Parce qu'un tête-à-tête avec un joueur a duré plus longtemps que prévu, c'est avec un peu de retard et beaucoup d'excuses qu'Hernán Losada s'installe dans le bureau présidentiel du Kiel, où une PlayStation dernier cri fait de la concurrence au trophée de la Proximus League au concours de l'objet le plus convoité des lieux. Une fois posé, l'Argentin prend le temps. Près de deux heures pour jouer les prolongations d'une journée déjà longue. Le tout avec le sourire de ceux qui ont perdu l'habitude de compter leurs heures.
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Parce qu'un tête-à-tête avec un joueur a duré plus longtemps que prévu, c'est avec un peu de retard et beaucoup d'excuses qu'Hernán Losada s'installe dans le bureau présidentiel du Kiel, où une PlayStation dernier cri fait de la concurrence au trophée de la Proximus League au concours de l'objet le plus convoité des lieux. Une fois posé, l'Argentin prend le temps. Près de deux heures pour jouer les prolongations d'une journée déjà longue. Le tout avec le sourire de ceux qui ont perdu l'habitude de compter leurs heures. "Quand j'ai arrêté de jouer, après la finale pour la montée perdue contre le Cercle, je suivais déjà des cours d'entraîneur depuis mon retour au club, qui était alors dans l'ancienne D3. Même quand le club s'est à nouveau professionnalisé, Marc Brys m'a laissé la liberté de rater l'un ou l'autre entraînement pour mes cours", explique le coach à succès du Beerschot, passé en l'espace d'un an de petit nouveau du milieu à sensation de la D1A. "Après avoir raccroché les crampons, Jan Van Winckel ( dirigeant du Beerschot, ndlr) m'a proposé de devenir le coach des Espoirs du club, tout en devenant assistant de l'équipe A. Pendant un an et demi, j'ai pu accumuler une expérience énorme." Au détriment des heures de sommeil. Dix-huit mois durant, l'ancien numéro 10 débarque au Kiel à sept heures trente, et pousse seulement la porte de sa maison à vingt-deux heures. "C'était la meilleure préparation du monde. Quand le club m'a offert l'opportunité de prendre l'équipe, je n'ai pas douté. Je me sentais prêt." Les résultats lui donnent raison. Le jeu aussi. Assis sur sa glacière façon Bielsa, l'Argentin admire l'équipe qu'il a construite. La plus spectaculaire du pays. Parce qu'en plus d'une montée acquise avec une équipe à court de confiance, Hernan Losáda griffe d'emblée la D1A d'un football ébouriffant et convaincu. Rencontre avec un esthète. Ce qui frappe en voyant jouer ton équipe, c'est qu'elle semble construite à l'envers. On a l'habitude d'avoir des coaches qui mettent avant tout leur défense en place, mais au Beerschot, on dirait que ce sont les trois hommes de devant qui conditionnent tout le reste. HERNÁN LOSADA: Il faut quand même se rappeler qu'on a gagné la deuxième tranche de D1B en étant la meilleure défense de la série. Je savais que la montée passait par là. À l'époque, on avait énormément de difficultés pour marquer des buts. Mais en même temps, j'étais aussi convaincu qu'en ayant six ou sept semaines devant moi, l'équipe pourrait jouer différemment, d'une manière qui me plaît plus: prendre plus de risques derrière, presser plus haut, générer des occasions de but. C'était important de mettre tes joueurs offensifs dans de meilleures conditions? LOSADA: Tu dois construire une équipe basée sur les joueurs qui font la différence. Si je demande à Tissoudali et Holzhauser de revenir défendre jusqu'au point de penalty, ils ne pourront pas faire la différence, avoir autant de fraîcheur pour jouer comme ils le font. Est-ce qu'ils doivent défendre? Bien sûr, tout le monde doit le faire. Le football aujourd'hui, c'est ça. La clé, c'est de trouver la solution pour que ces joueurs se retrouvent le plus près possible du but adverse. À partir de là, on a commencé à construire l'équipe. En passant d'une défense à cinq à une défense à quatre, mais sans toucher aux trois de devant. LOSADA: Tu sais pourquoi on a changé? Parce que Coulibaly est entré dans l'équipe. En le voyant jouer, s'entraîner, je ne pouvais pas le laisser hors de l'équipe, ça aurait été un crime. Je dois être flexible. Je me suis demandé comment le mettre sur le terrain tout en permettant encore à Holzhauser, Tissoudali et Suzuki de faire la différence. C'est ainsi qu'on trouve toujours de nouvelles solutions pour jouer avec l'équipe qui nous semble avoir le plus de chances de nous faire gagner des matches. Ne pas toucher au "confort" de ton trio offensif, c'est quand même un signe de l'entraîneur que tu es. LOSADA: J'étais un joueur offensif, et je me rappelle que mes meilleurs matches, je les ai joués quand j'étais le plus haut possible sur le terrain, avec le moins de responsabilités défensives possibles. C'est aussi ton expérience de joueur qui t'incite à laisser beaucoup de liberté à tes joueurs offensifs? Généralement, un jeune coach est plutôt obsédé par le contrôle et aura plus vite tendance à enfermer ses joueurs dans des consignes. LOSADA: Je suis un freak du contrôle. Mais je comprends aussi que c'est très important que les joueurs aient de l'autonomie, qu'ils aient le pouvoir de prendre des décisions par eux-mêmes sur le terrain. Je ne veux pas être un entraîneur qui coache comme s'il avait une manette de PlayStation. Le joueur reçoit certaines consignes, il a certains scénarios en tête, mais c'est lui qui doit prendre ses responsabilités sur le terrain. Ton travail, c'est de générer ces situations dans lesquelles le joueur peut créer du jeu? LOSADA: Un joueur doit être convaincu que ce que l'entraîneur lui propose est la meilleure option pour gagner, tout en ayant cette dose de liberté pour pouvoir prendre des décisions. Le meilleur exemple, c'est cette égalisation de Courtrai à la dernière minute, quand l'équipe décide de jouer le hors-jeu. Ce n'était pas nécessaire, ça s'est mal passé, mais je suis très content que l'équipe puisse prendre des décisions elle-même sur le terrain. Que ça se passe bien ou mal, ça m'importe beaucoup moins. Tu accordes beaucoup d'importance à l'analyse de l'adversaire, pour avoir le plus de contrôle possible sur les matches? LOSADA: On analyse tous les adversaires mais là aussi, il faut toujours trouver l'équilibre et ne pas surcharger d'informations. Je dis souvent qu'on aime rendre le football trop difficile. Le football est simple: comment une équipe peut mettre des buts contre tel adversaire, et comment elle peut l'empêcher de lui mettre des buts. Il faut donc se protéger des points forts et attaquer les points faibles. Et ça, c'est la base du football. Le plus difficile aujourd'hui, c'est de trouver de l'espace? Les joueurs sont tous des athlètes, le terrain devient un peu petit pour vingt-deux joueurs capables de courir plus de dix kilomètres par match. LOSADA: J'aime beaucoup le football vertical, donc on tente de profiter des moments où l'adversaire est désorganisé pour attaquer. C'est l'un de nos principes: essayer, avec le moins de passes possibles, de générer une situation de but. Pour ça, quand tu n'as pas le ballon, il faut bien reconnaître quand c'est le moment de presser l'adversaire, ou quand il vaut mieux se regrouper et défendre en bloc. Décider du moment où tu récupères le ballon, c'est une manière d'attaquer même quand tu n'es pas en possession? LOSADA: Exactement. Nous travaillons beaucoup avec ce qu'on appelle des "symboles". Quand le ballon arrive à un endroit précis, c'est le signal pour toute l'équipe qu'il faut se mettre à presser. Ce moment dépend de l'adversaire. Ça peut être un ballon vers le flanc, une passe vers le centre du terrain, un défenseur central qui joue sur son mauvais pied... On essaie toujours de trouver le moment pour pouvoir récupérer le ballon dans le camp adverse. Si tu y parviens, ça signifie que tes joueurs offensifs ne vont pas devoir courir vers l'arrière, et qu'ils seront plus près de la surface pour pouvoir faire la différence. Il y a une dizaine d'années, on avait l'habitude de séparer l'école Guardiola et l'école Mourinho, les coaches de possession et ceux de contre. C'est un peu éculé, non? Maintenant, on voit beaucoup d'entraîneurs qui veulent mettre en place une équipe à l'aise dans toutes les situations. LOSADA: Je suis totalement d'accord. Pour faire simple: en football, il y a les moments où tu as le ballon et ceux où tu ne l'as pas. Si tu ne travailles qu'un de ces deux moments, tu perds 50% du football. Il faut savoir quoi faire avec le ballon, et sans lui. Et j'ajoute même une autre distinction: il faut savoir quoi faire avec la balle dans ton propre camp, quoi faire dans le camp adverse, et savoir comment défendre dans le camp adverse ou dans ton camp. Plus les choses sont claires dans chaque situation de jeu, plus ton équipe sera forte. Comment est-ce que tu travailles les moments de transition, qui sont devenus si importants? LOSADA: Ça commence aux entraînements. Si tu ne fais jamais un match à onze contre onze avec des buts à l'entraînement, tu ne travailleras jamais dans la réalité. Il faut essayer de simuler autant que possible tout ce qu'il se passe le dimanche. Ce switch qu'il faut avoir dans la tête au moment d'une transition, il peut quand même se travailler dans chaque exercice. Et ça se combine avec une bonne préparation physique, parce qu'un joueur qui n'est pas bien préparé physiquement ne peut pas faire la différence. Le switch mental, c'est un talent? Comme certains sont des dribbleurs-nés, d'autres ont la transition en eux? LOSADA: Oui, mais le boulot de l'entraîneur, c'est de travailler ça chez ceux qui ne l'ont pas, pour que ça devienne quelque chose de collectif. Si au moment de la perte de balle, il n'y a que deux joueurs qui réagissent, ils perdent de l'énergie pour rien. Si un seul joueur prend la profondeur quand on récupère la balle, il fait un effort inutile. Parvenir à ce que les onze joueurs sur le terrain pensent à la même chose en même temps, c'est le plus difficile? LOSADA: C'est la plus belle chose dans notre travail. Quand tu vois depuis le banc de touche que toute l'équipe est en train de faire ce que tu as entraîné, planifié, et que le plan se déroule à la perfection, c'est un kick incroyable. C'est un feeling que je n'avais jamais ressenti comme joueur. C'est plus beau que marquer un but ou donner une passe décisive. Voir ses joueurs qui font la même chose au même moment, c'est la meilleure sensation qu'un entraîneur peut avoir. Une autre difficulté importante du métier, c'est d'être assez convaincu de son idée de jeu pour la transmettre aux joueurs, alors que le football est plein d'incertitudes. LOSADA: Oui! C'est pour ça que je pense qu'il est important de laisser de la liberté aux joueurs. Quand tu penses que tu as tout programmé, que tout est sous contrôle, tu es confronté à tous les aléas du football: la forme du jour de tes joueurs, le facteur chance... L'important, c'est que dans ces jours-là, le collectif soit suffisamment fort pour surpasser ces moments difficiles. Finalement, la tactique est plus importante dans les mauvais jours que dans les bons. LOSADA: Totalement. Quand tu as un plan et que tu sais quoi faire, ça t'aidera beaucoup plus dans un mauvais jour. Parce que dans un bon jour, tu peux gagner n'importe quel match sans tactique.