"J'ai pensé au suicide. " Quelques mots qui claquent dans une interview au Sunday Mirror. Le 24 décembre dernier. C'est pas la fête. Le Père Noël est une ordure. Mais tout n'est pas définitivement noir. " Je dois vivre. Je veux vivre. Je vais vivre. "
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"J'ai pensé au suicide. " Quelques mots qui claquent dans une interview au Sunday Mirror. Le 24 décembre dernier. C'est pas la fête. Le Père Noël est une ordure. Mais tout n'est pas définitivement noir. " Je dois vivre. Je veux vivre. Je vais vivre. " L'homme est dans une dépression aiguë. Après une carrière au top. Emmanuel Eboué, aujourd'hui 34 ans, c'est un passage de sept ans à Arsenal, une suite à Galatasaray, une Coupe d'Angleterre, une finale de Ligue des Champions, deux titres de champion et une Coupe de Turquie. À côté d'un gros parcours avec la Côte d'Ivoire, deux Coupes du monde, cinq Coupes d'Afrique et deux finales. Mais aussi, pour nous, des débuts pros à Beveren où il a joué de 2002 à janvier 2005. Dépression aiguë, donc. Et l'étonnement d'un ancien coéquipier, en Flandre profonde, Stéphane Demets. On fouille dans les archives de Sport Foot Magazine et on tombe sur ces lignes écrites en 2004 : En dehors du terrain, Eboué est réputé comme très aimable. Avant l'entraînement, il serre la main des supporters. Il va chercher des boissons pour les autres joueurs.Stéphane Demets confirme l'état d'esprit. " C'était un boute-en-train, il faisait pas mal de petites conneries. Toujours avec le sourire. " L'anecdote de l'Eboué arrivant au club avec un déguisement de... tigre, il ne s'en souvient pas. Mais il a d'autres souvenirs sympas. " Quelques joueurs ivoiriens avaient leur permis de conduire, lui pas encore. Un jour, il a piqué la voiture d'un coéquipier et il a commencé à faire des freins à main sur le parking en graviers. La voiture partait dans tous les sens, les graviers aussi. " Un autre jour, toujours au rayon voitures, la police s'est emparée du stade. " Il devait y avoir une dizaine de combis, les policiers sont venus contrôler les permis de conduire. Les Ivoiriens avaient des permis ivoiriens qui n'étaient apparemment pas valables en Belgique. Après coup, on a tous beaucoup rigolé de cette descente, mais au moment même, les Ivoiriens ne faisaient pas les malins. " Tout ça, toutes ces bêtises de footballeurs, tous ces dérapages de jeunes, tous ces sourires, donc, c'était avant. Pourquoi Emmanuel Eboué est-il entre-temps tombé dans le trou ? Cherchez la femme... Dans sa confession faite la veille de Noël, il pointe la responsable de son malheur : une certaine Aurélie Bertrand. Stéphane Demets se souvient de cette fille qui s'est amourachée du joueur à l'époque beverenoise. " Elle venait au stade avec leur fille qui était encore bébé, ils avaient l'air franchement heureux. " Octobre 2004. Eboué fait exploser sa joie de vivre dans un quotidien flamand. Il prépare un match européen avec Beveren, qualifié via la finale de Coupe de Belgique (perdue) contre Bruges quelques mois plus tôt. Et surtout, il met la main aux derniers préparatifs de son mariage avec la Liégeoise. " La vie est belle ", avoue le back droit. " Je ne me mets jamais la pression. J'écoute beaucoup de musique ivoirienne, ça me rend heureux. " Le journaliste du quotidien Het Nieuwsblad évoque alors son mariage avec Aurélie, lui fait remarquer que cet acte lui permettra d'obtenir la nationalité belge. Tout bon pour un transfert vers un meilleur championnat. Réponse du joueur : " Bah, je ne pense pas que ça fera une grande différence. Dieu a simplement fait en sorte que je trouve ma femme en Belgique. Notre mariage doit être une grande fête. Depuis ma rencontre avec Aurélie, et surtout depuis la naissance de notre fille, je suis beaucoup plus calme et je sors beaucoup moins. " Dès le mois de janvier de l'année suivante, Emmanuel Eboué file à Arsenal. Une bonne année plus tard, il jouera et perdra, au Stade de France, la finale de la Ligue des Champions face à Barcelone. Dans son camp, il y a Kolo Touré, Cesc Fabregas, Thierry Henry, Robert Pirès. En face, Victor Valdés, Carles Puyol, Deco, Mark van Bommel, Ronaldinho, Samuel Eto'o. Sur les bancs, Arsène Wenger et Frank Rijkaard. " Franchement, je ne l'ai pas reconnu en regardant ce match ", dit Stéphane Demets. " Il doit avoir fait 150 allers-retours sur le flanc, il carburait comme un fou. Alors qu'à Beveren, il avait du mal à terminer les matches. Il avait régulièrement des crampes après une heure. Je garde l'image d'un gars qui avait un certain talent mais il n'était pas au niveau de Yaya Touré, qui nous avait bluffés dès son premier entraînement. Lui, c'était un vrai phénomène, ça sautait aux yeux. En tout cas, Eboué n'a pas eu besoin de beaucoup de temps pour faire des progrès physiques extraordinaires. Il s'est vite adapté au niveau du championnat d'Angleterre. " Retour à Aurélie... La mère de leurs trois enfants. Quand Emmanuel Eboué en parle aujourd'hui, elle en prend plein la tronche. La dépression et les idées suicidaires de l'ex-joueur ? Elle y serait pour quelque chose. Mais pas qu'elle... Il y a un autre responsable : Steve Gohouri. Un footballeur qui a fait le tour de l'Europe, est passé notamment par Mönchengladbach et Wigan. Après ça, il a fait escale en Israël et en Grèce. Puis il est retourné en Allemagne. À 34 ans, déprimé, il s'est jeté avec sa voiture dans le Rhin. Il a fallu plusieurs jours pour retrouver l'épave et son occupant. Eboué, qui l'a côtoyé en équipe nationale, ne s'en est jamais remis. " On a fait plein de choses ensemble. Et là, il s'est donné la mort. Il s'est donné la mort ! " Mais encore ceci : " Depuis ce jour-là, je me dis que, moi, je ne me suiciderai jamais. " Et il prend donc le soin d'ajouter que cette pensée lui a déjà traversé l'esprit. Et donc, Aurélie. Son ex-femme. Ex, et c'est bien ça le problème. Aujourd'hui, ils sont divorcés. Bilan pour Eboué : il n'a plus vu ses enfants depuis l'été 2017. Et les conséquences financières ne sont pas plus belles. On comprend que sa confession au Sunday Mirror ait fait un tabac. Sur son continent aussi, évidemment. On retient ce titre, posté sur un site africain de sport : De l'opulence à la ruine - L'histoire d'Emmanuel Eboué vous attristera.À Arsenal puis à Galatasaray, il a touché le jackpot. Il explique aujourd'hui sa situation financière : " Je n'ai même plus assez d'argent pour m'acheter une lessiveuse. Donc, je lave mon linge à la main. Comme ma grand-mère me l'a appris. J'ai été élevé à la dure, j'ai des mains de fermier. " Et puis, il est menacé de se retrouver à la rue. Parce qu'un juge anglais a récemment décidé que son ex-femme avait droit à la maison londonienne dans laquelle il vit. La date pour la récupération du bâtiment est passée, il risque donc d'être expulsé à tout moment. " J'ai peur en permanence. Je ne sais pas quand la police va venir pour me faire sortir. Ou des huissiers. Parfois, je coupe toutes les lumières parce que je ne veux pas qu'on sache que je suis là. Je mets plein de choses devant la porte d'entrée pour qu'on ne pénètre pas à l'intérieur. J'ai trimé pour acheter cette maison, et aujourd'hui, j'ai peur. " Parfois, il s'exile et part loger chez une amie. " Sur un matelas au sol, dans le salon, parce qu'elle a des enfants et je ne veux pas les réveiller. " La maison de cette amie, il la surnomme mon bunker parce que là, au moins, il ne risque rien. Il estime que les décisions judiciaires récentes sont " injustes ". Mais " je n'ai pas les moyens de prendre un avocat. " Eboué en veut à son ex-épouse, qui gérait les papiers. Il dit qu'il a toujours tout signé sans lire, sans réfléchir, et que ça lui coûte aujourd'hui très cher. Il affirme qu'il confiait ses revenus à Aurélie, pour qu'elle en fasse profiter leurs enfants. Il a aussi la haine par rapport à toutes les personnes qui l'ont soi-disant conseillé quand il était au sommet. Et il ne rate pas l'occasion de piquer les amis footballeurs de la grande époque, dont les Eléphants côtoyés en équipe nationale. Aujourd'hui aux abonnés absents. " Je me sens seul. Je ne leur demande même pas de m'aider financièrement, j'apprécierais déjà qu'ils se préoccupent de ce que je vis. J'aimerais qu'ils montrent un peu de compassion. Mais non, personne ne se manifeste. Je pensais pourtant que tous mes ex-coéquipiers en sélection étaient des frères. Je sais qu'ils sont au courant de ma situation. C'est décevant parce que je pensais que notre amitié était forte. " Il rappelle alors que " quand Kolo Touré a été suspendu pour dopage, je l'appelais très souvent pour avoir des nouvelles, le réconforter. Mais je n'ai pas eu beaucoup de ses nouvelles depuis un certain temps. " Un isolement qui surprend Stéphane Demets. " C'est peut-être le plus étonnant dans son histoire. Parce que les Ivoiriens de Beveren formaient une vraie famille. On voyait que leurs liens allaient bien au-delà du cadre du foot. Ils avaient grandi ensemble dans l'école de Jean-Marc Guillou à Abidjan. Ils avaient cours ensemble le matin, ils jouaient pieds nus ensemble l'après-midi. À Beveren, ils arrivaient ensemble à l'entraînement, puis ils quittaient le stade en même temps. Et ils étaient enragés pour partir à Liège ou à Genk où ils retrouvaient Didier Zokora, qu'ils considéraient comme leur grand frère. C'était une communauté. Leur unité a apparemment explosé, c'est surprenant. " Deux timides éclaircies sont récemment apparues à Londres et à Istanbul. Arsenal parle de lui offrir un poste chez les jeunes, et Fatih Terim, redevenu coach de Galatasaray, a fait une proposition dans le même sens. Eboué y réfléchit. Il voudrait renouer le contact avec Arsène Wenger, ça lui plairait de bosser pour les Gunners - en plus, son fils y joue. Il se dit aussi flatté par le geste de Terim, " mon deuxième père. " Le sort s'acharne. Le suicide de Steve Gohouri, son divorce, les décisions de justice... on n'a même pas encore fait le tour des tourments d'Emmanuel Eboué. En octobre 2016, son grand-père, qui l'a élevé, est mort d'un cancer. Un nouveau coup sur la tête. Et il a perdu son frère, tué dans un accident à moto. Mais quoi encore ? Le 9 mars 2016, il signe à Sunderland. Une bouée de sauvetage après de longs mois sans club. Mais une vingtaine de jours plus tard, une longue bataille juridique prend fin. La FIFA le condamne à un an de suspension pour non-paiement d'une commission à un ancien agent. Là encore, il reproche publiquement, aujourd'hui, à ses conseillers de l'avoir très mal conseillé. Le contrat est rompu sur-le-champ par la direction des... Black Cats. Les chats noirs, tout un symbole. Ce n'est pas fini... En octobre 2017, il pense pouvoir se relancer dans le championnat chypriote. Il est officiellement présenté, puis il passe les tests médicaux. Là, on lui découvre des valeurs sanguines anormales, on parle de VIH, il est renvoyé en Angleterre pour de nouveaux examens. Il n'y aura pas de suite. Eboué affirme qu'à 34 ans, il n'est pas fini. Il veut encore jouer. Qui y croit encore ? Entre-temps, il erre dans les rues et les brouillards de Londres. Et il offre à la presse anglaise des anecdotes personnelles plus poignantes et déprimantes les unes que les autres. " Je regarde en arrière et je me dis : -Mais Manu, pourquoi tu as été aussi naïf ? " Il apprend que le Prince Harry a consulté un psy pour traiter ses vingt années de galère suite au décès de sa mère, Diana. Un cas qui l'incite à consulter, lui aussi. " Je me suis dit que si Harry avait eu des problèmes et avait eu le courage d'en parler, je pouvais le faire aussi. " Il passe deux bonnes heures dans le divan. " Je dois être ouvert. J'ai vu des amis qui n'étaient pas bien, qui étaient dépressifs comme moi, qui n'ont pas reçu de soutien et qui sont morts aujourd'hui. " Et puis il y a ses parties improbables de cache-cache. Déjà, depuis que le tribunal a accordé les avoirs (financiers et physiques) du couple à Aurélie, il n'a plus de voiture. Seulement une Oyster card, cette carte pour emprunter les transports publics londoniens. Un jour, le passager d'un bus croit le reconnaître. Eboué répond qu'il n'est pas Eboué. Erreur sur la personne, c'est ce qu'il veut faire croire. " Je me sentais trop gêné. " Il évite les parages immédiats de l'Emirates Stadium, de peur d'être accosté par des supporters d'Arsenal. Et il y a cette anecdote à pleurer, vécue un soir de match entre Arsenal et Everton. Eboué n'a plus les moyens de se payer l'abonnement à la chaîne qui diffuse les matches de Premier League. Mais il a toujours envie de regarder les Gunners. Alors, il se rend dans un pub, chapeau sur le crâne. " Je n'étais jamais allé voir un match de foot dans un pub. Il y avait plein de supporters d'Arsenal autour de moi. Je suis entré discrètement, je me suis assis, j'ai commandé une bière et j'ai gardé mon chapeau. Si ma carrière avait été officiellement terminée, ça aurait été différent, je n'aurais pas eu peur d'être reconnu. Mais là, non, il y avait dans ce pub, sûrement, des gars qui pensaient que je jouais toujours au foot quelque part. "