Yannick Carrasco est disponible, bavard et même souriant. Le service communication de l'Atlético veille au grain, montre en main, mais le Diable, lui, préférerait prendre le temps. Le problème, c'est qu'à la veille d'un déplacement décisif à Salzbourg en Ligue des Champions qui allait en précéder un autre tout aussi important au Real Madrid trois jours plus tard, le temps est compté.
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Yannick Carrasco est disponible, bavard et même souriant. Le service communication de l'Atlético veille au grain, montre en main, mais le Diable, lui, préférerait prendre le temps. Le problème, c'est qu'à la veille d'un déplacement décisif à Salzbourg en Ligue des Champions qui allait en précéder un autre tout aussi important au Real Madrid trois jours plus tard, le temps est compté. La pression comme quotidien et un fanshop comme salle de réunion, le décor est planté. Yannick Carrasco prend la parole comme il manie le cuir. Nerveux, mais habile, l'homme aux 44 sélections est un être hybride, jamais aussi à l'aise que face aux questions qui fâchent. Comme un dribbleur qui se faufilerait dans les petits espaces. Quand il faut argumenter pour se faire entendre, crocheter pour s'ouvrir une fenêtre de tir, même minuscule. Yannick Carrasco, c'est un peu tout ça à la fois. L'histoire d'un mec qu'on critique tout le temps, mais qu'on entend rarement. Parce que de tous les Diables, il n'a jamais voulu être celui qui criait le plus fort. Tout juste rêve-t-il désormais d'être celui qu'on entend le mieux. Yannick, beaucoup t'ont enterré quand tu as pris la décision de rejoindre la Chine en janvier 2018. Trois ans plus tard, à 27 ans, tu n'as peut-être jamais paru aussi fort. Tu savoures? YANNICK CARRASCO: Ce sont les gens qui ne connaissent pas le foot qui pensaient que j'étais fini. Mais le talent, ça ne se perd pas, c'est inné. Tu peux perdre le rythme, avoir des pépins physiques, mais le talent, il reste. Certains ont pensé que parce que j'étais parti en Chine, je devais perdre ma place en équipe nationale. J'ai toujours été très zen par rapport ça. Bien sûr, j'ai eu des moments de moins bien, mais ce n'est pas parce que tu traverses une moins bonne passe que ça doit effacer tout ce que tu as connu précédemment, toute l'expérience accumulée. Et ça, les gens qui considèrent vraiment le football le savent très bien. Les autres l'ont peut-être seulement compris depuis peu, avec mon retour de Chine et les prestations qui s'en sont suivies. Là, ils ont vu que je ne bluffais pas. Si j'ai répété pendant deux ans que jouer en Chine n'avait pas d'incidence sur mon niveau, c'est parce que j'en étais certain. Après coup, on a même l'impression que ces deux années en Chine t'ont fait du bien. T'ont permis de recharger les batteries à un moment où ton corps, et ton genou surtout, semblaient particulièrement usés. Ce genou fatigué, ça a été l'une des raisons majeures qui a dicté ton choix, à l'époque? CARRASCO: C'est vrai qu'à un moment, avant mon départ, j'ai craqué. J'avais toujours mal quelque part et mes six derniers mois à l'Atlético, c'était devenu compliqué. Oui, ce transfert s'est surtout fait en fonction de ça à l'époque. Bien sûr, on va dire que j'ai choisi l'argent. C'est vrai, comme dans n'importe quel métier, l'argent, c'est important, mais je pense aussi qu'en tant que footballeur, on a un ego. Moi, j'ai toujours été conscient de mon potentiel. Et quand tu sais ce dont tu es capable, mais que des douleurs récurrentes t'empêchent de donner le meilleur de toi-même, tu es frustré. Je savais que je n'étais pas bon, mais j'étais aussi conscient que ce n'était pas forcément ma faute. J'avais des petites douleurs systématiques. C'était compliqué, je m'énervais vite. Sur le terrain, à la maison aussi, j'étais toujours de mauvaise humeur. C'est tout ça qui, jour après jour, mois après mois, a fini par me convaincre de tenter ce pari-là. Du coup, un jour, j'ai pris une feuille de papier et j'ai fait la balance des pours et des contres. Et au final, j'ai fait un choix et je l'ai assumé. Tu étais persuadé que tu reviendrais un jour en Europe? CARRASCO: Oui, parce que je n'étais pas en vacances pour autant. En Chine, je courais entre dix et treize kilomètres par match, exactement comme en Europe. Sauf que là, je devais peut-être encore en faire un peu plus parce qu'on attendait de moi que je fasse la différence. Ce qui change vraiment, c'est qu'ici, en Europe, quand tu es sur le terrain, tu as une seconde pour prendre une décision, là où en Chine, tu en as peut-être trois. Le jeu est plus lent, mais ça court et ça se bat comme partout. De toute façon, ceux qui m'ont critiqué à l'époque l'ont fait sans connaître les raisons qui m'avaient poussé à prendre une telle décision, à seulement 24 ans. Mais ce qui me fait plaisir aujourd'hui, et qui me conforte dans le fait que j'ai fait le bon choix, c'est que je constate que les mêmes qui m'ont critiqué il y a trois ans sont ceux qui m'envient aujourd'hui d'être revenu encore plus fort de Chine. Dalian, c'est ville de près de sept millions d'habitants, abritant le troisième port de Chine et à l'architecture très occidentale. Une des villes les plus riches du pays, mais footballistiquement, un club sans histoire. Comment, en tant que footballeur, on passe du professionnalisme d'un club comme l'Atlético à l'amateurisme relatif qui doit entourer un club comme Dalian? CARRASCO: Ça m'a permis de comprendre que ce que je pensais être normal était en fait une chance. En Chine, ils ont évidemment d'immenses moyens, mais ils n'en sont pas encore au niveau des clubs de pointe en Europe. Que ce soit du point de vue du matériel, de l'encadrement, tout y est forcément moins professionnel. Mais ça m'a permis de grandir au contact d'une autre culture, de découvrir autre chose. Un autre style de vie, une autre qualité de vie. En fait, je me suis surtout rendu compte de la chance que j'avais au quotidien d'avoir toujours évolué dans des grands clubs. À titre personnel, quelle est ta plus grande satisfaction depuis le début de saison? CARRASCO: D'être bien physiquement, c'est le plus important. Quel plaisir de jouer au football en ne ressentant plus aucune douleur! La saison dernière, quand je suis revenu en janvier, j'étais bien aussi, mais je sortais de deux mois de vacances où j'avais pris un peu de poids. Certes, je les avais passées en Belgique, cinq jours sur sept avec Lieven ( Maesschalck, ndlr), mais ce n'est pas pareil. C'est du travail en salle, sans ballon. L'avantage que j'ai eu, très égoïstement, c'est qu'il y a eu le confinement. Ça a remis tout le monde à égalité, comme une grande mise à jour. Pour moi, c'était l'idéal, même si c'était forcément une fin de saison un peu spéciale. Contre le Barça ( 1-0, le 21 novembre dernier), tu as joué pour la première fois en club à cette fameuse position de piston gauche à laquelle Roberto Martinez t'aligne si souvent avec les Diables. Une prestation récompensée par le but de la victoire. Est-ce que tu te verrais t'épanouir durablement à cette position-là en club? CARRASCO: Je vais vous dire une chose. Et c'est ça que je trouve parfois un peu triste. Ici, en Espagne, tout le monde m'a félicité pour ce but, pour le petit pont que je mets à Marc-André ter Stegen, pour mon match dans son ensemble. Et en Belgique, j'ai entendu: Oui, mais c'est la faute du gardien... Vous savez, je suis fier d'être Belge, mais pourquoi vouloir mettre en avant la faille du gardien plutôt que de me féliciter? Parfois, je me dis que si ça avait été un autre joueur à ma place, on aurait crié au génie. Remontrer cent fois les ralentis et à la limite, ne même pas parler du gardien. Mais parce que c'est Yannick Carrasco, on va plutôt pointer ce qui ne va pas. Je ne crois pas être un petit gamin de merde, je crois être quelqu'un de respectueux, je suis même bilingue français-néerlandais, mais on préférera toujours me critiquer. Pourquoi ne pas se réjouir quand je fais quelque chose de bien? Tu fais sans doute référence ici à ton match en Angleterre, lors de la défaite des Diables à Wembley en octobre (1-2, le 11 octobre), où tu es l'un des meilleurs sur le terrain, mais où on a surtout retenu tes deux ratés face au but... CARRASCO: Par exemple, oui. Je constate qu'il y a les chouchous et ceux qui sont dans le collimateur des journalistes. Mais j'ai l'habitude depuis le temps, et je ne crois pas que c'est maintenant que ça va changer. Le problème, c'est qu'on écrit certaines choses dans les journaux et que ça créé une mauvaise image de moi. C'est comme quand un joueur qu'on ne voit pas de la rencontre marque un but et qu'on ne parle que de lui le lendemain. Pour des gars comme moi qui travaillons beaucoup, parfois dans l'ombre, c'est évident que, parfois, ça agace. Pour revenir à ta position de piston gauche ou de wing-back dans le 3-4-2-1 de Martinez, tu penses aussi que c'est là que tu peux rendre les meilleurs services à l'équipe? CARRASCO: On sait bien que ce n'est pas ma meilleure place. Contre l'Angleterre, en l'absence d'Eden, tout le monde a donc pu voir que j'étais meilleur un cran plus haut. J'y suis plus percutant, plus audacieux, forcément. Un cran plus bas, ce n'est pas mon poste préféré, mais je veux aider l'équipe, je suis là pour ça et je fais de mon mieux. C'est vrai que l'aspect défensif, ce n'est pas mon point fort et qu'offensivement, cette place me garde loin du but, mais il y a Eden devant moi, donc il n'y a pas de question à se poser. C'est lui le créateur de l'équipe. Du coup, au lieu de faire des dribbles comme je le fais à l'Atlético, je me contente de lui donner la balle, c'est normal. Et c'est ce qu'on me demande. Il faut savoir accepter son rôle dans un collectif. Je ne le discute pas. Sauf que ce qui a changé, entre autre depuis ce fameux match contre l'Angleterre en octobre, c'est que tu es devenu le premier suppléant en cas d'absence d'Eden dans le onze. À ta meilleure place, donc... CARRASCO: ( Il coupe) Un joueur, il veut jouer tout le temps. Même si on me met gardien, j'essaierai de faire mon match. On parlait d'ego, on y revient. Je veux jouer, mais je veux surtout participer à faire gagner l'équipe. Raison pour laquelle j'espère toujours qu'Eden sera là. À sa meilleure place et moi à la mienne, un cran plus bas. Parce que Eden est un joueur très important pour nous, parce que c'est notre capitaine aussi, j'espère qu'il reviendra à 100% en 2021. Tu reparlais d'ego, ça a été dur à encaisser de sortir de l'équipe contre le Brésil, puis contre la France lors du dernier Mondial? CARRASCO: On est un groupe plus soudé que vous ne le pensez. Après le Japon, après le Brésil, il y avait une ambiance formidable. Bien sûr, tu préfères toujours jouer, mais si c'est Nacer Chadli ou Thorgan Hazard, il n'y a pas de souci. De toute façon, tous les trois, on est un peu dans la même situation. On peut prendre tout le couloir, mais au départ, on est des ailiers. Donc quelque part, ça nous demande de sacrifier nos ambitions offensives au profit de l'aspect défensif. Thomas Meunier et Tim Castagne, c'est l'inverse. Ce sont des arrières droits de formation auxquels on demande, dans ce système, d'en faire plus. Pour eux, c'est le top, ce sont des libertés supplémentaires qu'on leur offre. Et eux, leur avantage par rapport à nous, c'est qu'ils n'ont pas peur de faire une connerie derrière, alors ils se permettent d'attaquer plus. Alors que nous, on a tellement peur de faire une boulette défensive qu'on pense plus à couvrir qu'à aller mettre le nez à la fenêtre. Je vais même aller plus loin. Si on prend un but du côté de Thomas et Timo, on ne va pas dire que c'est parce qu'ils défendent mal, par contre, si ça passe de mon côté, ça va être: Oui, mais Yannick, il ne sait pas défendre, on le savait, pourquoi on s'obstine blablabla...Contre le Brésil lors du Mondial, Roberto Martinez avait changé son système pour repasser à une défense à quatre. Tu penses que trois ans plus tard, cet été lors de l'EURO, il oserait affronter une top nation avec son système de prédilection à trois derrière et avec Yannick Carrasco comme piston gauche? CARRASCO: On a un système où beaucoup de joueurs sont interchangeables, mais le système en lui-même est maintenant vraiment bien ancré chez chacun de nous. On peut toujours en changer en fonction de l'adversaire, pour un match spécifique, mais ça c'est le travail du coach, je ne peux pas vous dire. Ce que je sais, c'est que nous ne sommes pas des machines ni des robots. Pas moi en tout cas. Dans notre métier, comme dans tous les autres, l'erreur est humaine. Ce à quoi je rêve maintenant, c'est à 2021, au prochain rassemblement de mars, au Championnat d'Europe. Il y a une chose à laquelle ce groupe tient beaucoup, c'est au soutien du public. Ce qu'on a vécu sur la Grand-Place de Bruxelles en juillet 2018, personne ne l'a oublié. Et on attend qu'une chose, c'est de revivre tous ensemble ce genre de moment.