Mark Hudson se frotte les yeux et s'éveille lentement. La douleur qui lui parcourt le dos lui fait comprendre qu'il vit encore. Dormir sur un matelas, sous une tente, n'est pas confortable. Il regarde autour de lui mais ne voit rien, tant il fait noir. Par instinct, il cherche son smartphone et se souvient : comme tous les autres joueurs de Huddersfield Town, il a dû l'abandonner. Il jure intérieurement.
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Mark Hudson se frotte les yeux et s'éveille lentement. La douleur qui lui parcourt le dos lui fait comprendre qu'il vit encore. Dormir sur un matelas, sous une tente, n'est pas confortable. Il regarde autour de lui mais ne voit rien, tant il fait noir. Par instinct, il cherche son smartphone et se souvient : comme tous les autres joueurs de Huddersfield Town, il a dû l'abandonner. Il jure intérieurement.A 34 ans, c'est la première fois de sa carrière qu'il vit cela. Il savait que le coach était "un peu fou", puisque c'est comme cela qu'il s'était décrit lorsqu'il avait succédé à Chris Powell, en novembre 2015. Mais obliger l'équipe à vivre pendant quatre jours sur une île déserte de la côte suédoise, sans smartphone, sans électricité, sans toilettes et sans lit, c'était du jamais vu.Plus tard, dans une interview accordée à The Sun, Hudson avouera : "Ce voyage nous a ouvert les yeux. Pendant quatre jours, nous avons ramé, campé, cuisiné ensemble. Nous avons appris à mieux nous connaître. Ce fut très dur mais quand j'y repense, cela nous a rendu cinq à six % plus forts. Ce fut l'occasion de connaître les points forts et les points faibles du groupe tout en renforçant les liens."Terriers, un surnom de circonstanceL'entraîneur qui a imaginé tout cela, c'est David Wagner, un Allemand âgé de 46 ans qui en est à sa première expérience d'entraîneur principal d'une équipe première. Avant de signer son contrat avec le club du West Yorkshire, il y a un peu plus de deux ans, il a beaucoup travaillé dans l'ombre. Il a coaché pendant plusieurs années la deuxième équipe du Borussia Dortmund avant d'être contacté par Stuart Webber, alors directeur technique de Huddersfield Town, qui cherchait à innover, à pratiquer un autre football.Si possible avec un entraîneur qui ne soit pas anglais. "Webber était sous le charme de ce que nous faisions à Dortmund et il était séduit par le football que nous pratiquions", dit Wagner. "Il m'a demandé s'il était possible de faire cela en Angleterre. J'ai répondu : Pourquoi pas ? Tout ce qu'il faut, c'est que les joueurs et le club soient larges d'esprit".Ce coup de fil fut suivi de plusieurs conversations et Webber en fut convaincu : Wagner était l'homme qui lui fallait. L'Allemand devait cependant encore vaincre un obstacle. "La première chose que ma femme ma demandée, c'est : ça se trouve où, Huddersfield ? Mais quand elle a vu la flamme dans mes yeux, elle a compris que nous irions nous installer là-bas."Huddersfield est située en plein coeur de l'Angleterre. C'est une ville universitaire d'environ 150.000 habitants. Le club de foot local est surnommé, The Terriers. Pour Wagner, cela ne pouvait mieux commencer. "Le football que je prône s'assimile en effet aux caractéristiques d'un terrier. Ce n'est pas le plus grand chien, il est assez petit mais très agressif. Il n'a peur de rien et ne s'en prend qu'aux grands chiens. Il est rapide, mobile, a de l'endurance et n'abandonne jamais. C'est un gagneur."Gegenpressing et autres mots-clésLa mentalité, la passion et la vitesse sont trois mots-clefs dans le football de Wagner. Et puis, il y a son style de jeu, le Gegenpressing, introduit au Borussia Dortmund par Jürgen Klopp et qui a permis au club allemand de décrocher de nombreux succès.Lorsque Wagner a repris Huddersfield Town, en novembre 2015, l'équipe était dix-huitième en Championship et les supporters craignaient qu'elle ne retourne en League One. D'autant qu'elle perdait également ses deux premiers matches sous la conduite du nouvel entraîneur allemand et chutait à la 22e place. Mais Wagner assurait le maintien des Terriers.C'est au cours de la préparation de la saison suivante (2016-2017) qu'a eu lieu le fameux voyage en Suède. "Nous sommes partis pour quatre jours et trois nuits, sans emmener de ballon. Quand on dort dans des tentes de deux personnes ou qu'on passe huit heures à deux dans un canoë -et nous faisions en sorte que les duos changent tout le temps- on est obligé de beaucoup parler. J'en suis convaincu : plus on connaît ses équipiers en dehors du terrain, plus on va se battre pour eux dans des situations difficiles en cours de match", expliquera Wagner plus tard.En faisant sortir ses joueurs de leur zone de confort et en les confrontant, il a tissé des liens qui ont permis à l'équipe de se surpasser en championnat. "Au cours de ces quatre jours, ils ont repoussé leurs limites. Aujourd'hui, j'en suis convaincu à 100 % : ce voyage fut un succès."#NoLimits, sauf pour les milesLes idées de Wagner ne se limitaient pas à cette escapade suédoise. Il lui arrivait régulièrement de se retrouver dans le bureau du président Dean Hoyle pour lui faire une nouvelle proposition : engager un nutritionniste, s'entraîner plus souvent, partir au vert la veille des matches... Wagner demandait aussi qu'on insère une clause dans le contrat des joueurs selon laquelle ils devaient habiter dans un rayon de 15 miles du club. Selon lui, les longs trajets en voiture nuisaient à la récupération. Il lançait également une campagne qu'il appelait #NoLimits. "Je ne fixe aucun objectif car, parfois, les objectifs sont des limites et je n'aime pas cela", dira-t-il plus tard, ajoutant, pour que les choses soient claires : "Je ne suis pas un rêveur mais un bosseur."Son approche fonctionnait : en fin de saison 2016-2017, Huddersfield Town remportait les barrages pour la montée, qui opposaient les équipes classées entre la troisième et la sixième place en Championship. En finale, les Terriers s'imposaient aux tirs au but face aux favoris de Reading, une équipe expérimentée coachée par Jaap Stam.Le 29 mai 2017, quarante-cinq ans après avoir quitté l'élite, Huddersfield Town la réintégrait. "Désormais, nous connaissons nos limites : la Premier League", disait Wagner.Alors que Huddersfield fait la fête, dans un chalet du sud de la France, un homme éclate en sanglots : Jürgen Klopp. Wagner l'avait invité à venir voir le match de la montée mais l'entraîneur de Liverpool avait refusé : "Je ne voulais pas que les caméras soient braquées sur moi pendant le match", expliquera-t-il plus tard. Mais il avait suivi le match à la télévision et il était tellement content pour son ami Wagner qu'il avait fondu en larmes.Un coach germano-américain"Je connais Jürgen Klopp depuis plus longtemps que ma propre femme", titrait The Guardian en publiant une interview de Wagner. Les deux hommes ont un long passé commun. Klopp jouait à Mayence lorsque Wagner signait avec ce club, à l'âge de 19 ans. "Ce fut le coup de foudre", rigole Wagner."Nous sommes tout de suite devenus amis, alors que nous étions rivaux puisque nous étions tous les deux attaquants. Mais l'entraîneur a alors décidé de faire de Jürgen un défenseur et ce fut une bonne idée. Pourtant, Jürgen était un vrai attaquant, un buteur, solide dans les duels aériens et rapide. Mais il ne s'est jamais plaint de devoir jouer derrière : il s'est adapté et a fait une belle carrière."Les deux amis ont joué ensemble à Mayence pendant quatre ans puis, en 1995, Wagner est parti à Schalke 04, avec qui il a remporté la Coupe UEFA en 1997, même s'il faisait souvent banquette. En pointe, les titulaires s'appelaient Marc Wilmots et Martin Max. Au cours de la même période, il a également été huit fois international.... américain car il est le fils d'un militaire US.C'est Thomas Dooley, son équipier de l'époque à Schalke, qui avait parlé de lui au sélectionneur, Steve Sampson. Le Germano-Américain n'a loupé que d'un cheveu une sélection pour la Coupe du monde 1998. "Je ne parlais pas suffisamment bien anglais pour jouer en équipe nationale", dit-il. "D'ailleurs, si vous me demandez quelle est ma nationalité, je réponds toujours allemand, pas américain."Deux bières maximumAprès la victoire de Schalke en Coupe UEFA, il est passé au FC Gütersloh, en deuxième division. Lors du match entre son équipe et Mayence, son adversaire direct sur le terrain s'appelait Jürgen Klopp. "Il était arrière droit et moi, ailier gauche", déclare-t-il au magazine anglais FourFourTwo. "Je pense que je garde un meilleur souvenir de ce match-là que de la victoire en Coupe UEFA avec Schalke. J'étais en grande forme et Jürgen, pas du tout. Le seul hat-trick de toute ma carrière, ce fut ce jour-là.""Il me l'a rappelé avant le match", disait Jürgen Klopp à la télévision le 28 octobre dernier, après la victoire de Liverpool sur Huddersfield Town (3-0). "Maintenant, je tiens ma revanche, ha ! ha !" Et il ajoutait aussitôt : "Mais Huddersfield a une belle équipe, je suis fan."Les deux hommes se parlent régulièrement et prennent une bière de temps en temps mais Wagner fait attention. "J'étais le témoin du mariage de Jürgen en 2005 mais je n'ai plus la moindre idée du speech que j'ai prononcé ce jour-là : j'avais trop bu. Je ne suis pas un grand buveur : deux bières, c'est suffisant. Jürgen est bien meilleur que moi dans ce domaine !"Il s'en est pourtant fallu de peu que David Wagner ne soit pas entraîneur en Premier League. Après sa carrière de footballeur, il en a eu marre. "Le football ne m'intéressait plus et je me disais qu'il y avait sans doute autre chose dans la vie. Après avoir arrêté, j'étais heureux de ne plus devoir suivre des règles, de ne plus devoir écouter des gens qui me disaient ce que je devais faire. Je me suis mis à étudier et, pour la première fois de ma vie, je me suis senti libre."Diplômé de DarmstadtIl s'était inscrit à l'université de Darmstadt et avait entamé des études de biologie et de sciences du sport. Après cinq ans, il a obtenu son diplôme, non sans difficultés. "J'ai dû sortir de ma zone de confort. Honnêtement, si j'avais su que ce serait aussi long et difficile, je n'aurais jamais commencé. Mais j'y suis arrivé. On me demande parfois si je suis fier des résultats obtenus avec Huddersfield.Non ! Je suis content pour les gens mais ce dont je suis le plus fier, c'est d'avoir obtenu mon diplôme universitaire. Cela m'a beaucoup aidé dans mon boulot car je sais exactement ce qu'il se passe dans le corps des joueurs avec qui je travaille."En 2011, lorsque Jürgen Klopp l'a appelé pour lui demander de venir travailler avec lui à Dortmund, il suivait une formation pour devenir enseignant. L'appel du football a pris le dessus. "Une fois qu'on a été atteint par le virus du foot, la maladie revient toujours", dit-il. Depuis, elle ne l'a plus quitté.PAR STEVE VAN HERPE