Cash Investigation ne s'était auparavant pas aventuré sur le terrain du ballon rond. Comment l'idée a germé ?

MARTIN BOUDOT : À Cash Investigation, on avait une marotte : investiguer des secteurs où il n'y a pas - ou très peu - d'enquêtes au long cours. Dans le foot, je peux le comprendre : quand votre objet de travail devient votre enquête et vice-versa, c'est compliqué de faire des investigations de manière indépendante. Sinon, vous n'avez plus accès aux stades, aux entraînements, aux conférences de presse. C'est un secteur très particulier, où il n'y a pas vraiment d'opposants, de contre-pouvoir. Soit vous faites partie du jeu, soit vous n'en faites pas partie, donc c'est délicat. Personnellement, ma vraie compétence journalistique est surtout liée à des problématiques environnementales (il réalise la série documentaire Vert de Rage, ndlr), mais le football, c'est ma passion et une exception qui me tenait à coeur.

Quel a été le déclic ?

BOUDOT : On s'intéressait à ce milieu-là parce qu'on avait vu passer pas mal de sujets qui méritaient une investigation. Le déclic a été de voir à quel point la finance avait investi le football et comment des fonds d'investissements détenaient des morceaux de joueur contre leurs droits économiques, ce qui nous paraissait, nous, totalement aberrant. C'était clairement contraire à l'idée qu'on peut se faire de ce sport et même de l'humanité en général : c'est difficile de se dire qu'un joueur peut être détenu à 33% par Christian et 24% par Jean-Marc...

"Le pari était de parler aux gens qui n'en ont rien à faire du foot"

Dans le reportage, il y a ce ton décalé, propre à l'émission, et qui lui donne un côté ludique...

BOUDOT : Le pari était de parler aux gens qui n'en ont rien à faire du foot. C'est Elise Lucet (présentatrice vedette de France 2, ndlr) qui avait été assez ferme là-dessus : il fallait que ça puisse intéresser autant les fans de foot que les personnes qui ne le regardent jamais. C'est la forme de Cash : vulgariser des secteurs avec des visuels, comme la pancarte d'Eliaquim Mangala (utilisée pour lui montrer comment ses droits économiques sont répartis entre différents fonds d'investissement, ndlr). Notre point d'entrée, c'était vraiment l'outil économique dérégulé dans sa plus belle forme, au service du foot-business. L'idée était de partir d'un gamin de onze ans, qui en est la proie, pour arriver au sommet de la FIFA, afin de montrer la corruption institutionnalisée.

Lorsqu'il découvre sa pancarte, Eliaquim Mangala a cette phrase symbolique : " Ce n'est pas top, top... " Comment l'avez-vous trouvé ?

BOUDOT : Je l'ai trouvé comme un gamin de vingt-deux ans qui est footballeur professionnel, qui n'a pas forcément tous les outils pour comprendre le monde économique et qui veut simplement jouer au football. Je le crois quand il dit qu'il ne connaît pas un certain fonds d'investissement, qui détient pourtant ses propres droits. Il s'est retrouvé au coeur d'un montage financier à "l'insu de son plein gré", comme dirait Richard Virenque. Il tombe donc un peu des nues donc et lâche cette phrase : "Ce n'est pas top, top". Pour résumer, j'ai senti un jeune joueur de foot perdu au milieu de ce football-business.

"D'Onofrio est vraiment le symbole du football-business"

Une scène, à Liège, est restée classique : la course-poursuite avec Lucien D'Onofrio...

BOUDOT : C'est une chose que je n'avais jamais vu et que je n'ai plus vu depuis (rires). Pendant que je lui cours après, je suis moi-même en train de rigoler parce que je n'arrive pas à y croire. Et je tiens à dire, pour sauver mon honneur, que Lucien D'Onofrio ne me distance pas. Je m'arrête parce que mon caméraman n'arrive pas à suivre et que je me retrouve à courir, tout seul, dans les rues de Liège (rires). Quand vous courez derrière quelqu'un pendant une minute trente, sur cinq cent mètres et avec une pancarte, ça n'a plus aucun sens, encore moins de sens journalistique. J'y pense parfois avec le sourire, mais mon sourire finit par disparaître parce que je me rends compte de la gravité de la situation, non pas vis-à-vis de la fuite en tant que telle, mais plutôt de ce personnage qui peut encore jouer un rôle dans le football.

Selon l'avocat de D'Onofrio, vous avez couru après un sosie. D'Onofrio dit lui avoir envoyé son concierge. Et vous, qu'est-ce que vous en pensez ?

BOUDOT : Je n'ai toujours pas la réponse. Un jour sur deux, mon coeur balance... Disons que cela fait partie des mystères de la vie (rires). Évidemment, si ce n'était pas quelqu'un qui avait au moins un lien avec D'Onofrio, cette personne ne serait pas partie au courant. On avait fait le pied de grue devant chez lui toute la journée et, quand cette personne sort, j'ai vraiment l'impression que c'est lui. Soit c'est effectivement lui, soit ça ne l'est pas et c'est encore plus drôle. Quoi qu'il en soit, cette scène raconte la fuite, mais surtout l'impunité d'un homme condamné par la justice, qui n'a plus le droit d'être agent de joueurs et qui continue, par d'autres biais, de prospérer dans ce monde-là. Pour moi, il est vraiment le symbole du football-business. Plutôt que de répondre à nos questions, malgré toute nos demandes écrites ou orales, il préfère organiser une fuite. Avec lui, c'était le silence radio. Le seul contact qu'on a pu avoir, c'est avec son avocat, qui nous a menacé de porter plainte si on diffusait ces images.

Deux ans après votre reportage, la FIFA a prononcé l'interdiction de la TPO (third party ownership, ndlr). Vous avez eu le sentiment d'avoir joué un rôle ?

BOUDOT : Je pense qu'on a participé à l'exposition de ces pratiques et qu'on a peut-être accéléré le processus, au même titre que nos collègues. Il n'y avait quand même pas grand-monde pour défendre la TPO. Après notre interview, Jérôme Valcke (ex-secrétaire général de la FIFA, ndlr) a secoué le cocotier en demandant son interdiction. C'était un sujet sur lequel la FIFA ne pouvait pas éternellement rester muette. J'observe aussi que des mesures ont été prises par l'UEFA, notamment avec le fair-play financier, et les machines comme le PSG, Manchester City ou le Barça sont mieux inspectées. Mais tant que les commissions d'enquête, que ce soit au niveau national ou international, ne seront pas réellement indépendante, le football ne pourra pas être réellement propre.

Cash Investigation ne s'était auparavant pas aventuré sur le terrain du ballon rond. Comment l'idée a germé ?MARTIN BOUDOT : À Cash Investigation, on avait une marotte : investiguer des secteurs où il n'y a pas - ou très peu - d'enquêtes au long cours. Dans le foot, je peux le comprendre : quand votre objet de travail devient votre enquête et vice-versa, c'est compliqué de faire des investigations de manière indépendante. Sinon, vous n'avez plus accès aux stades, aux entraînements, aux conférences de presse. C'est un secteur très particulier, où il n'y a pas vraiment d'opposants, de contre-pouvoir. Soit vous faites partie du jeu, soit vous n'en faites pas partie, donc c'est délicat. Personnellement, ma vraie compétence journalistique est surtout liée à des problématiques environnementales (il réalise la série documentaire Vert de Rage, ndlr), mais le football, c'est ma passion et une exception qui me tenait à coeur.Quel a été le déclic ?BOUDOT : On s'intéressait à ce milieu-là parce qu'on avait vu passer pas mal de sujets qui méritaient une investigation. Le déclic a été de voir à quel point la finance avait investi le football et comment des fonds d'investissements détenaient des morceaux de joueur contre leurs droits économiques, ce qui nous paraissait, nous, totalement aberrant. C'était clairement contraire à l'idée qu'on peut se faire de ce sport et même de l'humanité en général : c'est difficile de se dire qu'un joueur peut être détenu à 33% par Christian et 24% par Jean-Marc...Dans le reportage, il y a ce ton décalé, propre à l'émission, et qui lui donne un côté ludique...BOUDOT : Le pari était de parler aux gens qui n'en ont rien à faire du foot. C'est Elise Lucet (présentatrice vedette de France 2, ndlr) qui avait été assez ferme là-dessus : il fallait que ça puisse intéresser autant les fans de foot que les personnes qui ne le regardent jamais. C'est la forme de Cash : vulgariser des secteurs avec des visuels, comme la pancarte d'Eliaquim Mangala (utilisée pour lui montrer comment ses droits économiques sont répartis entre différents fonds d'investissement, ndlr). Notre point d'entrée, c'était vraiment l'outil économique dérégulé dans sa plus belle forme, au service du foot-business. L'idée était de partir d'un gamin de onze ans, qui en est la proie, pour arriver au sommet de la FIFA, afin de montrer la corruption institutionnalisée.Lorsqu'il découvre sa pancarte, Eliaquim Mangala a cette phrase symbolique : " Ce n'est pas top, top... " Comment l'avez-vous trouvé ?BOUDOT : Je l'ai trouvé comme un gamin de vingt-deux ans qui est footballeur professionnel, qui n'a pas forcément tous les outils pour comprendre le monde économique et qui veut simplement jouer au football. Je le crois quand il dit qu'il ne connaît pas un certain fonds d'investissement, qui détient pourtant ses propres droits. Il s'est retrouvé au coeur d'un montage financier à "l'insu de son plein gré", comme dirait Richard Virenque. Il tombe donc un peu des nues donc et lâche cette phrase : "Ce n'est pas top, top". Pour résumer, j'ai senti un jeune joueur de foot perdu au milieu de ce football-business.Une scène, à Liège, est restée classique : la course-poursuite avec Lucien D'Onofrio...BOUDOT : C'est une chose que je n'avais jamais vu et que je n'ai plus vu depuis (rires). Pendant que je lui cours après, je suis moi-même en train de rigoler parce que je n'arrive pas à y croire. Et je tiens à dire, pour sauver mon honneur, que Lucien D'Onofrio ne me distance pas. Je m'arrête parce que mon caméraman n'arrive pas à suivre et que je me retrouve à courir, tout seul, dans les rues de Liège (rires). Quand vous courez derrière quelqu'un pendant une minute trente, sur cinq cent mètres et avec une pancarte, ça n'a plus aucun sens, encore moins de sens journalistique. J'y pense parfois avec le sourire, mais mon sourire finit par disparaître parce que je me rends compte de la gravité de la situation, non pas vis-à-vis de la fuite en tant que telle, mais plutôt de ce personnage qui peut encore jouer un rôle dans le football.Selon l'avocat de D'Onofrio, vous avez couru après un sosie. D'Onofrio dit lui avoir envoyé son concierge. Et vous, qu'est-ce que vous en pensez ?BOUDOT : Je n'ai toujours pas la réponse. Un jour sur deux, mon coeur balance... Disons que cela fait partie des mystères de la vie (rires). Évidemment, si ce n'était pas quelqu'un qui avait au moins un lien avec D'Onofrio, cette personne ne serait pas partie au courant. On avait fait le pied de grue devant chez lui toute la journée et, quand cette personne sort, j'ai vraiment l'impression que c'est lui. Soit c'est effectivement lui, soit ça ne l'est pas et c'est encore plus drôle. Quoi qu'il en soit, cette scène raconte la fuite, mais surtout l'impunité d'un homme condamné par la justice, qui n'a plus le droit d'être agent de joueurs et qui continue, par d'autres biais, de prospérer dans ce monde-là. Pour moi, il est vraiment le symbole du football-business. Plutôt que de répondre à nos questions, malgré toute nos demandes écrites ou orales, il préfère organiser une fuite. Avec lui, c'était le silence radio. Le seul contact qu'on a pu avoir, c'est avec son avocat, qui nous a menacé de porter plainte si on diffusait ces images.Deux ans après votre reportage, la FIFA a prononcé l'interdiction de la TPO (third party ownership, ndlr). Vous avez eu le sentiment d'avoir joué un rôle ?BOUDOT : Je pense qu'on a participé à l'exposition de ces pratiques et qu'on a peut-être accéléré le processus, au même titre que nos collègues. Il n'y avait quand même pas grand-monde pour défendre la TPO. Après notre interview, Jérôme Valcke (ex-secrétaire général de la FIFA, ndlr) a secoué le cocotier en demandant son interdiction. C'était un sujet sur lequel la FIFA ne pouvait pas éternellement rester muette. J'observe aussi que des mesures ont été prises par l'UEFA, notamment avec le fair-play financier, et les machines comme le PSG, Manchester City ou le Barça sont mieux inspectées. Mais tant que les commissions d'enquête, que ce soit au niveau national ou international, ne seront pas réellement indépendante, le football ne pourra pas être réellement propre.