Voici peu, le match entre l'Inter et la Juventus a opposé les deux clubs italiens les plus dépensiers. À eux deux, ils ont perdu près d'un demi-milliard d'euros la saison dernière. Il leur faudra du temps pour se remettre d'une saison disputée dans des stades vides. Le club milanais a terminé l'exercice avec une perte de 246 millions. Jamais un club de Serie A n'avait obtenu un aussi mauvais résultat financier. La Juventus, elle, a perdu 210 millions. Elle occupe la troisième place du podium des mauvais élèves, derrière le FC Barcelone. Les grands clubs européens craignent un bain de sang.
...

Voici peu, le match entre l'Inter et la Juventus a opposé les deux clubs italiens les plus dépensiers. À eux deux, ils ont perdu près d'un demi-milliard d'euros la saison dernière. Il leur faudra du temps pour se remettre d'une saison disputée dans des stades vides. Le club milanais a terminé l'exercice avec une perte de 246 millions. Jamais un club de Serie A n'avait obtenu un aussi mauvais résultat financier. La Juventus, elle, a perdu 210 millions. Elle occupe la troisième place du podium des mauvais élèves, derrière le FC Barcelone. Les grands clubs européens craignent un bain de sang. Pour les dirigeants, la crise sanitaire est la cause de tous les maux, mais dans certains clubs, le problème semble plus profond. À la Juve, par exemple. La direction de la Vieille Dame justifie les mauvais chiffres par la pandémie. La vente de tickets s'est écroulée tandis que les joueurs ont perdu de leur valeur. Tout ceci est vrai, bien entendu. Il est indéniable que la crise du Covid a influencé les résultats économiques. Mais il n'empêche que les chiffres des Bianconeri étaient déjà mauvais avant cela. Lors de la saison 2016-17, le club turinois avait encore enregistré un bénéfice de 43 millions, mais la suite fut nettement moins glorieuse. En 2017-18 et 2018-19, il a subi des pertes. Et le Covid n'a fait qu'aggraver celles-ci (voir tableau).Alors où est le problème? Le chiffre d'affaires n'a pas diminué de façon dramatique. La saison dernière, le club a enregistré une diminution de 26 millions (6%) de ses revenus réguliers (hors transferts) par rapport à la saison précédant la crise sanitaire. C'est bien moins grave que dans d'autres grands clubs européens. Malgré une saison disputée dans des stades vides, il a même fait mieux qu'en 2019-20 (saison interrompue en fin de championnat par la crise). Les pertes au niveau de la vente des tickets (41 millions) ont été compensées par des droits de télévision (69 millions) et des revenus de sponsoring (seize millions) en augmentation. Les droits télé supérieurs s'expliquent surtout par le fait que la saison 2019-20 s'est terminée après la fin de l'exercice. Plusieurs matches et les droits de télévision afférents ont donc été comptabilisés dans l'exercice 2020-21. Bref, la perte-record n'est pas due au chiffre d'affaires. Ce sont plutôt les coûts qui sont en cause. Il y a quelques années, voyant les autres grands clubs prendre de l'avance, la Juventus a commencé à prendre davantage de risques. Au cours des dix dernières années, ses recettes étaient de loin inférieures à celles de Barcelone, de Manchester City, de Liverpool, du Bayern et du PSG. Pourtant, le club continuait à vouloir remporter une Ligue des Champions qui lui échappe depuis 1996. Il a donc transféré Cristiano Ronaldo et quelques autres joueurs très coûteux. Cette stratégie a provoqué une forte augmentation de la masse salariale. Celle-ci a quelque peu diminué en 2019-20, car les joueurs ont accepté de renoncer à une partie de leur salaire mais la saison dernière, en pleine crise, on a de nouveau approché le record de la saison 2018-19. C'est d'ailleurs une caractéristique du football européen de haut niveau: par peur de perdre la lutte avec leurs rivaux, les clubs n'osent pas prendre des mesures drastiques et adapter leurs dépenses à la nouvelle réalité. Le tableau démontre clairement que, depuis l'arrivée de Cristiano Ronaldo (été 2018), le poste "salaires" a fortement augmenté. Avec 323 millions, la Juventus occupe, de très loin, la tête de la Serie A. L'Inter suit avec 198 millions devant l'AC Milan (161 millions) et l'AS Rome (155 millions). De plus, on constate que le ratio salaires/revenus de la Juventus est devenu de plus en plus malsain au fil des années. Jusqu'en 2018, le club respectait scrupuleusement le maximum de 65% de masse salariale dans la colonne "dépenses". Depuis l'arrivée de Ronaldo, il est passé au-dessus. La saison dernière, les salaires représentaient 74% des dépenses. En Italie, ce n'est pas inhabituel mais au top niveau européen, seuls le PSG et Manchester City présentent un pourcentage aussi dangereux. 323 millions de masse salariale, c'est beaucoup, mais ce n'est pas encore l'explication des pertes-record de la Juve. Le problème, c'est avant tout la politique de transferts. Au cours des dernières années, la Juventus a beaucoup investi dans l'équipe. Jusqu'à l'éclatement de la pandémie, la Vieille Dame parvenait encore à compenser cela en vendant des joueurs. De 2016 à 2020, elle a engrangé en moyenne 132 millions d'euros par an sur le marché des transferts. Mais l'année dernière, seuls 31 millions sont rentrés dans les caisses. Pour éponger ses pertes, la Juventus doit vendre beaucoup, et cher. Tout risque est difficile à compenser. C'est dû à la façon dont les sommes dépensées pour des transferts sont introduites dans la comptabilité. Elles sont amorties sur la durée du contrat du joueur. Un exemple: Matthijs de Ligt a été acquis pour 86 millions et a signé un contrat de cinq ans. La Juventus compte donc 17 millions de dépenses pendant cinq ans dans sa comptabilité. Mais elle fait cela avec tous les joueurs qu'elle achète et, à un certain moment, elle ne contrôle plus rien (voir tableau). La saison dernière, le poste "transferts" était ainsi de 197 millions d'euros. Aucun club au monde ne fait pire. En 2019-20, le record était détenu par le Barça (174 millions). En matière de revenus, la Juve est depuis des années le dixième club d'Europe. Elle gagne 300 millions de moins que les meilleurs. Mais c'est elle qui investit le plus dans ses joueurs. Selon les experts et les agences qui prédisent les prix des transferts, il faudra encore quelques années avant que le marché retrouve son niveau. La Juventus doit donc diminuer ses amortissements, tandis que les salaires restent trop élevés par rapport au chiffre d'affaires. De ce point de vue, il était logique de vendre Cristiano Ronaldo. En 2018, le Portugais avait signé pour quatre ans. Il avait coûté près de 120 millions d'euros, soit trente millions d'amortissement par an jusqu'en 2022. Maintenant qu'il est parti, ces coûts tombent. Le joueur disparaît de la comptabilité et on déduit le montant de l'amortissement de celui de la vente. Pour Ronaldo, la Juventus devait encore inscrire trente millions dans ses dépenses. Comme Manchester United a versé quinze millions d'euros, elle ne doit plus déduire que quinze millions. Elle ne doit pas non plus lui verser son salaire: trente millions. En vendant Ronaldo, elle allège donc sa comptabilité de 45 millions. Mais elle perd aussi des revenus, car ces dernières années, la star portugaise avait joué un rôle dans l'augmentation des recettes commerciales de la Juventus. Le départ de Ronaldo constitue donc un assainissement, mais il ne compense pas la perte de 210 millions d'euros. La direction de la Juventus a bien sûr raison lorsqu'elle pointe la pandémie du doigt, mais elle n'avoue pas qu'elle paye également le prix du pari lancé voici quelques années. En transférant le joueur le plus cher du monde et en voulant rivaliser au niveau des arrivées, elle a voulu remporter la Ligue des Champions. Les résultats européens devaient lui permettre de se rembourser. Mais bien souvent, en football, ce genre de fuite en avant se paye cash. Trois ans plus tard, il faut bien conclure que la stratégie n'a pas fonctionné: la Juventus a été éliminée deux fois en huitièmes de finale et une fois en quarts de finale. La saison dernière, elle n'a terminé que quatrième en Serie A. La Vieille Dame, championne d'Italie à trente-six reprises, doit donc faire face à un fameux défi. Comme beaucoup de joueurs sont encore sous contrat, elle ne pourra pas résorber ses pertes du jour au lendemain. Heureusement, le public peut revenir à l'Allianz Stadium, mais ce n'est pas encore demain que les clubs italiens pourront remplir les stades. La Juventus sait donc déjà qu'elle va encore perdre de l'argent cette saison. Une nouvelle fois, les salaires sont trop élevés par rapport aux recettes, et vu les chiffres enregistrés lors du mercato d'été, il est peu probable qu'elle va gagner suffisamment d'argent pour compenser les amortissements. Seuls Cristiano Ronaldo (Manchester United) et Cristian Romero (Atalanta) ont rapporté de l'argent, mais ces 31 millions ne pèsent pas lourd dans la balance. On estime qu'avant la fin de l'exercice, en juin 2022, la Juventus devrait vendre pour 120 à 140 millions d'euros pour atteindre le break even. Au mieux, elle ne retrouvera l'équilibre qu'à partir de la saison 2022-23. C'est pourquoi, il y a quelques mois, elle a annoncé une énorme augmentation de capital. Le club va émettre de nouvelles actions et il s'est associé à quatre grandes banques pour garantir un apport de 400 millions. Tout doit être terminé pour la fin de cette année. La Juventus ne fait pas cela de gaieté de coeur. Elle a besoin de cet argent pour boucher les trous, pas pour investir. Dans le rapport annuel, la Juventus affirme que, sans le corona, elle aurait enregistré septante millions de recettes supplémentaires la saison dernière. Elle aurait donc tout de même encore perdu 140 millions d'euros. Après l'Ajax et le FC Porto, ce sont donc des grands clubs comme la Juventus qui cèdent du terrain par rapport aux plus grandes puissances. La Vieille Dame a voulu rivaliser, et en partie à cause du Covid, elle s'est brûlé les ailes. Même lorsque la crise sanitaire sera passée et que l'économie du football tournera de nouveau à plein régime, il n'est pas sûr que l'institution piémontaise puisse à nouveau lutter pour le titre européen, car ses recettes ne lui permettent pas d'engager les joueurs les plus onéreux. Comme la Serie A est plus faible que la Premier League et la Liga, et comme le club, côté en bourse, ne peut pas être vendu à un cheikh du Golfe persique du jour au lendemain, la condition de la Juventus ne changera pas rapidement. On comprend désormais mieux pourquoi elle a voulu créer la Super League. Et pourquoi elle a entamé un combat juridique avec l'UEFA pour s'accrocher à cette idée très critiquée.