C'est la grand-messe dominicale du foot français. Ce 21 février 2016, Didier Deschamps est l'invité-star du Canal Football Club, sur la chaîne cryptée Canal +. Cuisiné sur ses possibilités en défense, à quelques mois d'un EURO qui se profile à domicile, " DD " lance plusieurs noms : Aymeric Laporte, alors à l'Athletic Bilbao et qui peut toujours choisir l'Espagne, Eliaquim Mangala, ex-Rouche désormais Citizen à Manchester, voire Jérémy Mathieu, un ancien, une valeur sûre, qui évolue au FC Barcelone. Mais Deschamps, généralement assez précis, parce que peu bavard et concis, dérape.

Une Coupe du monde, comme joueur, avec les Bleus en 1998., BELGAIMAGE
Une Coupe du monde, comme joueur, avec les Bleus en 1998. © BELGAIMAGE

" Il y a de la concurrence, là aussi. Il y a Jérémy Mathieu, qui est à Barcelone. Il y a un joueur comme Koulibaly, que vous ne connaissez peut-être pas. Vous le connaissez ? ", demande-t-il au présentateur, Hervé Mathoux, comme pour se convaincre lui-même de ce qu'il avance. Entre un léger malaise et une intervention inévitable de Pierre Ménès, polémiste vedette, Deschamps s'enfonce.

" On suit une cinquantaine de joueurs. Après, chacun peut avoir un avis, mais c'est moi qui dois choisir. " En vrai, le Napolitain Kalidou Koulibaly, révélé à Genk, né dans les Vosges, compte déjà cinq sélections avec le Sénégal. Difficile, donc, de le voir un jour sous le maillot de l'équipe de France.

" J'étais surtout gêné pour Didier Deschamps ", raconte le principal intéressé à France Football. " Je sais que ça lui a causé quelques problèmes et quelques moqueries. " Mais la rumeur alimente la polémique. Le sélectionneur des Bleus aurait même envoyé Guy Stéphan, son adjoint, pour visionner le roc du San Paolo.

" En fait, j'ai vu Koulibaly en regardant Juve-Naples pour superviser Patrice Évra et Paul Pogba. C'est vrai, je l'ai trouvé intéressant. Après, je précise quand même qu'il n'a jamais été présélectionné, ni supervisé pour mon compte ", se justifie Deschamps dans les colonnes de L'Équipe.

" Guy est allé une fois à Naples pour un match de Ligue Europa. Il supervisait Mangala, qui jouait alors pour Porto. Koulibaly était encore en Belgique. Ça remonte. " Une sortie de route assez rare pour la signaler.

DIDIER LE PRAGMATIQUE

" Qui aime bien, châtie bien ", dit l'adage. En France, Didier Deschamps est en effet assez souvent la cible de moqueries. Pour ses dents, quasi invisibles lorsqu'il sourit. Pour sa coiffure, une belle " coupe des bois " soulignée par son grand ami Bixente Lizarazu dans Les yeux dans les Bleus, film culte sur leur épopée lors de la Coupe du Monde 1998. Pour son accent chantant de Bayonne et son sud-ouest natal, qui lui donne son côté " campagnard ".

Outre-Quiévrain, l'on évoque aussi la fameuse " chatte à Dédé ", cette chance au moment des tirages au sort des poules de grandes compétitions et qui a tendance à placer les Bleus dans des groupes relativement à leur portée. Soit. Si les Français le charrient, c'est surtout parce qu'ils lui doivent bon nombre d'émotions.

Quand il débarque à la tête de la sélection, début juillet 2012, Didier Deschamps récupère un navire remis difficilement à flot par Laurent Blanc. L'" EDF " sort d'un EURO sur courant alternatif, un an après " l'affaire des quotas ". En compagnie d'autres cadres de la fédération, Blanc avait validé le projet de trier sur le volet des joueurs d'origine africaine, trop présents à son goût au sein de la formation bleu, blanc, rouge. Comme un symbole, le salut hexagonal vient d'un fils de l'immigration.

Mamadou Sakho, qui voit le jour à Paris de parents sénégalais, enfile son costume de héros le 19 novembre 2013. La France reçoit l'Ukraine pour les barrages du Mondial brésilien. À l'aller, la Zbirna l'emporte 2-0, sans complexe. Le Parisien publie alors un sondage où seulement 16% des Français se disent derrière leur sélection. Au retour, Deschamps parle " d'unité nationale ", de " révolte ".

Sakho, titulaire grâce à la suspension de Laurent Koscielny et le déclin d'Éric Abidal, inscrit un doublé salvateur pour ses deux seuls buts en Bleu et un succès 3-0, sous des milliers de drapeaux français. Un mythe fondateur qui, dans le sens inverse, aurait pu mettre fin au mandat Deschamps.

" Je suis fier de mes joueurs. Moi, je vis tout ça à travers eux. C'est leur histoire. C'est aussi une grosse satisfaction pour tout le staff et le public français ", déclare " La Dèche ", dans l'euphorie de la qualification. La mayonnaise prend pour le Bayonnais. Le style est simple : un bloc solide, un jeu basé sur le contre, des attaques rapides, placées, la vitesse et l'efficacité de ses offensives. C'est parfois tout aussi léthargique que létal, mais ça marche.

Didier est pragmatique et ne compte pas changer. Le football, ce n'est pas " avoir le ballon pour se faire des papasses " ", souffle-t-il, lors d'une interview au Monde. " En Russie, on a été l'exemple et la démonstration parfaite de ce qu'est l'efficacité. On finit avec 14 buts. [...] En 2010, les Espagnols sont devenus champions du monde avec un jeu esthétique et tous les qualificatifs qu'on veut. Ils n'avaient marqué que huit buts. "

DD marque un point, encore. Parce que pour lui, c'est simple. Le haut niveau, c'est " gagner des matches et des titres ". Rien de plus. Finalement, le football moderne, surtout à l'international, ressemble désormais à une machine à tuer, quitte à emporter le (télé)spectateur avec. L'équipe de France reflète parfaitement cette nouvelle ère du tout statistique, du tout efficace.

" Avec un peu de recul et un minimum de lucidité, peut-être se rendront-ils compte qu'on a été beaucoup plus dangereux qu'eux ", ajoute Deschamps, au sujet des Diables et de " l'énorme déception " belge de l'été dernier. Finalement, le spectacle n'importe que peu. L'ancien de la Juve a bien remporté une Coupe de la ligue avec Brandao en pointe de son OM, alors il peut faire de même pour la version planétaire, avec Olivier Giroud en premier soldat. Même si le Savoyard n'en cadre pas une.

DIDIER LE RASSEMBLEUR

Sauf qu'en France, la philosophie Deschamps commence doucement à poser question. La récente défaite des Tricolores à Rotterdam, contre les Pays-Bas (2-0), en est le parfait exemple. Des Français apathiques, incapables de proposer du jeu, alors que leur entraîneur a véritablement de l'or entre les mains.

Depuis le mythe ukrainien, Didier Deschamps s'efforce plutôt de construire un groupe, une famille dont la logique passe avant toute chose au sein de l'institution. Début 2014, il s'appuie sur l'ascension d' Antoine Griezmann, qui sort d'une suspension internationale d'un an. Celui qui évolue encore à la Real Sociedad s'installe progressivement dans le coeur des Français.

Les Bleus se trouvent alors à la croisée des chemins et des générations. Deschamps doit faire des choix. Samir Nasri, génie incompris de Manchester City, est écarté de la route vers le Brésil. " Je sais que sélectionner, c'est éliminer. Je sais que je vais faire des gens heureux, mais aussi des mécontents. J'assume mon rôle ", s'explique La Dèche, qui veut surtout nettoyer son noyau des esprits contradictoires et perturbateurs.

Franck Ribéry, blessé, ne foule pas non plus la terre auriverde. " Didier met la cause au-dessus des ambitions personnelles ", prophétise également son ex-coéquipier Patrick Vieira, dans sa chronique de l'époque au Times.

Didier Deschamps ressort très régulièrement l'argument de la " logique de groupe " comme un gilet pare-balles, sans craindre l'effet du disque rayé. En novembre, sa sélection pour les rencontres face aux Pays-Bas et l'Uruguay fait jaser, mais il ne tremble pas. " Certains sont là, ils ont plus ou moins de difficultés dans leur club mais pour moi, la notion de groupe reste importante. "

Nabil Fekir, à peine revenu de blessure et en méforme et, surtout, Adil Rami et Mamadou Sakho sont de la partie. Des guerriers qui semblent bénéficier du totem d'immunité, notamment dans le chef du second pour " services rendus " à la nation, quand des jeunes défenseurs français émergent un peu partout.

Le " groupe ", toujours, parce que les résultats suivent. Didier Deschamps est sans conteste l'entraîneur français le plus titré de l'Histoire, tout en étant le plus capé de son équipe nationale (89 matches). Prolongé jusqu'en 2020 avant même le début du tournoi mondial de cet été, celui qui sait pertinemment que Zinédine Zidane le remplacera un jour, vise le titre continental pour boucler la boucle.

" Le jour où j'aurai moins cette envie, il sera temps pour moi. Mais là, je ne me suis même pas posé la question. La passion est encore au maximum car je suis convaincu que la route continue : on a encore de belles choses à faire ensemble ", glisse-t-il encore dans Le Monde.

DIDIER L'EMBROUILLE

Didier reste un mec simple, l'homme d'une seule femme, Claude, cette orthophoniste bretonne rencontrée à Nantes. Claude est discrète, soucieuse de sa vie privée, comme lui. Pour Deschamps, l'image renvoyée par son équipe est un pilier de sa réussite.

" L'image et les valeurs véhiculées par l'équipe de France pendant cette Coupe du monde sont des atouts pour les éducateurs et les entraîneurs, dans toutes les ligues et districts de France ", pose-t-il encore, lors de l'Assemblée fédérale de la FFF, le 8 décembre dernier.

À l'image de son capitaine, Hugo Lloris, ses Bleus sont lisses, ne sortent que rarement des clous. Quand c'est le cas, il les rappelle à l'ordre, à l'instar de Kylian Mbappé, qu'il défend malgré tout, face caméra, pour assurer que son joyau " n'a pas le melon. ".

Pourtant, Deschamps lâche bien Karim Benzema, attaquant du Real, qu'il avait soutenu lors d'une longue période de disette chez les Tricolores. L'implication de ce dernier dans " l'affaire de la sextape ", celle de Mathieu Valbuena est indissociable du mandat DD.

Si Benzema n'est plus vraiment inquiété depuis juillet 2017, il semble improbable de le revoir en Bleu avec Didier Deschamps sur le banc. Pareil pour Nasri, un dossier classé, ou Hatem Ben Arfa, non retenu pour l' EURO français, alors qu'il marchait sur l'eau à Nice.

Pour contrer ses détracteurs, l'ancien de Chelsea invoque l'exemplarité. Mais force est de constater qu'il retient très souvent les noms de Kingsley Coman, condamné en septembre 2017 pour violences conjugales, et de Lucas Hernandez, contre qui le parquet de Madrid a requis un an de prison suite à une affaire de " violence domestique " datant de février 2017.

Pour Christophe Dugarry, Champion du monde 98 reconverti en polémiste, Deschamps " prend en otage l'équipe de France ". Selon Jamel Debbouze, humoriste qui s'exprime dans les pages de France Football, Benzema et Ben Arfa " payent la situation sociale de la France d'aujourd'hui. "

Enfin, Éric Cantona ajoute son grain de sel en affirmant dans The Guardian, en mai 2016, que la famille Deschamps ne se " mélange " pas, " comme les Mormons en Amérique. ". Une sortie qui vaut à la légende de Manchester United une plainte pour diffamation de la part du principal intéressé.

Pour Libération, Cantona répond, imperturbable : " Il paraît que Deschamps va m'attaquer en justice. C'est bien la première fois qu'il passera d'une position défensive à une position offensive. "

Dans le marasme pré-EURO 2016, Didier Deschamps retrouve même sa résidence secondaire de Concarneau, en Bretagne, taguée au feutre noir : " Raciste ". Il porte plainte, là aussi, touché, mais certainement pas coulé. Avant la campagne russe, Adrien Rabiot refuse de faire partie de la liste des réservistes, lui qui s'était habitué au luxe du noyau A. S'il ne ferme pas la porte à un retour du Parisien, parce que Deschamps sait aussi pardonner, il rappelle sur le plateau de beIN Sports qu'on ne bafoue pas le code d'honneur de l'équipe de France : " Par rapport au message que je porte aux joueurs depuis que je suis devenu sélectionneur en 2012, [...] avoir cette attitude et cette décision, non ! "

Dans le chef du sélectionneur français, l'institution passe d'abord, les hommes et les égos ensuite.

Ses stats

Pourcentage de victoires avec l'EDF : 63% (pic à 76 sur l'année 2016)

Totaux (matches, victoires, nuls, défaites) : 89 m, 56v, 17n, 16d

Nombres de buts marqués/encaissés : 169 / 77 = + 92

Ratio de buts par matches : 1,89

Palmarès collectif : Coupe de la Ligue (2003, 2010, 2011, 2012) ; Serie B (2007) ; Champion de France (2010) ; Trophée des Champions (2010, 2011) ; Champion du Monde (2018)

Palmarès individuel : Entraîneur français de l'année selon France Football (2003, 2010) ; Trophée UNFP de Meilleur entraîneur de Ligue 1 (2004) ; RMC Sport Award de Manager sportif de l'année (2016) ; Prix FIFA d'entraîneur de l'année (2018)

C'est la grand-messe dominicale du foot français. Ce 21 février 2016, Didier Deschamps est l'invité-star du Canal Football Club, sur la chaîne cryptée Canal +. Cuisiné sur ses possibilités en défense, à quelques mois d'un EURO qui se profile à domicile, " DD " lance plusieurs noms : Aymeric Laporte, alors à l'Athletic Bilbao et qui peut toujours choisir l'Espagne, Eliaquim Mangala, ex-Rouche désormais Citizen à Manchester, voire Jérémy Mathieu, un ancien, une valeur sûre, qui évolue au FC Barcelone. Mais Deschamps, généralement assez précis, parce que peu bavard et concis, dérape. " Il y a de la concurrence, là aussi. Il y a Jérémy Mathieu, qui est à Barcelone. Il y a un joueur comme Koulibaly, que vous ne connaissez peut-être pas. Vous le connaissez ? ", demande-t-il au présentateur, Hervé Mathoux, comme pour se convaincre lui-même de ce qu'il avance. Entre un léger malaise et une intervention inévitable de Pierre Ménès, polémiste vedette, Deschamps s'enfonce. " On suit une cinquantaine de joueurs. Après, chacun peut avoir un avis, mais c'est moi qui dois choisir. " En vrai, le Napolitain Kalidou Koulibaly, révélé à Genk, né dans les Vosges, compte déjà cinq sélections avec le Sénégal. Difficile, donc, de le voir un jour sous le maillot de l'équipe de France. " J'étais surtout gêné pour Didier Deschamps ", raconte le principal intéressé à France Football. " Je sais que ça lui a causé quelques problèmes et quelques moqueries. " Mais la rumeur alimente la polémique. Le sélectionneur des Bleus aurait même envoyé Guy Stéphan, son adjoint, pour visionner le roc du San Paolo. " En fait, j'ai vu Koulibaly en regardant Juve-Naples pour superviser Patrice Évra et Paul Pogba. C'est vrai, je l'ai trouvé intéressant. Après, je précise quand même qu'il n'a jamais été présélectionné, ni supervisé pour mon compte ", se justifie Deschamps dans les colonnes de L'Équipe. " Guy est allé une fois à Naples pour un match de Ligue Europa. Il supervisait Mangala, qui jouait alors pour Porto. Koulibaly était encore en Belgique. Ça remonte. " Une sortie de route assez rare pour la signaler. " Qui aime bien, châtie bien ", dit l'adage. En France, Didier Deschamps est en effet assez souvent la cible de moqueries. Pour ses dents, quasi invisibles lorsqu'il sourit. Pour sa coiffure, une belle " coupe des bois " soulignée par son grand ami Bixente Lizarazu dans Les yeux dans les Bleus, film culte sur leur épopée lors de la Coupe du Monde 1998. Pour son accent chantant de Bayonne et son sud-ouest natal, qui lui donne son côté " campagnard ". Outre-Quiévrain, l'on évoque aussi la fameuse " chatte à Dédé ", cette chance au moment des tirages au sort des poules de grandes compétitions et qui a tendance à placer les Bleus dans des groupes relativement à leur portée. Soit. Si les Français le charrient, c'est surtout parce qu'ils lui doivent bon nombre d'émotions. Quand il débarque à la tête de la sélection, début juillet 2012, Didier Deschamps récupère un navire remis difficilement à flot par Laurent Blanc. L'" EDF " sort d'un EURO sur courant alternatif, un an après " l'affaire des quotas ". En compagnie d'autres cadres de la fédération, Blanc avait validé le projet de trier sur le volet des joueurs d'origine africaine, trop présents à son goût au sein de la formation bleu, blanc, rouge. Comme un symbole, le salut hexagonal vient d'un fils de l'immigration. Mamadou Sakho, qui voit le jour à Paris de parents sénégalais, enfile son costume de héros le 19 novembre 2013. La France reçoit l'Ukraine pour les barrages du Mondial brésilien. À l'aller, la Zbirna l'emporte 2-0, sans complexe. Le Parisien publie alors un sondage où seulement 16% des Français se disent derrière leur sélection. Au retour, Deschamps parle " d'unité nationale ", de " révolte ". Sakho, titulaire grâce à la suspension de Laurent Koscielny et le déclin d'Éric Abidal, inscrit un doublé salvateur pour ses deux seuls buts en Bleu et un succès 3-0, sous des milliers de drapeaux français. Un mythe fondateur qui, dans le sens inverse, aurait pu mettre fin au mandat Deschamps. " Je suis fier de mes joueurs. Moi, je vis tout ça à travers eux. C'est leur histoire. C'est aussi une grosse satisfaction pour tout le staff et le public français ", déclare " La Dèche ", dans l'euphorie de la qualification. La mayonnaise prend pour le Bayonnais. Le style est simple : un bloc solide, un jeu basé sur le contre, des attaques rapides, placées, la vitesse et l'efficacité de ses offensives. C'est parfois tout aussi léthargique que létal, mais ça marche. Didier est pragmatique et ne compte pas changer. Le football, ce n'est pas " avoir le ballon pour se faire des papasses " ", souffle-t-il, lors d'une interview au Monde. " En Russie, on a été l'exemple et la démonstration parfaite de ce qu'est l'efficacité. On finit avec 14 buts. [...] En 2010, les Espagnols sont devenus champions du monde avec un jeu esthétique et tous les qualificatifs qu'on veut. Ils n'avaient marqué que huit buts. " DD marque un point, encore. Parce que pour lui, c'est simple. Le haut niveau, c'est " gagner des matches et des titres ". Rien de plus. Finalement, le football moderne, surtout à l'international, ressemble désormais à une machine à tuer, quitte à emporter le (télé)spectateur avec. L'équipe de France reflète parfaitement cette nouvelle ère du tout statistique, du tout efficace. " Avec un peu de recul et un minimum de lucidité, peut-être se rendront-ils compte qu'on a été beaucoup plus dangereux qu'eux ", ajoute Deschamps, au sujet des Diables et de " l'énorme déception " belge de l'été dernier. Finalement, le spectacle n'importe que peu. L'ancien de la Juve a bien remporté une Coupe de la ligue avec Brandao en pointe de son OM, alors il peut faire de même pour la version planétaire, avec Olivier Giroud en premier soldat. Même si le Savoyard n'en cadre pas une. Sauf qu'en France, la philosophie Deschamps commence doucement à poser question. La récente défaite des Tricolores à Rotterdam, contre les Pays-Bas (2-0), en est le parfait exemple. Des Français apathiques, incapables de proposer du jeu, alors que leur entraîneur a véritablement de l'or entre les mains. Depuis le mythe ukrainien, Didier Deschamps s'efforce plutôt de construire un groupe, une famille dont la logique passe avant toute chose au sein de l'institution. Début 2014, il s'appuie sur l'ascension d' Antoine Griezmann, qui sort d'une suspension internationale d'un an. Celui qui évolue encore à la Real Sociedad s'installe progressivement dans le coeur des Français. Les Bleus se trouvent alors à la croisée des chemins et des générations. Deschamps doit faire des choix. Samir Nasri, génie incompris de Manchester City, est écarté de la route vers le Brésil. " Je sais que sélectionner, c'est éliminer. Je sais que je vais faire des gens heureux, mais aussi des mécontents. J'assume mon rôle ", s'explique La Dèche, qui veut surtout nettoyer son noyau des esprits contradictoires et perturbateurs. Franck Ribéry, blessé, ne foule pas non plus la terre auriverde. " Didier met la cause au-dessus des ambitions personnelles ", prophétise également son ex-coéquipier Patrick Vieira, dans sa chronique de l'époque au Times. Didier Deschamps ressort très régulièrement l'argument de la " logique de groupe " comme un gilet pare-balles, sans craindre l'effet du disque rayé. En novembre, sa sélection pour les rencontres face aux Pays-Bas et l'Uruguay fait jaser, mais il ne tremble pas. " Certains sont là, ils ont plus ou moins de difficultés dans leur club mais pour moi, la notion de groupe reste importante. " Nabil Fekir, à peine revenu de blessure et en méforme et, surtout, Adil Rami et Mamadou Sakho sont de la partie. Des guerriers qui semblent bénéficier du totem d'immunité, notamment dans le chef du second pour " services rendus " à la nation, quand des jeunes défenseurs français émergent un peu partout. Le " groupe ", toujours, parce que les résultats suivent. Didier Deschamps est sans conteste l'entraîneur français le plus titré de l'Histoire, tout en étant le plus capé de son équipe nationale (89 matches). Prolongé jusqu'en 2020 avant même le début du tournoi mondial de cet été, celui qui sait pertinemment que Zinédine Zidane le remplacera un jour, vise le titre continental pour boucler la boucle. " Le jour où j'aurai moins cette envie, il sera temps pour moi. Mais là, je ne me suis même pas posé la question. La passion est encore au maximum car je suis convaincu que la route continue : on a encore de belles choses à faire ensemble ", glisse-t-il encore dans Le Monde. Didier reste un mec simple, l'homme d'une seule femme, Claude, cette orthophoniste bretonne rencontrée à Nantes. Claude est discrète, soucieuse de sa vie privée, comme lui. Pour Deschamps, l'image renvoyée par son équipe est un pilier de sa réussite. " L'image et les valeurs véhiculées par l'équipe de France pendant cette Coupe du monde sont des atouts pour les éducateurs et les entraîneurs, dans toutes les ligues et districts de France ", pose-t-il encore, lors de l'Assemblée fédérale de la FFF, le 8 décembre dernier. À l'image de son capitaine, Hugo Lloris, ses Bleus sont lisses, ne sortent que rarement des clous. Quand c'est le cas, il les rappelle à l'ordre, à l'instar de Kylian Mbappé, qu'il défend malgré tout, face caméra, pour assurer que son joyau " n'a pas le melon. ". Pourtant, Deschamps lâche bien Karim Benzema, attaquant du Real, qu'il avait soutenu lors d'une longue période de disette chez les Tricolores. L'implication de ce dernier dans " l'affaire de la sextape ", celle de Mathieu Valbuena est indissociable du mandat DD. Si Benzema n'est plus vraiment inquiété depuis juillet 2017, il semble improbable de le revoir en Bleu avec Didier Deschamps sur le banc. Pareil pour Nasri, un dossier classé, ou Hatem Ben Arfa, non retenu pour l' EURO français, alors qu'il marchait sur l'eau à Nice. Pour contrer ses détracteurs, l'ancien de Chelsea invoque l'exemplarité. Mais force est de constater qu'il retient très souvent les noms de Kingsley Coman, condamné en septembre 2017 pour violences conjugales, et de Lucas Hernandez, contre qui le parquet de Madrid a requis un an de prison suite à une affaire de " violence domestique " datant de février 2017. Pour Christophe Dugarry, Champion du monde 98 reconverti en polémiste, Deschamps " prend en otage l'équipe de France ". Selon Jamel Debbouze, humoriste qui s'exprime dans les pages de France Football, Benzema et Ben Arfa " payent la situation sociale de la France d'aujourd'hui. " Enfin, Éric Cantona ajoute son grain de sel en affirmant dans The Guardian, en mai 2016, que la famille Deschamps ne se " mélange " pas, " comme les Mormons en Amérique. ". Une sortie qui vaut à la légende de Manchester United une plainte pour diffamation de la part du principal intéressé. Pour Libération, Cantona répond, imperturbable : " Il paraît que Deschamps va m'attaquer en justice. C'est bien la première fois qu'il passera d'une position défensive à une position offensive. " Dans le marasme pré-EURO 2016, Didier Deschamps retrouve même sa résidence secondaire de Concarneau, en Bretagne, taguée au feutre noir : " Raciste ". Il porte plainte, là aussi, touché, mais certainement pas coulé. Avant la campagne russe, Adrien Rabiot refuse de faire partie de la liste des réservistes, lui qui s'était habitué au luxe du noyau A. S'il ne ferme pas la porte à un retour du Parisien, parce que Deschamps sait aussi pardonner, il rappelle sur le plateau de beIN Sports qu'on ne bafoue pas le code d'honneur de l'équipe de France : " Par rapport au message que je porte aux joueurs depuis que je suis devenu sélectionneur en 2012, [...] avoir cette attitude et cette décision, non ! " Dans le chef du sélectionneur français, l'institution passe d'abord, les hommes et les égos ensuite.