Samedi prochain, Édouard Mendy prendra place entre les perches de Chelsea pour affronter Manchester City en finale de la Champions League dans l'Estádio do Dragão de Porto. Un destin hors du commun pour le portier sénégalais, dont les clubs pros français ne voulaient pas il y a à peine une poignée de saisons.
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Samedi prochain, Édouard Mendy prendra place entre les perches de Chelsea pour affronter Manchester City en finale de la Champions League dans l'Estádio do Dragão de Porto. Un destin hors du commun pour le portier sénégalais, dont les clubs pros français ne voulaient pas il y a à peine une poignée de saisons. Imaginons le Édouard Mendy de 2015, après plusieurs mois au chômage, assis à côté de celui d'aujourd'hui, qui va disputer la finale de la Ligue des champions face à Manchester City. Qu'est-ce qu'ils se diraient? ÉDOUARD MENDY: Celui de 2015 dirait à celui de 2021: "T'es un mirage!" Celui de 2021 dirait à celui de 2015: "Félicitations, t'as rien lâché!" Revenons sur votre parcours. Vous avez pris des claques. La première, c'était quand? MENDY: Au centre de formation du Havre, quand on me dit qu'ils vont avoir d'autres gardiens et que je ne jouerai pas. C'est une première claque qui fait mal. Je suis au centre depuis un an, c'est le club de ma ville, où j'ai envie de réussir. Je suis une fierté pour ma famille, mon quartier, tout le monde suit ça. Quand on entre en centre de formation, on se projette jusqu'aux U18, CFA, pros. Et là, en U16, c'est déjà terminé. Vous repartez la tête basse ou vous voyez ça comme un simple contretemps? MENDY: Le jour où on me l'annonce, je rentre, mon père et ma mère sont dégoûtés pour moi. Il n'y a pas pire sensation que celle de rendre tristes ses parents. Je me suis dit: "Ce n'est pas possible, je vais remettre un sourire sur leurs visages en réussissant. Même si ce n'est pas ici, je réussirai ailleurs, c'est sûr." Quand intervient la deuxième claque? MENDY: C'est quand j'ai fait un essai à Rennes, en 2009-2010. J'y vais, ça se passe super bien. Ils veulent me revoir plus longtemps. J'y retourne deux semaines, je joue, je me sens bien. Pour moi, ça va le faire. Juste avant le dernier match, on me dit qu'ils ont déjà deux gardiens né en 1992 et qu'il ne serait pas judicieux d'en ajouter un troisième pour un niveau équivalent. Quand ils me disent qu'ils ne me prennent pas... (Il souffle) Ça fait mal. J'avais 18 ans, je me disais que c'était ma dernière chance d'intégrer un centre. La troisième claque, c'est à l'été 2014? MENDY: Celle-là fait très, très mal. Je sors d'une saison à Cherbourg, en CFA. Je me sens prêt. Pas d'enfant, pas d'attache, je veux évoluer dans le championnat anglais, mettre un pied en League One ou Two. C'est ce que mon agent m'a promis. Début juillet, il m'annonce qu'on part deux-trois semaines plus tard. En août, plus de nouvelles. "OK, peut-être qu'il est occupé, il va me rappeler, y a pas de souci." Je contacte des joueurs dont il s'occupe. Eux ont des nouvelles. C'est un truc de malade! Si tu te rends compte que tu t'es engagé sur quelque chose que tu ne peux pas tenir, donne signe de vie! Car début juillet, j'avais des clubs de National, de CFA, et même si ce n'était pas ce que je voulais, j'avais une rentrée d'argent, je pouvais encore jouer, faire ce qui me plaît. Le 30 août, je reçois un message, même pas un appel, me disant que ça ne va pas être possible, que c'est bouché pour l'instant, qu'il fait le maximum pour me sortir de cette situation et qu'il a appelé Le Havre pour que je m'entraîne là-bas en attendant. Moi, c'est: "Est-ce que je vais retrouver un club? Est-ce que je vais rejouer au foot?" Les deux-trois premières semaines au HAC, je suis totalement à l'ouest. Sur le terrain, mais ailleurs. Je me dis: "Qu'est-ce que je fais là?" J'ai l'impression d'être retourné huit ans en arrière, de faire dix pas en arrière. C'est très, très dur. Vous vous retrouvez face à la vie, la "vraie"? MENDY: Plus de club, pas de travail, qu'est-ce que tu fais maintenant? Ma mère me dit: "Tu n'as pas d'argent, mais tu as travaillé donc tu as droit au chômage." Je ne sais pas comment on fait, ma famille me montre, m'aide. J'ai rendez-vous à Pôle Emploi. Tu arrives, tu fais la queue, des mecs gueulent au comptoir, des gens se plaignent de l'attente. Quand c'est ton tour, le conseiller fait au mieux, mais aussi au plus vite, car derrière, il en a encore cinquante. En gros, il me dit que je dois penser à autre chose que le foot. Je me dis: "Ça y est, le foot que j'espérais atteindre, faut faire une croix dessus." Le mec, ce qu'il me renvoie, c'est ça. Je suis sans club, je ne vais pas vivre avec mon chômage, faire des projets, il va falloir faire autre chose. Ma situation était critique. Quel sentiment domine alors chez vous? MENDY: J'étais perdu. J'étais en colère. J'avais peur. J'étais déçu. Ce n'est pas que j'avais honte, mais je ressentais de la gêne, avec cette étrange impression de retour en arrière. Je me disais: "Si je n'ai pas percé, c'est peut-être que je n'ai pas le niveau?" Je n'ai pas abandonné parce que justement, je ne trouvais pas que j'avais moins de qualités qu'un autre. Vous en vouliez au monde du football? MENDY: (Il réfléchit) Oui. Quand tu continues dans le foot, tu t'aperçois que le milieu est comme ça. L'agent qui disparaît, qui met un vent à ses joueurs, les joueurs qui mettent des vents à des agents... C'est le foot. Je ne le savais pas et quand je l'ai découvert en 2014, ouais, j'avais la rage contre le football, contre le système. À l'été 2015, vous avez dû revenir chez vos parents, votre compagne attend votre premier enfant, vous êtes-vous dit: "Allez, arrête, ça ne sert à rien?" MENDY:Je n'ai pas joué pendant un an et j'ai eu cette réflexion: "Je vais avoir un enfant, je veux de la stabilité. Je ne vais pas me casser la tête à aller jouer dans l'Est, faire des contrats d'une saison, changer de club tous les ans, pas avoir de situation. Soit je fais du foot mon métier, soit je vais travailler en dehors du foot." Et ça s'est joué à dix jours. Je venais de refuser un club de CFA qui me proposait de signer pour 900 euros. En étant bientôt père de famille, c'était inconcevable. Un ami avait une boutique et cherchait quelqu'un pour la gérer, j'étais prêt à accepter. Mais Ted Lavie (avec qui il a joué à Cherbourg, ndlr) m'appelle: " Édou, qu'est-ce que tu fais? Tu as signé dans un club? - Non, là,Ted, c'est la merde. Je crois que le foot... Je réfléchis si je continue ou pas. - J'ai parlé avec l'entraîneur des gardiens de la réserve de l'OM. Il cherche quelqu'un, tu es intéressé? - T'es sérieux? Qui ne va pas être intéressé? Mais t'es sûr ou pas?" Je sortais de trop d'échecs, de situations où on m'avait fait miroiter des choses que je demandais "T'es sûr?" à mon propre ami... Dans la même journée, Dominique Bernatowicz (entraîneur des gardiens de la réserve à l'OM, ndlr) m'appelle. Dans ma tête, CFA et CFA2 ce n'était pas possible, mais CFA dans un club pro, ça l'était. Parce que tu as l'occasion ensuite d'aller chercher un poste de doublure ou de numéro 3, d'être au contact des pros. Et quand même c'est Marseille. Au bout de deux minutes, il a compris que j'étais motivé. Deux jours après, j'y vais. Dans ce train pour Marseille, dans quel état d'esprit êtes-vous? MENDY:"Cherche pas, t'as 22 ans, tu vas être père dans trois semaines. C'est ta dernière chance. Sinon, ce sera le travail et le foot terminé." Premier jour, match, ça se passe super bien. Bernatowicz a parlé de moi à Stéphane Cassard, l'entraîneur des gardiens des pros. Le lendemain, je vais m'entraîner avec eux. Je sors du vestiaire, je vois Lass Diarra, Ocampos, Nkoulou... Les mecs, il y a deux semaines, je les regardais à la télé contre la Juve... "Putain, là, t'as pas le choix. Il faut que tu montres tout." Ça se passe super bien. Je pense que je n'ai jamais été aussi bon dans un but. Je volais. Qu'est-ce que vous dit Diarra? MENDY:Il a su que je venais du Havre, on avait des amis de mon quartier en commun. Il a mis quatre jours à me croire que j'étais au chômage. Il allait voir les coaches: "Eh faut le faire signer tout de suite, hein!" Ils devaient voir un autre gardien, c'était prévu. Je rentre au Havre. Ça a été les trois jours les plus stressants. Sans arrêt, mes parents me demandaient: "Alors, ils t'ont appelé?" Le vendredi soir, Stéphane me dit que mon essai est validé et qu'ils m'attendent lundi. Là, il y a tout le poids que je supporte depuis un an qui part. Je me rappellerai toute ma vie de cet appel. Ma mère avait retenu ses larmes pendant un an, elle a tout lâché. J'ai revu des sourires sur les visages, ça faisait trop du bien. Le premier contrat pro signé peu après à 24 ans, avec Reims en juin 2016, c'est une renaissance? MENDY:Clairement, c'est une nouvelle vie. Quand j'arrive, ils me font visiter les installations. Puis on arrive dans le bureau, t'as la pochette, le contrat, le stylo. J'ai tout qui remonte. Ce n'est pas un aboutissement, mais c'est une délivrance. Comment voyez-vous les 5.000 euros par mois que vous allez toucher? MENDY:Je voulais même lui dire que c'était trop ( Il rit). Je pouvais commencer à épargner, mettre de côté pour ma famille et mes projets plus tard. C'était le foot comme je l'entrevoyais. Ça y est j'y suis, mais maintenant, il faut encore plus. De là à vous imaginer à Chelsea quatre ans plus tard? MENDY:Je n'étais pas capable de me projeter aussi loin. À Reims, je me dis: "OK, je suis numéro 2, la situation est claire. Quand je pourrai jouer, j'enverrai des signaux pour qu'on se dise: Ah, lui n'est peut-être pas un numéro 2." Quand je passe numéro 1, je vais performer pour que le club, une fois en L1, se dise: "On n'a pas besoin de gardien". En L1, je veux montrer que j'ai le niveau et que je peux même viser un top club français. Et après avec Rennes, je joue l'Europe. Je dois montrer que je peux aller à l'étranger et m'y imposer. Quand je m'assois et que je prends le temps de penser à ça, je me dis: "T'en as fait du chemin." Par Thomas Simon (France Football)Cette saison, on parle beaucoup de vos clean sheets. Vous les comptez, comme certains buteurs comptent leurs buts? MENDY:Je sais que j'ai participé à beaucoup de clean sheets (seize en Premier League et huit en Champions League cette saison, ndlr), mais je ne les compte pas. Parce que ce n'est pas quelque chose que je m'approprie. Le gardien a son importance comme le gars devant est à la conclusion de l'action. À la fin, c'est moi qui dois faire les arrêts, oui. Mais devant moi, il y a toute une structure, dix joueurs qui bougent et compliquent la tâche de l'adversaire. C'est une performance d'équipe et pas une chose que je peux m'approprier seul. Existe-t-il chez vous une revanche sur le passé? MENDY:J'ai été en colère en 2014, j'ai eu des moments de doute en 2015, mais je n'ai jamais été habité par la revanche en me disant: "Tu vas leur montrer qu'ils ont eu tort, tenez, prenez ça dans vos têtes, vous auriez dû me garder." Je suis arrivé là parce que j'ai ce parcours. Les épreuves que j'ai traversées m'ont permis d'être l'homme et le gardien que je suis. C'est pour ça que je ne peux pas être revanchard. Il a été compliqué, mais je suis reconnaissant d'avoir eu ce parcours. Il m'a construit. J'ai appris à relativiser, à comprendre que le footballeur est vraiment privilégié, même celui de L2. Vous avez 29 ans et découvert le haut niveau sur le tard. Êtes-vous pressé? MENDY:Non. Toutes les étapes m'ont permis d'arriver là où je suis et de performer à ce niveau-là. À chaque nouveau palier, je me suis adapté. Je ne suis pas pressé, je n'ai rien à rattraper, je ne suis pas en retard. Je suis à l'heure, dans le bon timing. J'ai été champion de L2, j'ai joué l'Europa League, je participe à la Ligue des Champions, j'ai disputé une CAN, bientôt une autre si tout se passe bien, peut-être une Coupe du monde... Vous avez l'impression d'être dans un rêve? MENDY:Certains footballeurs font quinze ans de carrière et ne vivent pas ce que j'ai vécu en quatre ans et demi. Quand on prend du recul, on se dit: "Waouh, c'est un truc de ouf!" Mais d'un autre côté, c'est le résultat d'un travail accompli. C'est quelque chose que je n'ai pas volé. Je suis allé le chercher.