5 septembre 2009. La Belgique prend le bouillon à la Corogne (5-0). Face à une équipe d'Espagne qui s'installera sur le toit du monde moins d'un an plus tard, les Diables Rouges vivent une humiliation historique. Il faut remonter à l'Euro 84 et un score de forfait infligé par la France, pays organisateur, pour connaître une telle gifle.

La presse enfonce encore un peu plus le clou au soir de cette rencontre cauchemardesque " les Diables reçoivent une leçon de football " " Une véritable correction ". Quatre jours après la manita, les Diables creusent encore plus leur tombe en étant défaits en Arménie.

Franky Vercauteren, sélectionneur furtif entre mai et septembre 2009, jette l'éponge et quitte la fonction. Peut-on tomber encore plus bas, se dit-on ? Difficile. Seul le Standard des deux titres 2008-2009 donne un peu de couleur, sur la scène européenne, à un football belge qui n'a jamais semblé aussi moribond.

Sur la pelouse du Riazor, l'Espagne aligne Gerard Piqué, David Silva, Sergio Busquets, trois éléments qui, neuf ans plus tard, portent encore haut le maillot de la Roja. En face, c'est une Belgique, sans grand talent, à l'exception de quelques jeunes pour qui une sélection chez les Diables ressemble alors à un cadeau empoisonné :

Marouane Fellaini, Mousa Dembélé, Jan Vertonghen, Thomas Vermaelen et le tout juste majeur Eden Hazard, sont alignés ce soir-là de concert. Ils symbolisent la bouée de sauvetage à laquelle la Belgique du foot s'accroche. Jean-François Gillet a quelles années en plus mais reçoit pour la première fois sa chance entre les perches.

Eden Hazard, à ses débuts avec la Belgique, en lutte avec un grand d'Espagne : Xavi., BELGAIMAGE
Eden Hazard, à ses débuts avec la Belgique, en lutte avec un grand d'Espagne : Xavi. © BELGAIMAGE

Malgré l'avalanche de buts, Jean arrête un penalty, reporte de 40 minutes l'estocade et s'en sort avec les honneurs. " C'était évidemment une soirée difficile ", se remémore-t-il aujourd'hui. " On jouait face à la meilleure équipe du monde, on n'avait pas vraiment voix au chapitre. "

Mais le tableau n'est pas si noir selon lui. " Il y avait un projet, une idée qui se dessinait pour le futur des Diables. Je savais que ça allait prendre du temps mais il y avait un avenir. "

Les petits ponts d'Eden

Vertonghen et Vermaelen font leur trou à l'Ajax, Dembélé fait chavirer la Eredvisise avec l'AZ, Hazard a déjà quasiment toute la Ligue 1 à ses pieds, quant à Fellaini il est alors le footballeur belge le plus cher de l'histoire depuis son passage l'été 2008 à Everton pour 20 millions d'euros. " Tout le monde voyait que c'était du costaud qui arrivait ", prolonge Gillet.

Un peu plus d'un an avant la gifle de la Corogne, les Diablotins de Jean-François de Sart redonnent un peu d'espoir le temps d'un été en se hissant jusqu'aux demi-finales des Jeux Olympiques. Sébastien Pocognoli était de l'aventure à Pékin : " Plusieurs d'entre nous étaient partis très tôt à l'étranger et avaient déjà un sérieux bagage footballistique. Je me rendais compte qu'une génération exceptionnelle se dessinait. "

D'autres joueurs de talent viennent rapidement se greffer à un emballage encore tendre mais scintillant. Il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte que ce qui arrive n'a plus rien à voir avec la Belgique besogneuse des années 2000.

Gaby Mudingayi, qui a joué plus de dix ans en série A et qui compte 21 sélections en équipe nationale entre 2003 et 2011, se souvient. " Je savais que les résultats allaient revenir en voyant tous ces jeunes talents débarquer. J'ai connu Eden Hazard gamin, tu voyais que c'était un phénomène. Il m'a fait deux petits ponts à l'entraînement que je n'oublierai jamais de la vie.

Vincent Kompany avait, lui, le capitanat en lui. Très jeune, il n'hésitait pas à l'ouvrir lors de réunions. Il avait la personnalité pour devenir un grand monsieur. J'ai aussi connu les Fellaini, Witsel, Mertens, Vertonghen, Vermaelen. Je sentais venir le changement en voyant tous ces jeunes galoper. Et leur force, c'est d'être parti à l'étranger tôt, d'avoir été mis à l'épreuve. "

Le plus doué d'entre tous, Eden Hazard choisit peut-être le pire moment pour faire ses débuts en sélection : en novembre 2008, un soir brumeux et glacial au Luxembourg sous les ordres de René Vandereycken. Imaginez un peu le tableau. Les télévisions nationales, elles, se désintéressent totalement de cette joute amicale. Chose inimaginable aujourd'hui où chaque rencontre des Diables remporte haut la main la bataille des parts de marché.

La fracture avec les anciens

Rentrée à 20 minutes du terme, la pépite du LOSC touche son premier ballon côté gauche et enrhume trois défenseurs luxos avant de frapper sur le gardien. Le footballeur, tout comme l'homme détonne. Il ose, entreprend, provoque. Les plus anciens sont décontenancés par ce petit bonhomme d'un mètre 73, décontracté, sûr de lui.

Vers la fin de la première décennie du XXIe siècle, le foot belge assiste à une drôle de métamorphose. " Il y avait une fracture avec les anciens ", poursuit Jean-François Gillet. " C'était fini cette génération de jeunes joueurs qui gonflaient les ballons et qui ne disaient rien. A 17-18 ans, Eden brillait déjà en Ligue 1. Il avait une forme d'assurance en lui qu'on voit souvent chez les grands joueurs.

J'avais remarqué la même chose chez Leonardo Bonucci à Bari qui, par la suite, s'est installé plusieurs années dans la défense de la Juventus. Il y en a qui parlent beaucoup mais qui ne montrent rien. Eux, c'est l'inverse. "

Un soir de novembre 2010, pas vraiment plus joyeux que celui du Luxembourg deux ans plus tôt, la Belgique assiste à l'éclosion d'un autre phénomène. Au bout d'un périple épique, les Diables finissent par se poser à l'aéroport de Voronezh, quatre heures avant leur rencontre face à la Russie.

A seulement 17 ans, Romelu Lukaku inscrit ses deux premiers buts sous les couleurs nationales. Le joyau d'Anderlecht est encore à polir mais sa puissance est déjà hors-norme. Jean-François Gillet assiste de son but à la véritable éclosion du meilleur buteur de l'histoire du football belge :

" Je savais qu'il allait atteindre les sommets. Il avait une telle puissance mais surtout il avait une énorme envie d'apprendre. Il avait faim. Après les entraînements, il me demandait de prolonger la séance et me disait : " faut que j'améliore mon pied droit. Et il m'allumait pendant 30 minutes supplémentaires. Il a la mentalité des grands joueurs comme Cristiano Ronaldo. Aujourd'hui, c'est une machine. "

L'étiquette " Génération dorée "

Lors des qualifications de l'Euro 2012, les Diables de Georges Leekens bataillent avec la Turquie pour la seconde place à bonne distance de l'Allemagne mais passent finalement à la trappe. Toutefois, un vent nouveau souffle sur le foot belge. Le public l'a parfaitement compris.

Le 11 octobre 2011, 5000 belges envahissent Düsseldorf. Les Diables ne font pas le poids face à la Mannshaft (3-1) et pourtant, de mémoire, on n'avait plus entendu les supporters belges autant en voix depuis bien longtemps.

Juin 2012, pour le vrai baptême de feu de Marc Wilmots, ce sont 10.000 supporters belges qui défilent sur Wembley. La Belgique s'incline sur un but de Danny Welbeck alors qu'elle monopolise le cuir quasi tout le match avec un Eden Hazard positionné en faux 9.

Six ans plus tard, les Diables n'ont plus rien à voir avec ce tiki-taka improductif. Roberto Martinez concède que la Belgique est " une formidable équipe de transition depuis que la plupart de ses joueurs évoluent en Premier League. " Une équipe clinical même.

Marc Wilmots déclenche un nouvel élan. Il se montre mordant, ambitieux. " A Wembley, les joueurs commençaient à prendre des selfies sur la pelouse, et ça m'énervait. Je leur ai dit qu'on n'était pas là pour ça. "

Bien avant cette sortie ensoleillée sur le sol anglais, les médias belges osent le terme de " génération dorée " pour qualifier la bande à Wilmots.

En 2012 déjà, lors d'une entrevue à Manchester pour Sport/Foot Magazine, Vincent Kompany tente pourtant de calmer le jeu : " Je crois que si la presse arrêtait de parler de génération dorée, le public ne serait pas agacé par cette façon de nous décrire. Ce ne sont certainement pas les joueurs qui ont utilisé ce terme. "

Mais l'emballement qui va suivre empêche de décoller cette étiquette. Le 11 octobre 2013, à Zagreb, les Belges se qualifient brillamment pour la Coupe du Monde au Brésil, 12 ans après la dernière participation belge à un grand tournoi international. Les Diables déchainent les passions. Le produit publicitaire est sans précédent. La génération va vivre son premier grand tournoi et pourtant l'ambition est déjà grande.

Kompany, l'homme à abattre

" Pendant les qualifications, on se disait déjà qu'on voulait aller au bout de la Coupe du Monde ", signale Christian Benteke, grand absent de l'escapade brésilienne suite à une rupture du talon d'Achille.

La Belgique tombe finalement en quarts de finale face à l'Argentine de Lionel Messi (1-0). La Belgique doit attendre les dix dernières minutes pour se montrer un tantinet dangereuse. Plus tôt dans la rencontre, une sortie de défense osée de Kompany profite à Gonzalo Higuain qui crucifie Thibaut Courtois.

Les Diables de Wilmots affichent au grand jour un manque de maturité face à une Albiceleste de vieux briscards. Le peuple noir-jaune-rouge est déçu mais applaudit le parcours des Diables. Sauf que ceux-ci évitent leurs fans à leur retour à Bruxelles. Premier accroc entre les joueurs et leur base.

Vincent Kompany est, lui, montré du doigt. Pour son erreur face aux Argentins, mais surtout pour sa toute-puissance au sein des Diables. Il est l'hyper-capitaine. Le bras droit de Marc Wilmots mais pas seulement. Vince joue sur plusieurs tableaux, notamment quand il produit via sa boîte de prod, Bonka Circus, le documentaire " Les Diables au coeur " qui précède la Coupe du Monde.

De là naissent les premières brouilles entre certains joueurs- mais surtout leur entourage- et leur capitaine. Daniel Van Buyten qui partage la charnière centrale au Brésil avec Vince, égratigne en aparté le personnage qu'il juge suffisant. Le bashing anti-Kompany fait des dégâts. Le défenseur de City souffre de cette chasse aux sorcières mais ne répond pas.

Il y a un an après la victoire des Diables en Estonie, on croise Kompany à l'aéroport de Talinn. " Je n'ai jamais compris cet acharnement. Pourquoi la presse n'a-t-elle pas cherché à rétablir la vérité ? "

" Cette histoire de documentaire, il l'a fait pour le bien du groupe ", assure Jean-François Gillet. " C'était bénéfique pour tout le monde d'un point de vue image. Mais certaines personnes se sont servies de ça pour mettre des grains de sable dans notre mécanique. Tu peux aimer ou non Vincent, mais au moins lui, il prend ses couilles en main. Et il a une prestance physique et une qualité d'expression assez incroyables. "

Le Brésil semble aujourd'hui bien loin. Malgré des soucis physiques éternels, Vince a repris son trone. Du moins en-dehors des terrains. Personne au sein des Diables ne vous dira le contraire : il est le boss de cette sélection. " Vincent, ça restera Vincent ", enchaine Benteke. " Quand il parle, on écoute. Il y a aussi Marouane (Fellaini), Thomas (Vermaelen) ou Jan (Vertonghen) qui sont plus silencieux, mais que tout le monde respecte vu leur historique chez les Diables. "

Les battes de l'Euro

A l'EURO 2016, les Diables se prennent lourdement les pieds dans le tapis face au Pays de Galles (3-1). Une demi-surprise pour beaucoup car en deux ans, le groupe n'a pas passé de palier. Le jeu était poussif mais les résultats maquillaient la réalité.

Les " Willy président " se transforment en " Wilmots buiten. " L'homme est lynché sur la place public. Sans aucune nuance, comme souvent. Les joueurs, eux, racontent qu'ils avaient senti venir le fiasco lillois. Le premier match face à l'Italie avait affiché au grand jour les lacunes tactiques d'un groupe. Quelques minutes après le coup de sifflet final face aux Pays de Galles, Courtois fustige d'ailleurs le coaching de Wilmots.

Peu de temps avant la campagne française, Romelu Lukaku, se montre très (trop) ambitieux et cash dans Sport/Foot Magazine : " C'est l'ancienne génération qui avait peur de tout le monde. Nous, on n'a pas peur. Le premier jour où l'on se retrouve avec le noyau, on pense à notre prochain adversaire et on se dit : " On va les gifler ! "

Face à l'Argentine, lors de la dernière Coupe du Monde, ce qui nous manquait, c'était l'expérience. Si on les joue maintenant, on les gifle ! Avec tout le respect que j'ai pour les joueurs de l'ancienne génération, à l'époque l'équipe nationale était composée à 90 % de joueurs du championnat belge. Maintenant, ils sont combien ?

Il ne faut pas dénigrer notre championnat, mais quand des joueurs du championnat belge viennent chez les Diables, à l'entraînement, ils voient directement la différence. Je me souviens que mon frère, qui pourtant ne dort jamais, a dormi de 14 à 19 h directement après son premier entraînement avec les Diables Rouges. Ça veut tout dire. "

Les Diables installés sur un piédestal depuis la qualification pour le Brésil se prennent un méchant retour de bâton. La vox populi les juge désormais arrogants, distants, et surcotés. Jean-François Gillet l'avait prévu. " On nous attend avec des battes ", nous dit-il avant la fin de l'EURO.

Aujourd'hui, le gardien du Standard balaye l'idée que le groupe suintait l'arrogance. " Ce sont des joueurs qui savent où ils vont. Et, oui, ils dorment bien la nuit. Ils arrivent au match tranquille. Avant l'échauffement, tu n'entends pas dans le couloir les studs qui claquent de stress. Depuis très jeune, Ils sont habitués à la pression. "

Le plan de Martinez

La fin du règne de Wilmots est inévitable. La Fédération veut désormais un coach qui pourra tirer le maximum d'un groupe aux qualités individuelles uniques dans l'histoire de la Belgique. Roberto Martinez débarque à la grande surprise de tous. Mais l'homme convainc la Commission technique restreinte composée de Mehdi Bayat, Bart Verhaeghe et Chris Van Puyvelde par la qualité de son analyse.

Romelu Lukaku a inscrit ses deux premiers buts pour le compte des Diables devant la Russie à 17 ans., BELGAIMAGE
Romelu Lukaku a inscrit ses deux premiers buts pour le compte des Diables devant la Russie à 17 ans. © BELGAIMAGE

Réunis au Crowne Plaza, les joueurs entendent à leur tour le discours d'un homme décidé. " J'ai observé parfaitement votre parcours au Brésil et en France, je sais que vous avez les qualités pour aller au bout et ne plus vous satisfaire d'un quart de finale. Je vais vous emmener jusqu'au bout.

L'homme se révèle d'entrée un excellent communicateur. " Depuis le premier jour, Martinez a un plan et il ne s'en est jamais écarté ", précise Chrisitian Benteke. Il a aussi récupéré un groupe revanchard qui vit en Russie sa dernière véritable occasion de briller.

Christian Benteke : " Avant, on avait beaucoup de joueurs talentueux. Mais désormais, des joueurs comme Kevin, Romelu ou même Meunier sont plus matures et ont plus de responsabilités. On ne peut plus se cacher. " Face au Japon, le couperet est passé tout près. Une prestation qui a mis en lumière de nombreuses failles alors que le discours rabâché se voulait certes rassurant. Et si ces six dernières années n'étaient qu'un beau mirage ? Aux Diables de prouver le contraire face à l'ogre brésilien.

Par Thomas Bricmont, en Russie

La fin d'une génération

Les imposants sourcils de Roberto Martinez se froncent quand l'actualité évoque le transfert d'un de ses joueurs. L'Espagnol rêverait que l'espace d'une Coupe du Monde, leur avenir en club soit mis en suspens. Un rêve pieux. Il y a deux ans, on avait assisté en plein EURO aux passages de Michy Batshuayi vers Chelsea et de Thomas Meunier au PSG. Cette fois, c'est Marouane Fellaini qui a allumé la mèche. D'autres joueurs ( Dedryck Boyata, Thorgan Hazard, Mousa Dembélé, Axel Witsel, Eden Hazard, Leander Dendoncker, Toby Alderweireld, Nacer Chadli, etc. ) sont aussi concernés par un proche changement de crèmerie.

Pour les plus anciens, le choix du prochain employeur sera aussi une indication quant à leur avenir en équipe nationale. Si Steven Defour ou Radja Nainggolan ont déjà pris les devants en annonçant la fin de leur carrière en sélection, Marouane Fellaini, Mousa Dembélé, Vincent Kompany devraient suivre. Big Mo a pris suffisamment de coups lors de ses dix saisons en Premier League et profitera de la trêve internationale pour reposer son corps.

Quant au milieu de terrain de Tottenham, à qui l'Inter faisait la cour depuis plusieurs mois, il espère terminer sa carrière en Chine. Une blessure à la cheville l'empêche de poursuivre sa carrière au plus haut niveau. A l'image d'un Yannick Carrasco, pourtant affûté durant cette Coupe du Monde, mais qui souffre d'une blessure au genou depuis plus d'un an, et dont la carrière ne devrait pas s'éterniser à plus de cinq ans.

Au sein du groupe des Diables, tout le monde est parfaitement conscient qu'il y aura un important turn-over. " Pas mal de joueurs vont arrêter avec la sélection après cette Coupe du Monde : c'est donc leur dernière chance de briller ", nous confiait récemment Michy Batshuayi. Parmi les moins anciens, qui sont amenés à reprendre le flambeau, on semble plutôt inquiets de la qualité de la relève. Il est évidemment difficile d'espérer une telle concentration de talents à l'avenir.

Vincent Kompany, le Kaiser belge., BELGAIMAGE
Vincent Kompany, le Kaiser belge. © BELGAIMAGE
Jan Vertonghen et Axel Witsel aux prises avec Gonzalo Higuain, l'homme qui a terrassé la Belgique au Mondial 2014., BELGAIMAGE
Jan Vertonghen et Axel Witsel aux prises avec Gonzalo Higuain, l'homme qui a terrassé la Belgique au Mondial 2014. © BELGAIMAGE
5 septembre 2009. La Belgique prend le bouillon à la Corogne (5-0). Face à une équipe d'Espagne qui s'installera sur le toit du monde moins d'un an plus tard, les Diables Rouges vivent une humiliation historique. Il faut remonter à l'Euro 84 et un score de forfait infligé par la France, pays organisateur, pour connaître une telle gifle. La presse enfonce encore un peu plus le clou au soir de cette rencontre cauchemardesque " les Diables reçoivent une leçon de football " " Une véritable correction ". Quatre jours après la manita, les Diables creusent encore plus leur tombe en étant défaits en Arménie. Franky Vercauteren, sélectionneur furtif entre mai et septembre 2009, jette l'éponge et quitte la fonction. Peut-on tomber encore plus bas, se dit-on ? Difficile. Seul le Standard des deux titres 2008-2009 donne un peu de couleur, sur la scène européenne, à un football belge qui n'a jamais semblé aussi moribond. Sur la pelouse du Riazor, l'Espagne aligne Gerard Piqué, David Silva, Sergio Busquets, trois éléments qui, neuf ans plus tard, portent encore haut le maillot de la Roja. En face, c'est une Belgique, sans grand talent, à l'exception de quelques jeunes pour qui une sélection chez les Diables ressemble alors à un cadeau empoisonné : Marouane Fellaini, Mousa Dembélé, Jan Vertonghen, Thomas Vermaelen et le tout juste majeur Eden Hazard, sont alignés ce soir-là de concert. Ils symbolisent la bouée de sauvetage à laquelle la Belgique du foot s'accroche. Jean-François Gillet a quelles années en plus mais reçoit pour la première fois sa chance entre les perches. Malgré l'avalanche de buts, Jean arrête un penalty, reporte de 40 minutes l'estocade et s'en sort avec les honneurs. " C'était évidemment une soirée difficile ", se remémore-t-il aujourd'hui. " On jouait face à la meilleure équipe du monde, on n'avait pas vraiment voix au chapitre. " Mais le tableau n'est pas si noir selon lui. " Il y avait un projet, une idée qui se dessinait pour le futur des Diables. Je savais que ça allait prendre du temps mais il y avait un avenir. " Vertonghen et Vermaelen font leur trou à l'Ajax, Dembélé fait chavirer la Eredvisise avec l'AZ, Hazard a déjà quasiment toute la Ligue 1 à ses pieds, quant à Fellaini il est alors le footballeur belge le plus cher de l'histoire depuis son passage l'été 2008 à Everton pour 20 millions d'euros. " Tout le monde voyait que c'était du costaud qui arrivait ", prolonge Gillet. Un peu plus d'un an avant la gifle de la Corogne, les Diablotins de Jean-François de Sart redonnent un peu d'espoir le temps d'un été en se hissant jusqu'aux demi-finales des Jeux Olympiques. Sébastien Pocognoli était de l'aventure à Pékin : " Plusieurs d'entre nous étaient partis très tôt à l'étranger et avaient déjà un sérieux bagage footballistique. Je me rendais compte qu'une génération exceptionnelle se dessinait. " D'autres joueurs de talent viennent rapidement se greffer à un emballage encore tendre mais scintillant. Il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte que ce qui arrive n'a plus rien à voir avec la Belgique besogneuse des années 2000. Gaby Mudingayi, qui a joué plus de dix ans en série A et qui compte 21 sélections en équipe nationale entre 2003 et 2011, se souvient. " Je savais que les résultats allaient revenir en voyant tous ces jeunes talents débarquer. J'ai connu Eden Hazard gamin, tu voyais que c'était un phénomène. Il m'a fait deux petits ponts à l'entraînement que je n'oublierai jamais de la vie. Vincent Kompany avait, lui, le capitanat en lui. Très jeune, il n'hésitait pas à l'ouvrir lors de réunions. Il avait la personnalité pour devenir un grand monsieur. J'ai aussi connu les Fellaini, Witsel, Mertens, Vertonghen, Vermaelen. Je sentais venir le changement en voyant tous ces jeunes galoper. Et leur force, c'est d'être parti à l'étranger tôt, d'avoir été mis à l'épreuve. " Le plus doué d'entre tous, Eden Hazard choisit peut-être le pire moment pour faire ses débuts en sélection : en novembre 2008, un soir brumeux et glacial au Luxembourg sous les ordres de René Vandereycken. Imaginez un peu le tableau. Les télévisions nationales, elles, se désintéressent totalement de cette joute amicale. Chose inimaginable aujourd'hui où chaque rencontre des Diables remporte haut la main la bataille des parts de marché. Rentrée à 20 minutes du terme, la pépite du LOSC touche son premier ballon côté gauche et enrhume trois défenseurs luxos avant de frapper sur le gardien. Le footballeur, tout comme l'homme détonne. Il ose, entreprend, provoque. Les plus anciens sont décontenancés par ce petit bonhomme d'un mètre 73, décontracté, sûr de lui. Vers la fin de la première décennie du XXIe siècle, le foot belge assiste à une drôle de métamorphose. " Il y avait une fracture avec les anciens ", poursuit Jean-François Gillet. " C'était fini cette génération de jeunes joueurs qui gonflaient les ballons et qui ne disaient rien. A 17-18 ans, Eden brillait déjà en Ligue 1. Il avait une forme d'assurance en lui qu'on voit souvent chez les grands joueurs. J'avais remarqué la même chose chez Leonardo Bonucci à Bari qui, par la suite, s'est installé plusieurs années dans la défense de la Juventus. Il y en a qui parlent beaucoup mais qui ne montrent rien. Eux, c'est l'inverse. " Un soir de novembre 2010, pas vraiment plus joyeux que celui du Luxembourg deux ans plus tôt, la Belgique assiste à l'éclosion d'un autre phénomène. Au bout d'un périple épique, les Diables finissent par se poser à l'aéroport de Voronezh, quatre heures avant leur rencontre face à la Russie. A seulement 17 ans, Romelu Lukaku inscrit ses deux premiers buts sous les couleurs nationales. Le joyau d'Anderlecht est encore à polir mais sa puissance est déjà hors-norme. Jean-François Gillet assiste de son but à la véritable éclosion du meilleur buteur de l'histoire du football belge : " Je savais qu'il allait atteindre les sommets. Il avait une telle puissance mais surtout il avait une énorme envie d'apprendre. Il avait faim. Après les entraînements, il me demandait de prolonger la séance et me disait : " faut que j'améliore mon pied droit. Et il m'allumait pendant 30 minutes supplémentaires. Il a la mentalité des grands joueurs comme Cristiano Ronaldo. Aujourd'hui, c'est une machine. " Lors des qualifications de l'Euro 2012, les Diables de Georges Leekens bataillent avec la Turquie pour la seconde place à bonne distance de l'Allemagne mais passent finalement à la trappe. Toutefois, un vent nouveau souffle sur le foot belge. Le public l'a parfaitement compris. Le 11 octobre 2011, 5000 belges envahissent Düsseldorf. Les Diables ne font pas le poids face à la Mannshaft (3-1) et pourtant, de mémoire, on n'avait plus entendu les supporters belges autant en voix depuis bien longtemps. Juin 2012, pour le vrai baptême de feu de Marc Wilmots, ce sont 10.000 supporters belges qui défilent sur Wembley. La Belgique s'incline sur un but de Danny Welbeck alors qu'elle monopolise le cuir quasi tout le match avec un Eden Hazard positionné en faux 9. Six ans plus tard, les Diables n'ont plus rien à voir avec ce tiki-taka improductif. Roberto Martinez concède que la Belgique est " une formidable équipe de transition depuis que la plupart de ses joueurs évoluent en Premier League. " Une équipe clinical même. Marc Wilmots déclenche un nouvel élan. Il se montre mordant, ambitieux. " A Wembley, les joueurs commençaient à prendre des selfies sur la pelouse, et ça m'énervait. Je leur ai dit qu'on n'était pas là pour ça. " Bien avant cette sortie ensoleillée sur le sol anglais, les médias belges osent le terme de " génération dorée " pour qualifier la bande à Wilmots. En 2012 déjà, lors d'une entrevue à Manchester pour Sport/Foot Magazine, Vincent Kompany tente pourtant de calmer le jeu : " Je crois que si la presse arrêtait de parler de génération dorée, le public ne serait pas agacé par cette façon de nous décrire. Ce ne sont certainement pas les joueurs qui ont utilisé ce terme. " Mais l'emballement qui va suivre empêche de décoller cette étiquette. Le 11 octobre 2013, à Zagreb, les Belges se qualifient brillamment pour la Coupe du Monde au Brésil, 12 ans après la dernière participation belge à un grand tournoi international. Les Diables déchainent les passions. Le produit publicitaire est sans précédent. La génération va vivre son premier grand tournoi et pourtant l'ambition est déjà grande. " Pendant les qualifications, on se disait déjà qu'on voulait aller au bout de la Coupe du Monde ", signale Christian Benteke, grand absent de l'escapade brésilienne suite à une rupture du talon d'Achille. La Belgique tombe finalement en quarts de finale face à l'Argentine de Lionel Messi (1-0). La Belgique doit attendre les dix dernières minutes pour se montrer un tantinet dangereuse. Plus tôt dans la rencontre, une sortie de défense osée de Kompany profite à Gonzalo Higuain qui crucifie Thibaut Courtois. Les Diables de Wilmots affichent au grand jour un manque de maturité face à une Albiceleste de vieux briscards. Le peuple noir-jaune-rouge est déçu mais applaudit le parcours des Diables. Sauf que ceux-ci évitent leurs fans à leur retour à Bruxelles. Premier accroc entre les joueurs et leur base. Vincent Kompany est, lui, montré du doigt. Pour son erreur face aux Argentins, mais surtout pour sa toute-puissance au sein des Diables. Il est l'hyper-capitaine. Le bras droit de Marc Wilmots mais pas seulement. Vince joue sur plusieurs tableaux, notamment quand il produit via sa boîte de prod, Bonka Circus, le documentaire " Les Diables au coeur " qui précède la Coupe du Monde. De là naissent les premières brouilles entre certains joueurs- mais surtout leur entourage- et leur capitaine. Daniel Van Buyten qui partage la charnière centrale au Brésil avec Vince, égratigne en aparté le personnage qu'il juge suffisant. Le bashing anti-Kompany fait des dégâts. Le défenseur de City souffre de cette chasse aux sorcières mais ne répond pas. Il y a un an après la victoire des Diables en Estonie, on croise Kompany à l'aéroport de Talinn. " Je n'ai jamais compris cet acharnement. Pourquoi la presse n'a-t-elle pas cherché à rétablir la vérité ? " " Cette histoire de documentaire, il l'a fait pour le bien du groupe ", assure Jean-François Gillet. " C'était bénéfique pour tout le monde d'un point de vue image. Mais certaines personnes se sont servies de ça pour mettre des grains de sable dans notre mécanique. Tu peux aimer ou non Vincent, mais au moins lui, il prend ses couilles en main. Et il a une prestance physique et une qualité d'expression assez incroyables. " Le Brésil semble aujourd'hui bien loin. Malgré des soucis physiques éternels, Vince a repris son trone. Du moins en-dehors des terrains. Personne au sein des Diables ne vous dira le contraire : il est le boss de cette sélection. " Vincent, ça restera Vincent ", enchaine Benteke. " Quand il parle, on écoute. Il y a aussi Marouane (Fellaini), Thomas (Vermaelen) ou Jan (Vertonghen) qui sont plus silencieux, mais que tout le monde respecte vu leur historique chez les Diables. "A l'EURO 2016, les Diables se prennent lourdement les pieds dans le tapis face au Pays de Galles (3-1). Une demi-surprise pour beaucoup car en deux ans, le groupe n'a pas passé de palier. Le jeu était poussif mais les résultats maquillaient la réalité. Les " Willy président " se transforment en " Wilmots buiten. " L'homme est lynché sur la place public. Sans aucune nuance, comme souvent. Les joueurs, eux, racontent qu'ils avaient senti venir le fiasco lillois. Le premier match face à l'Italie avait affiché au grand jour les lacunes tactiques d'un groupe. Quelques minutes après le coup de sifflet final face aux Pays de Galles, Courtois fustige d'ailleurs le coaching de Wilmots. Peu de temps avant la campagne française, Romelu Lukaku, se montre très (trop) ambitieux et cash dans Sport/Foot Magazine : " C'est l'ancienne génération qui avait peur de tout le monde. Nous, on n'a pas peur. Le premier jour où l'on se retrouve avec le noyau, on pense à notre prochain adversaire et on se dit : " On va les gifler ! " Face à l'Argentine, lors de la dernière Coupe du Monde, ce qui nous manquait, c'était l'expérience. Si on les joue maintenant, on les gifle ! Avec tout le respect que j'ai pour les joueurs de l'ancienne génération, à l'époque l'équipe nationale était composée à 90 % de joueurs du championnat belge. Maintenant, ils sont combien ? Il ne faut pas dénigrer notre championnat, mais quand des joueurs du championnat belge viennent chez les Diables, à l'entraînement, ils voient directement la différence. Je me souviens que mon frère, qui pourtant ne dort jamais, a dormi de 14 à 19 h directement après son premier entraînement avec les Diables Rouges. Ça veut tout dire. " Les Diables installés sur un piédestal depuis la qualification pour le Brésil se prennent un méchant retour de bâton. La vox populi les juge désormais arrogants, distants, et surcotés. Jean-François Gillet l'avait prévu. " On nous attend avec des battes ", nous dit-il avant la fin de l'EURO. Aujourd'hui, le gardien du Standard balaye l'idée que le groupe suintait l'arrogance. " Ce sont des joueurs qui savent où ils vont. Et, oui, ils dorment bien la nuit. Ils arrivent au match tranquille. Avant l'échauffement, tu n'entends pas dans le couloir les studs qui claquent de stress. Depuis très jeune, Ils sont habitués à la pression. " La fin du règne de Wilmots est inévitable. La Fédération veut désormais un coach qui pourra tirer le maximum d'un groupe aux qualités individuelles uniques dans l'histoire de la Belgique. Roberto Martinez débarque à la grande surprise de tous. Mais l'homme convainc la Commission technique restreinte composée de Mehdi Bayat, Bart Verhaeghe et Chris Van Puyvelde par la qualité de son analyse. Réunis au Crowne Plaza, les joueurs entendent à leur tour le discours d'un homme décidé. " J'ai observé parfaitement votre parcours au Brésil et en France, je sais que vous avez les qualités pour aller au bout et ne plus vous satisfaire d'un quart de finale. Je vais vous emmener jusqu'au bout. L'homme se révèle d'entrée un excellent communicateur. " Depuis le premier jour, Martinez a un plan et il ne s'en est jamais écarté ", précise Chrisitian Benteke. Il a aussi récupéré un groupe revanchard qui vit en Russie sa dernière véritable occasion de briller. Christian Benteke : " Avant, on avait beaucoup de joueurs talentueux. Mais désormais, des joueurs comme Kevin, Romelu ou même Meunier sont plus matures et ont plus de responsabilités. On ne peut plus se cacher. " Face au Japon, le couperet est passé tout près. Une prestation qui a mis en lumière de nombreuses failles alors que le discours rabâché se voulait certes rassurant. Et si ces six dernières années n'étaient qu'un beau mirage ? Aux Diables de prouver le contraire face à l'ogre brésilien.Par Thomas Bricmont, en Russie