"Il va se passer quelque chose. Simon Kjaer! Il monte! Oui! Oui! Andreas Christensen qualifie le Danemark. Nous ne rentrons pas encore à la maison. On passe. Grâce à un tir supersonique d'Andreas Christensen." Le 21 juin, 2,6 millions de Danois sont vissés à leur petit écran quand le commentateur de la chaîne publique DR hurle sa joie, après la victoire de Kasper Hjulmand et ses hommes contre la Russie. Le soulagement est total au Parken. Les rues voisines du stade sont le théâtre d'une grande fête populaire et à peu près la moitié de la population danoise est témoin du miracle de Copenhague. Une partie d'entre elle se remémore la Danish Dynamite, qui naquit dans les années 80 pour atteindre son apogée en 1992.
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"Il va se passer quelque chose. Simon Kjaer! Il monte! Oui! Oui! Andreas Christensen qualifie le Danemark. Nous ne rentrons pas encore à la maison. On passe. Grâce à un tir supersonique d'Andreas Christensen." Le 21 juin, 2,6 millions de Danois sont vissés à leur petit écran quand le commentateur de la chaîne publique DR hurle sa joie, après la victoire de Kasper Hjulmand et ses hommes contre la Russie. Le soulagement est total au Parken. Les rues voisines du stade sont le théâtre d'une grande fête populaire et à peu près la moitié de la population danoise est témoin du miracle de Copenhague. Une partie d'entre elle se remémore la Danish Dynamite, qui naquit dans les années 80 pour atteindre son apogée en 1992. Dix jours avant cette qualification inespérée, le royaume est témoin d'un drame national, mais comme souvent lorsqu'une tragédie survient, les rangs se resserrent. Quelques jours après l'accident cardiaque de Christian Eriksen, la Dansk Boldspil-Union, la Fédé danoise de foot, distribue une brochure pour expliquer aux parents comment aborder ce thème à la maison. En même temps, DR Ultra, le canal jeunesse de la chaîne, diffuse une émission spéciale sur l'incident pour les enfants de huit à quatorze ans. Pour une fois, presse, citoyens, monde sportif et autorités sont unis pour gérer ensemble le traumatisme. Cette symbiose entre l'équipe nationale et ses supporters était déjà manifeste en Ligue des Nations et durant les matches de qualification pour le Mondial. Avant que le drame ne survienne. La population fait alors bloc derrière les joueurs. Les gens parlent de Vores hold, "Notre équipe". Même après les défaites contre la Finlande et la Belgique, les Danois n'éprouvent aucun ressentiment envers l'équipe. "Les supporters forment une bulle de bonheur avec elle", explique Lars Knudsen, l'entraîneur des U19 danois, chargé du scouting de l'équipe A jusqu'à la fin du tournoi. "Après le match contre la Russie, j'ai vu des supporters escalader des statues. Ce sont des scènes qu'on ne voit pas ici, normalement. Beaucoup de gens disent ressentir la même chose qu'en 1992, quand le Danemark a été sacré champion d'Europe. Des joueurs actifs dans de grandes compétitions européennes m'ont confié n'avoir jamais senti autant de passion dans le chef de leurs supporters." Le mur autrefois érigé entre le public et les joueurs commence à s'effriter. Jörn Kristensen, journaliste au Herning Folkeblad, affirme que c'est le plan de Hjulmand depuis qu'il a succédé à Age Hareide en juillet 2020. Dès son arrivée à la tête de la sélection, Hjulmand, qualifié de naïf romantique, veut faire du Danemark l'équipe du peuple, un squad ouvert au monde, en toutes circonstances, comme avant. Dans les années 80 et jusqu'au début des années 90, la sélection danoise était très accessible, mais la professionnalisation du football l'a contrainte à se plier aux nouvelles règles. Ce qui est arrivé à Eriksen a permis à Hjulmand d'accélérer la réalisation de son projet. "Les Danois sont particulièrement fiers de cette équipe", poursuit Kristensen. "Aux yeux de beaucoup de gens, les joueurs sont comme des acteurs qui doivent leur offrir un spectacle. Subitement, ils ont découvert des millionnaires complètement déstabilisés. Ils ont réalisé qu'eux aussi étaient des êtres de chair et de sang, capables d'exprimer leurs sentiments. Les supporters sont tristes qu'Eriksen, le meilleur joueur de l'équipe et le plus populaire, ait été victime d'un arrêt cardiaque, mais ça leur a permis de réaliser que les footballeurs sont aussi fragiles que n'importe qui." Durant les jours qui suivent le malaise d'Eriksen, Jesper Möller, le président de la Fédération danoise, est pointé du doigt. N'a-t-il pas trahi ses Vikings en les obligeant à continuer le match contre la Finlande? N'aurait-il pas dû s'interposer entre ses gars et l'UEFA, sachant que beaucoup de joueurs étaient traumatisés et avaient demandé à être remplacés? Le quotidien danois Ekstrabladet qualifiera l'inertie de Möller de "haute trahison". "Où est Jesper, qui siège au comité exécutif de l'UEFA et est responsable de ces fichus protocoles?" À la barre du drakkar, le bateau avec lequel les Vikings partaient à la conquête du monde, Hjulmand limite les dégâts. Pour la première fois de l'histoire de l'EURO, une nation se qualifie pour la phase par élimination directe après avoir perdu ses deux premiers matches. "Ce qui distingue le Danemark des autres pays? Le fait que les joueurs aiment se retrouver et passer du temps ensemble. Ce n'est pas feint", raconte Knudsen. "Ils s'estiment privilégiés de faire partie de cette équipe. Je me rappelle du match de qualification pour le Mondial en Autriche. Au repos, le score était de 0-0 et dix minutes après la reprise, Yussuf Poulsen a été remplacé par Andreas Skov Olsen, de Bologne. Olsen a été brillant. Il a inscrit deux buts. Au coup de sifflet final, Poulsen est remonté sur le terrain pour embrasser Olsen et le féliciter. C'est la preuve que l'équipe est soudée. Les joueurs savent qu'ils font partie d'un ensemble plus performant qu'eux-mêmes et que les décisions du staff servent cette équipe. Ils ne râlent pas quand ils sont écartés ou remplacés. Au contraire." Le hasard n'existe pas, dit-on. Le 26 juin 1992, Peter Schmeichel et ses équipiers remportent le titre face à l'Allemagne. 29 ans plus tard exactement, le Danemark affronte le pays de Galles. Pendant douze heures, la place Rembrandt d'Amsterdam se mue en quartier général de l'enclave danoise et neuf kilomètres plus loin, la Johan Cruijff Arena se pare de rouge et de blanc. Contre toute attente, le premier match des huitièmes de finale de l'EURO 2020 prend la forme d'une lutte inégale entre Gareth Bale et onze Danois soutenus par 10.000 compatriotes. Et qui lance le Danemark en quarts de finale grâce à deux superbes buts? L'ancien Ajacide Kasper Dolberg, qui remplaçait lui-même Poulsen, malade. Le Danemark ne va probablement pas aller au bout du tournoi, mais Hjulmand n'en a pas moins fait preuve d'ambition avant même le début des hostilités. "J'espère qu'un jour, mes enfants sauront ce que ça fait de gagner un trophée. Je ne sais pas s'il est possible de rééditer l'exploit de 1992, mais nous avons le droit de rêver." Sur base des résultats des U21 du Danemark, Kristensen, qui suit l'équipe nationale depuis des années, s'attend à des succès dans les années à venir. "Durant la dernière décennie, les U21 se sont qualifiés cinq fois d'affilée pour l'EURO. Durant les quarante années précédentes, ils n'y étaient parvenus que quatre fois... Cette équipe a grandi petit à petit, elle n'est pas issue d'un grand bing bang. Les quarts de finale seront certainement le match le plus passionnant depuis la finale de l'EURO 1992." Un jour peut-être, plus que les contes de fées de Hans Christian Andersen, les petits Danois écouteront pour s'endormir l'histoire d'une vingtaine de Vikings qui ont perdu leur jarl (comte, ndlr), sont partis à la dérive, avant parvenir à reprendre leur conquête de l'Europe.