'orientation prônée par son leader, l'impact est important, à plus forte raison lorsque cela va de pair avec un pouvoir d'achat plus étendu et une globalisation de l'économie. Entre-temps, la télévision payante s'est également introduite dans les ménages et les commentaires liés au football se sont améliorés, internet a explosé et les développements technologiques ont été considérables, tout cela en une seule décennie. Même dans le domaine de l'art, des sommes folles sont aujourd'hui dépensées pour l'acquisition d'une oeuvre. Le fair-play financier n'a toujours pas su résoudre le cas du Real Madrid, qui croule toujours sous une montagne de dettes. Leterme : Le Real Madrid répond à tous nos critères. A l'avenir, il faudra voir comment certaines dettes pourront être effacées du bilan. Mais vous n'avez pas les moyens de taxer un club qui a des dettes aussi astronomiques ? Leterme : Non. Un autre objectif du fair-play financier qui n'a pas été atteint, c'est la diminution de l'écart entre les grands et les petits clubs. Leterme : Je ne pense pas que ce soit lié au fair-play financier. Si l'écart a augmenté, c'est d'abord dû aux droits TV. La réglementation que je dois adapter n'est pas en mesure de combler totalement cet écart. Dans cette optique, serait-il intéressant de réduire l'écart entre le prize-money octroyé en Ligue des Champions et en Ligue Europa ? Leterme : Cela fait partie des accords passés avec l'ECA (European Club Association, l'organisation des grands clubs européens, ndlr). Nous ne pouvons que constater ce qui a été décidé. Qui détient aujourd'hui les rênes du pouvoir en football : les fédérations ou l'émir du Qatar ? Leterme : Cela dépend de ce que vous entendez par pouvoir. Qui décide de ce qui est permis ou pas ? Leterme : Je pense que l'UEFA décide toujours de ce qu'il se passe sur et autour des terrains. L'UEFA a, proportionnellement, plus d'impact sur les clubs de football qu'un gouvernement ou que de grandes multinationales. Dans un article de l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, on pouvait cependant lire une déclaration de hauts fonctionnaires de l'UEFA qui, après les transferts du PSG, affirmaient : 'Nous avons perdu le contrôle.' Leterme : Il est normal que de tels montants puissent provoquer un choc. Mais nous appliquerons les règles du fair-play financier telles qu'elles ont été établies en 2015 par le Comité Exécutif de l'UEFA. Nous exécuterons scrupuleusement notre mandat. Vous n'avez pas l'impression d'avoir perdu le contrôle ? Leterme : Lorsque je vois le sérieux et le professionnalisme des clubs qui collaborent avec nous pour faire appliquer les règles, je trouve qu'il y a de l'espoir. Mais, encore une fois : le football est en plein boom, et croît à une vitesse exponentielle. Nous ne pouvons et nous ne voulons pas empêcher cette croissance.Par Kristof De Ryck