On pensait devoir à jamais écumer les magasins de seconde main pour ressasser ces instants-là. Être condamné à plonger dans le passé pour se remémorer encore et encore les années 10. Cette vague de chaud en plein Mondial sud-africain. Cette impression d'emprise parfaite. De suprématie arrogante, teintée de fraîcheur jamais vue. Des matches à rallonge dont on avait parfois l'impression qu'ils ne finiraient jamais, tant ce ballon semblait destiné à rouler toujours dans les mêmes pieds.
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On pensait devoir à jamais écumer les magasins de seconde main pour ressasser ces instants-là. Être condamné à plonger dans le passé pour se remémorer encore et encore les années 10. Cette vague de chaud en plein Mondial sud-africain. Cette impression d'emprise parfaite. De suprématie arrogante, teintée de fraîcheur jamais vue. Des matches à rallonge dont on avait parfois l'impression qu'ils ne finiraient jamais, tant ce ballon semblait destiné à rouler toujours dans les mêmes pieds. Symbole d'une époque, star de plusieurs saisons, le football façon tiki-taka était bien une révolution plus qu'une mode passagère. Mais puisqu'on se lasse de tout, même des mets les plus fins, l'Espagne avait fini par ennuyer, avant d'être moquée, après sa sortie sans gloire dès la phase de groupes du Mondial 2014. Détruite par l'Italie en huitièmes de l'EURO 2016 et éliminée par une Russie sans idée, mais gonflée à la testostérone, en huitièmes de finale de la Coupe du monde 2018, malgré une possession moyenne de 78%, on la pensait naïvement arrivée au bout de sa logique. Son monde d'après ressemble pourtant au monde d'avant. En réussissant son EURO 2020, l'Espagne a mis fin à neuf ans de discrétion dans les grandes compétitions, a retrouvé le gratin du foot mondial, le tout en se reconnectant à son football de possession. La passion pour les montagnes russes en plus. C'est ce qui s'appelle faire du neuf avec du vieux. Et c'est la récente histoire d'une sélection capable de perdre la face contre l'Ukraine en octobre (1?0), mais de fesser l'Allemagne (6?0) en novembre. Ou de lancer ses éliminatoires pour le Mondial 2022 de bien piètre manière (1?1 contre la Grèce) en mars, mais d'être présente au rendez-vous trois mois plus tard. Après avoir pourtant entamé son tournoi par un deux sur six schizophrénique. Mais sans jamais avoir affiché une possession inférieure à 66%. Si la forme change, le fond, lui, ne bouge pas. Ou si peu. Et c'est la force, dit-on, de ces héritages assez gourmands pour vous assurer des jours heureux. Et vous éviter la dispersion. Les dogmes installés par la génération précédente ont la peau dure dans un pays qui n'oublie pas qu'il a marché sur la planète foot en misant tout sur la possession. Championne d'Europe en 2008, championne du monde en 2010 et à nouveau championne d'Europe en 2012, la Roja a pour elle assez de certitudes pour ne pas renier ses principes dès les premiers échecs venus. Comme si, sourde aux nombreuses critiques sur son jeu de possession outrancière, l'Espagne avait décidé d'ériger ses principes de jeu en vision globale d'une sélection désormais biberonnée aux exploits de la bande à Xavi et Iniesta. Sacré pied de nez à ces historiens du présent, qui avaient dans leur globalité bien souvent érigé le pragmatisme à la Didier Deschamps ou le gegenpressing à la Jürgen Klopp comme la seule issue possible au football des années 2020. En devenant l'une des équipes au football le plus léché de cet EURO, l'Espagne a fait rougir de plaisir ses suiveurs et fermé des bouches aux quatre coins du continent. Prouvant qu'on pouvait continuer de rêver à un football positif avec une équipe au talent forcément inférieur à celui de la génération précédente. Il s'en est parfois fallu de peu, mais l'impression générale laissée par la Seleccion 2021 est celle d'une réussite totale. D'une équipe en contrôle permanent qui n'aura jamais perdu le fil de ses idées. Habitué à gagner avec les meilleurs du temps de sa splendeur catalane, Luis Enrique a su opérer sa mue et transcender un groupe moyen en équipe de conviction. De celles qui portent autant leurs idées que le ballon. Hué par son propre public après son entame poussive contre la Suède (0?0 à Séville), Enrique préférait voir là un simple contretemps, plutôt que de prêter attention à ceux qui lui prédisaient le bagne. Quatre jours plus tard pourtant, sa Roja tombait dans les mêmes travers contre la Pologne (1?1, toujours à Séville) et les sifflets n'étaient cette fois plus destinés au seul Alvaro Morata, victime désignée en ouverture pour expliquer la maladresse espagnole. Un détail de la petite histoire appelé à bientôt prendre du relief. Derrière l'accolade entre l'attaquant madrilène et son coach à sa sortie du terrain contre la Pologne se cachait en fait le futur d'une sélection sur le point de grandir dans son tournoi. Parce qu'on peut réaliser un deux sur six, manquer un penalty, plusieurs face-à-face et être toujours en vie. Et n'en vouloir qu'à un seul homme. Alvaro Morata n'a pas la vie d'un centre-avant ordinaire. Moqué par la presse espagnole, décrié par l'ensemble des suiveurs, mais toujours soutenu par son vestiaire, l'attaquant madrilène est la preuve en 2021 que la vindicte populaire ne fait pas une équipe. "Je n'ai pas dormi pendant neuf heures après le match contre la Pologne", confiait-t-il récemment dans un entretien accordé à la radio espagnole COPE. "J'ai reçu des menaces de mort et de violentes insultes qui ne m'étaient pas simplement adressées, mais qui visaient également mes enfants et ma famille." Généralement suffisant pour sombrer dans un combo burn-out-anxiolytiques pour le commun des mortels, mais parfois salvateur pour ces sportifs éduqués à la concurrence maladive et aux sarcasmes permanents depuis le plus jeune âge. En vrai, Alvaro Morata est, comme beaucoup en pareille situation, passé par la case psychologue. Celui de la sélection espagnole, Joaquín Valdés, sera remercié publiquement par le principal intéressé après la qualification pour les quarts acquise contre la Croatie (5?3 après prolongations, à Copenhague). La preuve que le salut espagnol doit plus que jamais à ses convictions. Vanté pour ses choix forts, pour sa capacité à faire tourner son effectif et à sentir les coups, Luis Enrique est passé par toutes les émotions au coeur de son tournoi. Du football champagne aperçu par instants aux trous d'air de fins de matches mal maitrisées, en passant par les maladresses répétées de début d'aventure. Preuve qu'en 2021, l'Espagne n'est plus une valeur sûre, mais une valeur refuge. De celles dont on dit que les certitudes résistent à toutes les crises. Et à toutes les modes. Comme cette petite robe noire qui ressort chaque été de tous les dressing.