Les cheveux rasés et le visage sans relief ont depuis longtemps laissé place à la queue de cheval et à la barbichette bien taillée. Entre cinéma et bar lounge, le Kaptol Boutique du centre-ville de Zagreb correspond parfaitement à l'image soignée et élégante du Mario Stanic version 2019. Garni de divans colorés et de plantes vertes, le lieu incite à une détente qui vient à point nommé pour l'ancien attaquant. Quinze ans après la fin de celle-ci, le Croate embarque dans une interview aux aspects biographiques.
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Les cheveux rasés et le visage sans relief ont depuis longtemps laissé place à la queue de cheval et à la barbichette bien taillée. Entre cinéma et bar lounge, le Kaptol Boutique du centre-ville de Zagreb correspond parfaitement à l'image soignée et élégante du Mario Stanic version 2019. Garni de divans colorés et de plantes vertes, le lieu incite à une détente qui vient à point nommé pour l'ancien attaquant. Quinze ans après la fin de celle-ci, le Croate embarque dans une interview aux aspects biographiques. Comment s'est déroulée votre jeunesse à Sarajevo, ville multiethnique de l'ex-Yougoslavie ? MARIO STANIC : C'est assez difficile d'expliquer cette situation d'avant-guerre. Sarajevo était remplie de Croates mariés à des Bosniennes, de Bosniens mariés à des Serbes, etc. Mais quand tu as 15-16 ans, tu es uniquement concentré sur ta vie de footballeur et sur les filles ! Je ne pensais pas à cet aspect multiethnique ou à la politique, aux troubles, à demain... Je profitais de Sarajevo, une superbe ville où je n'imaginais absolument pas qu'une guerre tragique puisse arriver si rapidement. Tout était naturel pour moi. Peut-être que j'étais naïf, mais je vivais au présent. Mon existence a été assez simple : j'ai commencé à vivre, à jouer au foot en tant que pro, puis la guerre a éclaté. Et je suis parti. Je ne pourrais donc pas raconter la vraie histoire, que connaissent uniquement ceux qui sont restés. Votre histoire est vraie aussi... STANIC : Dès le début du conflit, j'ai toujours cru que tout allait prendre fin rapidement. J'étais persuadé que des gouvernements européens ou n'importe qui allait intervenir en dix jours pour arrêter ce génocide. J'y ai cru pendant six jours, dix jours, un mois... Mais de jour en jour, la situation empirait. On en est arrivé à un point où tout le monde cherchait à sauver sa peau en prenant la porte de sortie la plus proche de soi. J'ai quitté Sarajevo alors que tout était à feu et à sang. La seule bataille que je menais, c'était pour mon existence. J'étais complètement mort psychologiquement. C'est seulement à ce moment-là que j'ai réalisé que la vie ne se résumait pas au football, qu'elle avait ses sales aspects. En seulement quelques mois, j'ai compris que je n'avais plus le temps de faire les choses comme je le voulais parce que la situation avait évolué. Je ne pouvais plus agir, mais réagir. Pouvez-vous décrire le jour de votre départ ? STANIC : On ne s'entraînait plus depuis longtemps avec ´eljeznicar Sarajevo. Je vivais dans un coin de Sarajevo et mes amis Gordan Vidovic ( ex-Mouscron, ndlr) et Suad Katana ( ex-Genk, Gand, Anderlecht et Lokeren, ndlr) habitaient dans d'autres parties de la ville. Nous avons tous les trois pris la décision de partir à quelques jours d'intervalle et quelques années plus tard, nous nous sommes retrouvés tous les trois en D1 belge. Mes deux premières tentatives de fuite ont échoué parce que tout était barricadé. Lors de la troisième, j'ai pris un seul sac en guise de bagage et suis monté dans une voiture jusqu'au centre de la Bosnie. De là j'ai pris un bus, dans lequel se trouvait aussi Zeljko Pavlovic ( ex-Anderlecht, ndlr), avant de passer la frontière croate illégalement près de Slavonski Brod en traversant la rivière Sava à la nage. Arrivé en Croatie, j'ai pu commencer à revivre. Parfois, tu n'as pas besoin d'écrire un livre parce que la vie se charge de le faire. Mon histoire en Bosnie m'a permis de grandir et de devenir un homme. Après ça, tous les événements "tragiques" qui m'arrivaient au football n'étaient plus aussi importants : rater deux occasions ou perdre une finale ne représente rien quand tu as perdu tes amis et ta famille. Avec mon expérience, je suis devenu plus équilibré dans la vie pour comprendre qu'il s'agit seulement d'un jeu. Maintenant, je dois dire que le football m'a sauvé la vie. Je ne sais pas ce qui me serait arrivé si je n'avais pas été footballeur. Peut-être que je serais resté à Sarajevo et que je serais mort comme beaucoup de mes amis. Comment vous êtes-vous retrouvé au Croatia Zagreb (ex et futur Dinamo) ? STANIC : J'étais juste un jeune mec normal qui voulait devenir officiellement ce qu'il était, un footballeur. J'ai rejoint le Dinamo parce que mon nom était connu en Europe centrale, vu que j'avais joué pour toutes les équipes de jeunes d'ex-Yougoslavie. Je savais que je devais tout recommencer de zéro mais, durant les deux premières années, j'ai eu de gros problèmes psychologiques. Je m'entraînais et je jouais avec la seule idée que j'allais rentrer à Sarajevo. Je n'étais pas prêt à faire ce grand pas vers le professionnalisme, mon esprit était toujours rivé sur la Bosnie. Mes performances étaient inégales : un jour j'étais un des meilleurs sur le terrain, l'autre j'étais très mauvais. Y a-t-il eu un déclic ? STANIC : Non ce n'est pas une question de moment, c'est tout un processus : ton cerveau réalise et accepte la réalité. J'avais juste besoin de temps. Mais c'est vrai que j'ai passé un cap en allant à Gijón, puis en quittant ce club pour Benfica après une saison en Espagne. J'étais heureux au Portugal, j'aurais pu y rester, mais j'ai décidé de rejoindre Bruges après un an parce que je sentais qu'il serait difficile pour moi de jouer à Benfica avec la concurrence de Joao Pinto et Claudio Caniggia. Même si j'étais jeune, solide et potentiellement bon. Votre compère d'attaque, Robert Spehar, était vu comme un joueur plus technique alors que vos points forts étaient le mental et le sens du collectif. STANIC : Le plus important, c'est de savoir le profil dont tu as besoin. C'est ce qui s'est fait à Bruges, même si cette saison-là, j'étais le premier choix et Robert le second. La Belgique est un championnat idéal pour un joueur qui quitte la D1 croate. Ça ne sert à rien de vouloir directement aller en Espagne ou en Angleterre, la D1 belge te prépare physiquement à faire le grand saut. En Croatie, on se focalise sur le contrôle du ballon, sa protection, etc., et on délaisse un peu le travail sur le rythme, le tempo... En Belgique, tu dois courir, presser, défendre. Si tu as suffisamment de qualités, le passage par la Belgique te permettra d'aller voir plus haut après. Le problème, c'est que quand un jeune joueur croate reçoit une offre du Bayer Leverkusen et du Standard, il n'hésite pas longtemps. Ce n'est pourtant pas idéal. Quels sont vos souvenirs d'Hugo Broos ? STANIC : J'avais une bonne relation avec Hugo, qui avait voulu mon transfert, même si j'ai eu quelques petits problèmes avec lui. Tous les mardis, il nous faisait courir dans les bois pendant 45 minutes. De par mon ADN du football, je n'avais jamais couru plus de 20 minutes dans toute ma vie, donc je n'étais pas préparé. J'ai essayé de lui expliquer qu'après ça j'avais besoin de deux jours pour récupérer ma fraîcheur, mes capacités physiques et mentales pour être capable de faire la différence. Hugo Broos n'a jamais accepté cette différence de culture et mes résultats à la course ont toujours été horribles : il y avait vingt types qui arrivaient en même temps et moi loin derrière. Un soir d'août 1996, vous marquez quatre buts contre Saint-Trond (victoire 6-1). À votre sortie sous les applaudissements du public, il n'y a aucun sourire sur votre visage. Pourquoi ? STANIC : Je ne me souviens plus de ce match. Mais ma réaction ne m'étonne pas si le coach m'a remplacé alors que j'avais marqué quatre buts. Quand je me sens vraiment bien sur la pelouse et que quelqu'un me fait sortir, ça ne me convient pas, même si je viens de planter cent goals. Les joueurs sont des êtres très égoïstes. Je m'en fous d'être applaudi, je ne suis pas au cirque : si ça tourne bien pour moi, je veux rester sur la pelouse jusqu'au coup de sifflet final. C'est vrai que vous avez failli rater la finale de la Coupe de Belgique parce que vous étiez retenu en équipe nationale ? STANIC : Oui, ça a été une vraie bataille avec mon sélectionneur. Quand j'ai rejoint l'équipe pour préparer l'EURO 96, il a voulu me faire jouer arrière droit. Pour moi, c'était hors de question : je venais tout juste de me faire un nom en tant qu'attaquant, ce n'était pas le moment de faire deux pas en arrière. Mais Miroslav Blazevic m'a fait réfléchir sur la question : il estimait que j'avais suffisamment de force pour tenir ma position et apporter offensivement sur le flanc, que c'est ce poste-là qui allait me permettre de jouer plus haut en Europe et que si je refusais, je serais sur le banc car devant, il y avait Suker et Boksic. Après deux jours de réflexion, j'ai accepté. Mais pour réorganiser l'équipe avec moi à l'arrière droit, Blazevic a voulu ajouter plusieurs séances et un match... le jour de la finale de la Coupe. Il a fait pression pour que je sois là. J'ai répondu : " Non, je vais en Belgique pour jouer la finale. Quand je serai revenu, on pourra recommencer la préparation tactique et les matches amicaux. " Il a finalement accepté, j'ai marqué deux buts en finale et j'ai joué arrière droit à l'EURO 96 ( sourire). J'ai d'ailleurs été un des meilleurs défenseurs du tournoi et c'est là que Parme m'a remarqué ! Depuis quelques années, les joueurs et membres du staff du club suédois d'Östersunds se donnent chaque saison un challenge culturel à relever. Ils ont écrit un livre, fait de la peinture et joué une pièce de théâtre. C'est un modèle qui aurait pu vous plaire ? STANIC : Pour moi, le plus important, c'est que le coach laisse de la liberté à ses joueurs. Les règles sont les mêmes pour tout le monde, mais la relation que le coach a avec chacun est complètement différente. Quand un entraîneur dit que tous ses joueurs sont les mêmes à ses yeux, c'est de la connerie : comment je pourrais être le même que Gianfranco Zola ? Je suis unique, tu es unique. Aujourd'hui, avec tous les appareils de physiothérapie, un coach peut contrôler absolument tout ton corps, de ton sang à la tension de tes muscles. Mais l'esprit, tu ne peux pas le contrôler. Si le mec a des soucis avec sa compagne, qu'il est complètement " baisé " mentalement, mais qu'il sourit à l'entraînement parce qu'il connaît les règles sociales à respecter, le coach n'en saura rien du tout. Tout tourne autour de la psychologie et l'espace que l'entraîneur peut créer dans une équipe pour tirer le meilleur de ses joueurs. Vous avez déjà envisagé d'être entraîneur ? STANIC : Non. D'abord, je ne suis pas prêt à consacrer à nouveau toute ma vie au foot aux dépens de ma famille. Et puis, je ne suis pas sûr d'être capable de faire ce métier. Je crois que je tiendrais seulement 3-4 semaines parce que je suis le genre de gars qui fait passer le résultat au deuxième plan. En tant que coach, je chercherais à rendre mes joueurs meilleurs alors que tout le monde veut des résultats. Selon moi, la recherche de profits n'est pas la bonne voie. Donc, je ne changerais pas ma philosophie de jeu. Et je serais viré après un mois maximum. Combien de fois j'ai entendu des gens assassiner un coach parce que son équipe perdait... alors que l'esprit et le jeu étaient bons. Dans la foulée, l'entraîneur changeait tout, commençait à jouer défensivement et, s'il faisait des résultats, il devenait soudainement un bon coach. Avec un jeu de merde ! Quand Fabio Capello a remporté la Liga avec le Real, des centaines de supporters ont arboré des t-shirts avec un message : " Tu n'es pas fait pour le Real Madrid, on veut du football offensif. " J'aime les clubs qui sont fidèles à leur philosophie : le Real, l'Ajax, le Barça. Je me souviens d'un match contre les Catalans où j'ai couru comme un idiot sans toucher le ballon en 45 minutes de jeu. Au moment de revenir aux vestiaires à la pause, j'ai demandé à l'arbitre si je pouvais prendre le ballon en main pour enfin le toucher. C'était il y a 30 ans et Barcelone a toujours la même philosophie aujourd'hui.