Le jour de la finale de la Ligue des Champions 2013, en quittant la station de métro Wembley Park en direction de l'Olympic Way, on ne peut pas échapper au panneau bleu ciel sur lequel l'inscription El Clásico a été barrée et remplacée par Der Klassiker. Un clin d'oeil à l'affrontement historique entre les deux grands d'Espagne que sont le Real Madrid et Barcelone, et qui ont été éliminés par le Borussia Dortmund et le Bayern Munich en demi-finale.
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Le jour de la finale de la Ligue des Champions 2013, en quittant la station de métro Wembley Park en direction de l'Olympic Way, on ne peut pas échapper au panneau bleu ciel sur lequel l'inscription El Clásico a été barrée et remplacée par Der Klassiker. Un clin d'oeil à l'affrontement historique entre les deux grands d'Espagne que sont le Real Madrid et Barcelone, et qui ont été éliminés par le Borussia Dortmund et le Bayern Munich en demi-finale. Mais les supporters allemands se demandent à quoi Der Klassiker fait référence. Car pour eux, le véritable Klassiker, c'est plutôt le duel entre le Bayern et l'autre Borussia, celui de Mönchengladbach, qui s'étaient partagés huit des dix titres dans les années 70. Cette appellation Der Klassiker, censée promouvoir la finale, a un côté artificiel. Comme si elle avait été inventée par une agence publicitaire. La même qui, pour promouvoir le film retraçant la victoire de l'Allemagne lors de la Coupe du monde 2014, avait utilisé l'expression Die Mannschaft dans le but de séduire les fans étrangers. Les Allemands eux-mêmes utilisent très rarement cette expression.. La rivalité entre Dortmund et le Bayern a grandi au fil de ces 25 dernières années. Le point de départ se situe au milieu des années 90, lorsque Dortmund remporte deux titres d'affilée, devenant le premier club allemand à gagner la Champions League sous son nouveau format, en 1997. Les Borussen se bâtissent alors un petit avantage sur le reste et sont même en meilleure santé financière que le Bayern. Les joueurs des deux camps se livrent à une lutte féroce, mais c'est beaucoup moins le cas des supporters. Pour ceux de Dortmund, le véritable rival, c'est Schalke 04 lors du derby de la Ruhr, dont la première édition date de 1925, et pour ceux du Bayern, les rivaux traditionnels s'appellent Munich 1860, Nuremberg et Kaiserslautern. Contrairement à d'autres pays, la rivalité entre les deux plus grands clubs de Bundesliga n'est pas liée à une opposition politique, sociale ou religieuse. Tout au plus y a-t-il eu quelques conflits au XIXe siècle entre les Bavarois et les Prussiens. "La rivalité entre le Bayern et Dortmund est un phénomène relativement récent", explique Oliver Fitscher de Zeit Online. "En fait, les rivaux du Bayern changent au fil des ans. Il y a eu Mönchengladbach, puis le Werder Brême, Hambourg et le Bayer Lerverkusen, et maintenant Dortmund. Dans quelques années, ce sera peut-être Leipzig. Lorsque Jürgen Klopp était encore l'entraîneur de Dortmund, c'était un événement important qui passionnait tout le pays. Même ceux qui n'étaient pas spécialement férus de football choisissaient leur camp. Il y a huit ans, c'était un affrontement à couteaux tirés. C'est moins le cas aujourd'hui, car Dortmund n'est plus un véritable concurrent du Bayern." Au cours des dix dernières années, les deux clubs ont emprunté des chemins différents. Pour Dortmund, c'était presque inévitable car en 2005, le Borussia a échappé de peu à la faillite. Dortmund s'est transformé en une sorte de start-up qui permet à des jeunes de 17, 18 ou 19 ans de disputer la Ligue des Champions. Parallèlement, le Borussia s'est donné l'image d'un club ouvrier qui correspond parfaitement à la région de la Ruhr. Le Bayern, de son côté, est une marque internationale, au même titre que la Juventus, le FC Barcelone, le PSG, Liverpool et Manchester United, avec une stratégie financière toute simple: ne vous endettez pas et n'acceptez pas d'argent d'autres personnes, ni d'autres entreprises. Un oligarque russe, genre Roman Abramovitch, ne viendra jamais au Bayern. "Ils ont vendu des parts du club à trois géants allemands: Adidas, Allianz et Audi", explique Julien Wolff, du journal Die Welt. "Mais c'est le club lui-même qui détient la majorité des actions. Otto Rehhagel a un jour déclaré: money scores goals. L'argent inscrit des buts. Et le Bayern a plus d'argent que n'importe qui en Allemagne. Le club n'a pas de concurrent sérieux dans un rayon de 200 kilomètres à la ronde, et a profité de cette situation géographique unique pour attirer des sponsors importants. Dortmund, de son côté, se trouve entouré de clubs comme Schalke 04, le Borussia Mönchengladbach, le FC Cologne, le Bayer Leverkusen et Bochum." Dortmund se positionne de plus en plus comme un pôle international pour des U21 talentueux. Erling Baut Haaland et Jadon Sancho se servent de Dortmund comme d'un tremplin qui doit les propulser vers un véritable club de pointe en Europe. Le Bayern opte plutôt pour des produits finis et dispose d'une puissance financière suffisante pour offrir à ses meilleurs joueurs un salaire annuel qui oscille entre quinze et vingt millions d'euros. À Dortmund, Marco Reus doit se contenter de la moitié. "Il y a des exceptions, comme Alphonso Davies, mais le Bayern n'a pas l'habitude de développer de jeunes talents. Il achète des joueurs qui ont terminé leur formation et même leur post-formation. Des joueurs de l'Atlético de Madrid, de Manchester City, de Lyon, etc.", poursuit Fitscher. "Grâce à ses énormes revenus financiers, le Bayern peut composer une équipe constituée uniquement de joueurs de haut niveau qui sont dans leurs meilleures années. Il y a dix ans, la différence entre le Bayern et les autres clubs allemands n'était pas aussi grande. Lors de la finale de la Ligue des Champions 2012 contre Chelsea, un certain Diego Contento figurait au coup d'envoi. Il joue aujourd'hui à Sandhausen, en D2. Aujourd'hui, on ne peut pas imaginer qu'un tel joueur fasse encore partie de la sélection. Regardez qui était assis sur le banc lors de la finale contre le PSG, il y a quelques semaines: Lucas Hernandez, Corentin Tolisso, Philippe Coutinho, Benjamin Pavard... Comparez les deux équipes et vous constaterez de quelle manière la football a évolué depuis 2010." À l'exception des supporters de Schalke, traumatisés par le fiasco des dernières années, peu de gens vouent une haine viscérale à Dortmund. Selon une étude de Statista, une entreprise spécialisée dans les enquêtes de marché et les données des consommateurs, 22,8% des sondés ont affirmé être supporter du Bayern et 21,7% de Dortmund. Et pourtant... Alors que le Borussia se profile comme un club social et inclusif, les ultras et autres inconditionnels du Bayern ont du mal à faire entendre leur voix dans un club où les matches se transforment en événements commerciaux. Le pouvoir de mobilisation de Dortmund est bien plus grand que celui du Bayern. Pour la finale de la Ligue des Champions 2013, le club a reçu 502.576 demandes de tickets, alors que le Bayern a à peine franchi le cap des 250.000. Il y a sans doute une certaine forme de saturation chez les fans du Bayern. "Je ne connais aucun amateur de football qui soit satisfait de la situation actuelle, à l'exception des supporters du Bayern", affirme Thomas Hennecke du magazine Kicker. "Choisir de supporter le Bayern, c'est un peu la solution de facilité. On sait à l'avance qu'en fin de saison, on pourra soulever deux ou trois trophées." Depuis l'entame du XXIe siècle, on assiste cependant à un phénomène curieux entre les deux grandes puissances. Lorsque le Bayern se sent menacé, il frappe deux fois plus fort. C'est ainsi que le club a réalisé le triplé après que le BVB a remporté deux titres d'affilée. Hennecke, du magazine Kicker, estime que 2012 a marqué un tournant dans l'histoire récente entre les deux clubs. " Uli Hoeness ne pouvait pas supporter que Dortmund soit devenu aussi puissant sous Klopp. Il a donc lancé ce qui est devenu une habitude: acheter les meilleurs joueurs du club rival. En engageant Mario Götze, Robert Lewandowski et Mats Hummels, le Bayern se renforçait tout en affaiblissant Dortmund. Les Bavarois avaient déjà utilisé cette tactique dans le passé, avec le Borussia Mönchengladbach, le Bayer Leverkussen et le VfB Stuttgart, et cela n'a pas vraiment accru leur popularité en Allemagne." Les transferts des "judas" Götze, Hummels et Lewandowski sont aujourd'hui digérés, et il n'y a plus de haine viscérale entre les deux clans. Au niveau de la direction, les pratiques de Dortmund et du Bayern sont similaires. Ce n'est donc pas un hasard si les deux ennemis ont agi main dans la main, dans les semaines qui ont suivi la suspension de la compétition pour cause de coronavirus, afin de garantir que le championnat irait bien jusqu'à son terme. Avec l'aide du journal à sensation Bild, le canard le plus vendu en Europe, ils ont plaidé leur cause auprès des hommes politiques à Berlin afin que le football puisse reprendre. La Bundesliga et l'équipe nationale constituent des arguments de vente importants pour Bild, et le journal avait lui aussi tout intérêt à ce que la compétition puisse se terminer. Les amis politiques des deux clubs ont fait le reste. Hans-Joachim Watzke, membre du CDU, est très proche d' Armin Laschet, le ministre-président de la région Rhénanie du Nord-Westphalie. Karl-Heinz Rummenigge est ami avec Markus Söder, surnommé le Roi de Bavière. "Laschet et Söder sont tous les deux pressentis pour devenir le futur chancelier allemand", affirme Fitscher. "Pendant le confinement en mars, avril et mai, Watzke et Rummenigge ont fait du lobbying auprès de leurs partisans politiques et ont fait jouer leurs relations pour mener à bien leur projet. La Bundesliga jouit de toute manière d'un grand soutien politique en Allemagne. Les politiciens savent qu'ils peuvent gagner des voix en se positionnant du côté des amateurs de football. Je me souviens que Gerhard Schröder se proclamait à la fois supporter de Dortmund, de Hanovre 96, de l'Energie Cottbus... ( il rit) Ce que Rummenigge, Watzke et Bild sont parvenus à obtenir, c'était un chef-d'oeuvre politique. Et cela témoigne de relations qui unissent le Bayern et Dortmund. Le Bayern aimerait d'ailleurs que Dortmund puisse devenir un véritable concurrent pour le titre. Les Bavarois savent que ce n'est pas bon pour le football allemand si leur équipe continue à tout gagner. Mais Watzke met volontairement un frein à ses ambitions. Il a accepté que Dortmund soit le numéro deux en Allemagne."