Un Anglais qui chavire la Ville lumière sens dessus dessous ? On n'avait pas vu ça depuis -au moins- le transfert à sensation de John Galliano, de Givenchy chez Dior, au milieu des années nonante. D'ordinaire, ce sont plutôt les retraités d'Albion qui font l'actualité de ce côté-ci de la Manche, en rachetant des bicoques en Dordogne ou sur la Côte d'Azur. D'habitude, les actifs britanniques restent bien planqués chez eux à l'abri de la fiscalité hexagonale. Peut-être parce qu'il n'est plus tout à fait footballeur mais qu'il n'a pas encore raccroché les crampons, David Beckham a choisi, à la toute fin janvier, le pays des 35 heures hebdomadaires.

Depuis la signature en mondovision, le dernier jour du mercato, les aventures de(s) Beckham sont devenues une vaste story-telling à usage planétaire, et les médias français ont carrément viré dingo : David seul à l'entraînement à Londres avec la vareuse du PSG ; le pretty boy à la fashion-week, puis bloqué par la neige à New York ; " Becks " qui rejoint Valence en jet privé et devient illico supporter du PSG dans les travées de Mestalla (plus corporate, tu meurs) ; les Beckham et leur piaule au Bristol (Beckingham Palace, la suite) ; la famille Adams (Victoria plus les quatre lardons) qui arrive gare du Nord par l'Eurostar ; l'ex-capitaine des Three Lions qui devient l'ambassadeur du football chinois, etc. etc. Sans parler des inévitables métastases : la 'Beck cam' (une caméra qui suit le remplaçant le plus célèbre du monde avant, pendant et après PSG-OM), le 'Beckhamètre' (l'indice des innombrables retombées médiatiques) ou des flashs radio ('Beckham live'). Bienvenue à Spiceland...

Le Fergie Babe et sa Barbie à Manchester

" Au milieu des Giggs, Scholes, Sharpe, Butt ou des frères Neville, on ne le distinguait pas particulièrement. C'était le prototype du joueur d'équipe. Comme les autres jeunes de Manchester, il s'inspirait beaucoup d'Eric (Cantona) qui restait faire des gammes à la fin de l'entraînement. La seule différence avec la suite, c'est qu'il débordait, il allait un peu plus vite. Sinon, même s'il avait une certaine élégance, jamais on n'aurait imaginé qu'il deviendrait une star mondiale ", se souvient William Prunier, éphémère stoppeur de United, durant l'hiver 95/96. Beckham signe chez les Red Devils en 1989, à l'âge de quatorze ans, comme une évidence. Il est salement doué, il donne même le coup d'envoi d'un match à Old Trafford en 1986 contre West Ham et son père -un Red cockney de toujours- l'emmène partout dans le royaume voir jouer l'orchestre rouge. Petit, il rêvait même de faire Bryan Robson (1) dans la vie. C'était avant de rencontrer Victoria Adams, une des braillardes des Spice Girls. Comme s'il avait la prescience de ce qui allait lui arriver, il créée sa propre société dès 1996, à vingt-et-un ans, pour gérer ses intérêts. Sa liaison, puis son mariage à l'été 99 avec 'Posh' Spice le font basculer dans un autre monde. " Quand je suis arrivé, juste après son mariage, il devait gérer toute une agitation autour de lui mais il restait calme et accessible, et il a toujours été comme ça par la suite. Il sortait peu, bien moins que la plupart des joueurs d'United et il était toujours fourré avec Gary Neville, son grand pote (et son témoin de mariage). Ils passaient du temps à déconner gentiment chez lui alors que Victoria était souvent partie faire des concerts. J'ai toujours été admiratif de la façon dont il manageait ça ", raconte, à son tour, Mikael Silvestre, l'ancien international français, aujourd'hui aux Timbers Portland. Alex Ferguson a longtemps été persuadé que l'idylle entre la pop star et un des diamants des 'Fergie's Babes' ne durerait pas au motif des voyages incessants de l'un et des tournées de l'autre. Un leurre. 2 become 1 psalmodiaient, prophétiques, les Spice Girls. Goldenballs, un surnom dont l'aurait affublé Victoria, devient peu à peu un homme, prend ses propres décisions et affrète même un jet privé pour aller rejoindre, de temps à autre, sa girl-friandise à Londres ou à Amsterdam. Pire, en février 2003, à la suite d'une élimination en Cup contre Arsenal à Old Trafford, l'entraîneur mancunien aboie après ses hommes au retour des vestiaires et Beckham ose répondre au grand manitou. Le ket d'Aberdeen montre alors qu'il a de beaux restes : une chaussure éclate l'arcade sourcilière du Roi David, lancée ou shootée (selon les versions) par Fergie en personne. La rupture est consommée. Quatre mois plus tard, 'Becks' intègre le grand barnum du Real Madrid. Le show continue et il est même devenu interstellaire.

Le Galactique et sa Spice Girl à Madrid

Le Spice Boy chez les Merengue, ça résonne comme l'équation royale. L'homme-sandwich quitte le club le plus riche du monde, le premier à avoir pris à la fin des 90's le tournant ultra business (marketing agressif, merchandising mondial, charters de Japonais...) pour celui qui allait le devenir. Dans la capitale espagnole, Becks rejoint l'escouade des Galactiques enfantée par Florentino Perez. Le président du Real scénarise la moindre sortie de son club, sa marque, comme un épisode d'une série américaine avec le plan promo d'un blockbuster hollywoodien. " Vuelve la ilusion " (" Retour au rêve ") promettaient les affiches madrilènes de l'époque. " Rêvons plus grand " répondront, comme en écho, celles du PSG l'été dernier. A sa façon, de Manchester à Paris, 'Becks ' s'avère être un bon résumé des deux décennies écoulées, sur comme en dehors du terrain. Soit l'histoire d'un lad londonien dévoré par sa passion, que son talent, son charisme et sa rencontre avec une icône d'un girl-band mainstream font émerger dans un univers en perpétuelle mutation. Celui de l'avènement d'Internet, de la télé-réalité, du village global, des footballeurs considérés comme des rock-stars... Tout ça avec le feeling, le look et le physique d'un acteur hollywoodien de l'âge d'or (Cary Grant, Jimmy Stewart...). " Il n'aurait jamais survécu à tout ça s'il n'avait pas été un super joueur " argumente Tony Cascarino, l'ancienne gloire irlandaise de l'OM et de Tottenham. " Ses choix de carrière n'ont jamais été guidés par des motifs extra-sportifs. Après, s'il a joué dans des grandes villes glamour, c'est d'abord parce qu'il y avait de grands clubs. Le gars a toujours beaucoup plus travaillé que les autres et le football, comme sa famille, ont toujours été ses priorités ", plaide pour sa part Fabien Barthez, son coéquipier à Man' U. Il n'empêche, l'emblème métro-sexuel, le recordman des sélections en équipe d'Angleterre pour un joueur de champ (115) possède un statut hors du pré bien au-delà de son niveau, fût-il élevé. " C'est un joueur de son époque ", avance David Ginola, qui l'a affronté avec Newcastle et Tottenham entre 1995 et 2002, " à la fois talentueux et baigné par le fighting spirit dans le jeu, typiquement anglais. Star élégante et discrète en dehors, donc destinée au marché international. C'estparfait. " Trop probablement, mais Goldenballs a le don et/ou la chance d'attirer et de saisir les opportunités d'où qu'elles viennent.

Le Brand Beckham à Paris

Dernière en date, le Paris Saint-Germain, nouveau riche de la planète football, boosté par les gazo-riyals de Doha. L'affaire a failli se conclure un an auparavant mais David et sa tribu sont restés en Californie. Le Galaxy lui offre alors une prolongation d'un an et la possibilité de jouer les Jeux Olympiques de Londres, en plein coeur de la saison US, pour le cas où il serait retenu. Madame a encore d'autres parts de marché à conquérir pour sa marque de stylisme (dVb ; 2 become1, toujours) et quelques brunchs en attente avec Eva Longoria ou Katie Holmes. Et les enfants se plaisent à L.A. De leur côté, Nasser al-Khelaïfi, le président du PSG, et Leonardo, son directeur sportif commentent et scénarisent la rumeur pendant les longues négociations avec les agents peu affables de Brand Beckham, la start-up bonhomme de l'Anglais : " Nous n'avons jamais dit que c'était fait " ; "On n'est ni optimistes, ni pessimistes. Beckham est très heureux dans sa vie en Californie. Ce choix dépend de tellement de choses (sic) " ; " Si ce n'est pas possible, ce n'est pas un échec (2)". Etranges pratiques si on ne connaissait pas le goût pour l'écume et la publicité de Qatar Sport Investments (QSI), l'actionnaire du club francilien. En homme pragmatique, Nasser reprend la main et n'insulte pas l'avenir : " Les deux parties ont décidé qu'il valait mieux que le deal ne se fasse pas pour le moment. Peut-être dans le futur ? (2) " Peut-être aussi qu'en cette fin 2011, la tribu Beckham ne veut pas quitter les palmiers de Beverly Hills parce que le PSG n'est encore qu'un prospect, par nature en devenir. Depuis lors, le collectif parisien s'est qualifié pour la Champions, a passé le cap des poules et surtout a enrôlé quelques valeurs sûres continentales : Thiago Motta, Thiago Silva, Maxwell, Lavezzi et l'inénarrable Ibra, sans compter Marco Verratti et Lucas Moura, deux jeunes pousses qui éclaboussent déjà. Un an plus tard, flanqué d'un titre MLS en plus d'un côté, davantage de certitudes de l'autre, ces gens de bonne compagnie finissent par s'entendre. Deal.

Le Pretty boy et sa Posh universelle

Pour continuer à valoriser sa " marque ", Beckham doit continuer à taper dans un ballon. Le faire en revenant en Europe, a fortiori dans un club émergent, n'est qu'un des nombreux bénéfices secondaires dont sa carrière est jalonné. Son statut est tellement spatial qu'il concilie des intérêts a priori contraires. Adidas, l'équipementier de Becks, rétif au départ à sa signature pour un club Nike finit par l'accepter au motif que l'icône métro-sexuelle est plus forte que tout. Canal Plus, en guerre ouverte pour tous les droits sportifs avec beIn Sport, la filiale d'Al-Jazeera, dont le président est Nasser al-Khelaïfi, célèbre d'abord sa prorogation des droits de la Premier League le jour de la signature du pretty boy de Leytonstone, avant de lui consacrer magazines et caméra isolée quelques jours plus tard. L'essentiel est pourtant ailleurs. "Son comportement professionnel aura un impact positif au sein du vestiaire parisien mais Paris l'a surtout recruté pour le plus indéniable qu'il apporte vis-à-vis des médias internationaux, et d'éventuels nouveaux sponsors", affirme, quant à lui, Luc Dayan, le président du RC Lens, qui avait tenté un tour de table en 2006 pour acquérir le club francilien avec d'autres Qataris. Outre son inaltérable santé, son aura de bon camarade et le fouetté de son pied droit, c'est d'abord son poids économico-médiatique qui intéresse les gens de QSI avec à court (l'été prochain) ou à moyen terme (un ou deux ans), l'idée d'en faire un méga-ambassadeur itinérant, en charge de faire grandir le club à tous les niveaux. Parler de David Beckham à Paris revient à évoquer le PSG, QSI bien sûr, mais aussi le...Qatar.

Le méga-ambassadeur du Qatar

Longtemps, l'émirat (mini-état de 900 000 habitants) a été un pays pauvre du Moyen-Orient. Grâce à la découverte d'immenses réserves de gaz à la fin des années 80, il est devenu l'un des plus riches et il est entré de plain-pied dans la cour des grands. Sachant que ses ressources naturelles ne sont pas inépuisables et vivant avec le traumatisme koweitien de la première Guerre du Golfe, les dirigeants qataris multiplient des alliances et des deals tout azimut pour le cas où... Cette diplomatie du carnet de chèques s'exprime souvent à travers des circonvolutions aussi complexes qu'indéchiffrables. Le Qatar rêve d'indépendance régionale et de visibilité internationale, d'être le carrefour obligé entre Orient et Occident. Il ignore les rigidités idéologiques et chérit la couleur de l'argent. Al-Jazeera, la chaîne créée par la seule volonté de l'Emir Hamad ben Khalifa Thani en 1996 reflète, presque malgré elle, les soubresauts de cette politique. Initiée " pour être mieux qu'une ambassade, la voix du ministère des Affaires étrangères du Qatar (3) ", selon Atef Dalgamouni, un de ses créateurs à Doha, la chaîne de télé internationale s'est affranchie peu à peu du dogme de départ sous l'influence de ses bureaux étrangers, prompts à l'indépendance comme leurs confrères anglo-saxons. Al-Jazeera symbolise néanmoins la diplomatie d'aujourd'hui de l'émirat qui se déploie selon deux axes, les médias et le sport. Et QSI va dans le même sens à Paris puisqu'il développe aussi un réseau de chaînes sportives, beIn Sport, qui achète des droits à n'en plus finir et empiète sur le territoire de Canal Plus tandis qu'elle grossit à l'international. Le PSG en est sa filiale glamour mais aussi la tête de gondole de la L1 : "C'est un cas d'école parfait. Les Qataris envisagent le club comme un ensemble : une équipe, une entreprise d'entertainment, une marque mondiale et un média à part entière. C'est comme une campagne mondiale pour le Qatar à l'image de ce que font les villes candidates pour les J.O. Comme ils respectent les traditions, que leur management (Ancelotti, Leonardo, Blanc et Nasser) est solide et qu'ils sont là pour longtemps, il n'y a aucun grief à leur faire " défend Alain Cayzac, dirigeant du club entre 1987 et 2011, dont deux ans à sa tête (2006/08). Un club de foot considéré comme un média à part entière ? Le Real des Galactiques, le Chelsea d'Abramovitch ou le Manchester City de 2009 n'y avaient pas pensé...

" Un club de football peut être considéré comme un média dans la mesure où il "vend" des programmes et des espaces publicitaires, dont il est directement ou indirectement propriétaire. C'est aussi un vecteur de communication pour son président, ses actionnaires, et ses partenaires associés, publics ou privés " conclut Luc Dayan.

Le Yuppie aux multiples vies

Et David Beckham deviendrait ainsi un animateur star du grand talk-show qatari ? Voire... Le Spice boy a déjà eu plusieurs vies : de l'enfance prolo (mère coiffeuse, père installateur de cuisine) à son adolescence mutique, de ses tocs (il range tout, dans son frigo comme dans ses valises, selon des rites bien à lui) à son cool de l'éternel hollywoodien, du youngster de Manchester au porte-manteau publicitaire en goguette de par le monde. Il a même eu quelques coups de blues que la frénésie du monde 2.0 a passé par pertes et profits : ses doutes et son prêt à Preston North End au début de sa carrière, sa mise au ban de l'Angleterre du football après son expulsion contre l'Argentine au Mondial 98, ses liaisons supposées torrides avec Rebecca Loos et quelques autres à Madrid ou ailleurs, la faillite de ses académies à Greenwich ou en Californie... Un standard de blues prétend qu'on ne doit pas juger un livre à sa couverture mais avec lui, difficile de voir au-delà de l'emballage. " C'est un bon gars, doué, qui vient d'un milieu populaire et qui aurait été aussi à son aise il y a trente ans. Le problème, c'est qu'il représente ce football de yuppies qui sert avant tout à vendre de l'après-rasage et des lunettes de soleil. A partir de quel moment a-t-il cessé d'être complètement un joueur de foot ? ", déplore depuis Los Angeles, John Lydon, l'ancien chanteur des Sex Pistols et de PIL.

En attendant, Becks entame son dernier tango à Paris, la ville du luxe et de la mode qui fait tant rêver les Qataris. S'il a fait mentir l'adage anglais selon lequel, " on peut changer de femme mais pas de club ", le natif de Leytonstone (comme Alfred Hitchcok) demeure un mystère insondable et on se demande de quoi sera fait son futur. " C'est une star universelle parce qu'il n'est pas qu'un physique. Il est sincère et proche des gens tout en conservant son aura mystérieuse presque old fashion. Ainsi, il plaît à tous : aux vieux, aux jeunes ; aux riches et aux pauvres ; aux hétéros comme aux gays " décrypte Alain Cayzac, qui se souvient qu'il a fait carrière dans la pub. Un statut que risque de lui envier encore longtemps John Galliano, excommunié aujourd'hui par son milieu professionnel, quasi à la retraite...

(1) international anglais de M.U (1981/93)

(2) in Le PSG, le Qatar et l'argent : l'enquête impossible de Gilles Verdez et Arnaud Hernant, Editions du moment, 2013.

(3): in Mainstream, enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde de Frédéric Martel, Flammarion, 2010.

Par Rico Rizzitelli

Un Anglais qui chavire la Ville lumière sens dessus dessous ? On n'avait pas vu ça depuis -au moins- le transfert à sensation de John Galliano, de Givenchy chez Dior, au milieu des années nonante. D'ordinaire, ce sont plutôt les retraités d'Albion qui font l'actualité de ce côté-ci de la Manche, en rachetant des bicoques en Dordogne ou sur la Côte d'Azur. D'habitude, les actifs britanniques restent bien planqués chez eux à l'abri de la fiscalité hexagonale. Peut-être parce qu'il n'est plus tout à fait footballeur mais qu'il n'a pas encore raccroché les crampons, David Beckham a choisi, à la toute fin janvier, le pays des 35 heures hebdomadaires. Depuis la signature en mondovision, le dernier jour du mercato, les aventures de(s) Beckham sont devenues une vaste story-telling à usage planétaire, et les médias français ont carrément viré dingo : David seul à l'entraînement à Londres avec la vareuse du PSG ; le pretty boy à la fashion-week, puis bloqué par la neige à New York ; " Becks " qui rejoint Valence en jet privé et devient illico supporter du PSG dans les travées de Mestalla (plus corporate, tu meurs) ; les Beckham et leur piaule au Bristol (Beckingham Palace, la suite) ; la famille Adams (Victoria plus les quatre lardons) qui arrive gare du Nord par l'Eurostar ; l'ex-capitaine des Three Lions qui devient l'ambassadeur du football chinois, etc. etc. Sans parler des inévitables métastases : la 'Beck cam' (une caméra qui suit le remplaçant le plus célèbre du monde avant, pendant et après PSG-OM), le 'Beckhamètre' (l'indice des innombrables retombées médiatiques) ou des flashs radio ('Beckham live'). Bienvenue à Spiceland...Le Fergie Babe et sa Barbie à Manchester" Au milieu des Giggs, Scholes, Sharpe, Butt ou des frères Neville, on ne le distinguait pas particulièrement. C'était le prototype du joueur d'équipe. Comme les autres jeunes de Manchester, il s'inspirait beaucoup d'Eric (Cantona) qui restait faire des gammes à la fin de l'entraînement. La seule différence avec la suite, c'est qu'il débordait, il allait un peu plus vite. Sinon, même s'il avait une certaine élégance, jamais on n'aurait imaginé qu'il deviendrait une star mondiale ", se souvient William Prunier, éphémère stoppeur de United, durant l'hiver 95/96. Beckham signe chez les Red Devils en 1989, à l'âge de quatorze ans, comme une évidence. Il est salement doué, il donne même le coup d'envoi d'un match à Old Trafford en 1986 contre West Ham et son père -un Red cockney de toujours- l'emmène partout dans le royaume voir jouer l'orchestre rouge. Petit, il rêvait même de faire Bryan Robson (1) dans la vie. C'était avant de rencontrer Victoria Adams, une des braillardes des Spice Girls. Comme s'il avait la prescience de ce qui allait lui arriver, il créée sa propre société dès 1996, à vingt-et-un ans, pour gérer ses intérêts. Sa liaison, puis son mariage à l'été 99 avec 'Posh' Spice le font basculer dans un autre monde. " Quand je suis arrivé, juste après son mariage, il devait gérer toute une agitation autour de lui mais il restait calme et accessible, et il a toujours été comme ça par la suite. Il sortait peu, bien moins que la plupart des joueurs d'United et il était toujours fourré avec Gary Neville, son grand pote (et son témoin de mariage). Ils passaient du temps à déconner gentiment chez lui alors que Victoria était souvent partie faire des concerts. J'ai toujours été admiratif de la façon dont il manageait ça ", raconte, à son tour, Mikael Silvestre, l'ancien international français, aujourd'hui aux Timbers Portland. Alex Ferguson a longtemps été persuadé que l'idylle entre la pop star et un des diamants des 'Fergie's Babes' ne durerait pas au motif des voyages incessants de l'un et des tournées de l'autre. Un leurre. 2 become 1 psalmodiaient, prophétiques, les Spice Girls. Goldenballs, un surnom dont l'aurait affublé Victoria, devient peu à peu un homme, prend ses propres décisions et affrète même un jet privé pour aller rejoindre, de temps à autre, sa girl-friandise à Londres ou à Amsterdam. Pire, en février 2003, à la suite d'une élimination en Cup contre Arsenal à Old Trafford, l'entraîneur mancunien aboie après ses hommes au retour des vestiaires et Beckham ose répondre au grand manitou. Le ket d'Aberdeen montre alors qu'il a de beaux restes : une chaussure éclate l'arcade sourcilière du Roi David, lancée ou shootée (selon les versions) par Fergie en personne. La rupture est consommée. Quatre mois plus tard, 'Becks' intègre le grand barnum du Real Madrid. Le show continue et il est même devenu interstellaire.Le Galactique et sa Spice Girl à MadridLe Spice Boy chez les Merengue, ça résonne comme l'équation royale. L'homme-sandwich quitte le club le plus riche du monde, le premier à avoir pris à la fin des 90's le tournant ultra business (marketing agressif, merchandising mondial, charters de Japonais...) pour celui qui allait le devenir. Dans la capitale espagnole, Becks rejoint l'escouade des Galactiques enfantée par Florentino Perez. Le président du Real scénarise la moindre sortie de son club, sa marque, comme un épisode d'une série américaine avec le plan promo d'un blockbuster hollywoodien. " Vuelve la ilusion " (" Retour au rêve ") promettaient les affiches madrilènes de l'époque. " Rêvons plus grand " répondront, comme en écho, celles du PSG l'été dernier. A sa façon, de Manchester à Paris, 'Becks ' s'avère être un bon résumé des deux décennies écoulées, sur comme en dehors du terrain. Soit l'histoire d'un lad londonien dévoré par sa passion, que son talent, son charisme et sa rencontre avec une icône d'un girl-band mainstream font émerger dans un univers en perpétuelle mutation. Celui de l'avènement d'Internet, de la télé-réalité, du village global, des footballeurs considérés comme des rock-stars... Tout ça avec le feeling, le look et le physique d'un acteur hollywoodien de l'âge d'or (Cary Grant, Jimmy Stewart...). " Il n'aurait jamais survécu à tout ça s'il n'avait pas été un super joueur " argumente Tony Cascarino, l'ancienne gloire irlandaise de l'OM et de Tottenham. " Ses choix de carrière n'ont jamais été guidés par des motifs extra-sportifs. Après, s'il a joué dans des grandes villes glamour, c'est d'abord parce qu'il y avait de grands clubs. Le gars a toujours beaucoup plus travaillé que les autres et le football, comme sa famille, ont toujours été ses priorités ", plaide pour sa part Fabien Barthez, son coéquipier à Man' U. Il n'empêche, l'emblème métro-sexuel, le recordman des sélections en équipe d'Angleterre pour un joueur de champ (115) possède un statut hors du pré bien au-delà de son niveau, fût-il élevé. " C'est un joueur de son époque ", avance David Ginola, qui l'a affronté avec Newcastle et Tottenham entre 1995 et 2002, " à la fois talentueux et baigné par le fighting spirit dans le jeu, typiquement anglais. Star élégante et discrète en dehors, donc destinée au marché international. C'estparfait. " Trop probablement, mais Goldenballs a le don et/ou la chance d'attirer et de saisir les opportunités d'où qu'elles viennent.Le Brand Beckham à ParisDernière en date, le Paris Saint-Germain, nouveau riche de la planète football, boosté par les gazo-riyals de Doha. L'affaire a failli se conclure un an auparavant mais David et sa tribu sont restés en Californie. Le Galaxy lui offre alors une prolongation d'un an et la possibilité de jouer les Jeux Olympiques de Londres, en plein coeur de la saison US, pour le cas où il serait retenu. Madame a encore d'autres parts de marché à conquérir pour sa marque de stylisme (dVb ; 2 become1, toujours) et quelques brunchs en attente avec Eva Longoria ou Katie Holmes. Et les enfants se plaisent à L.A. De leur côté, Nasser al-Khelaïfi, le président du PSG, et Leonardo, son directeur sportif commentent et scénarisent la rumeur pendant les longues négociations avec les agents peu affables de Brand Beckham, la start-up bonhomme de l'Anglais : " Nous n'avons jamais dit que c'était fait " ; "On n'est ni optimistes, ni pessimistes. Beckham est très heureux dans sa vie en Californie. Ce choix dépend de tellement de choses (sic) " ; " Si ce n'est pas possible, ce n'est pas un échec (2)". Etranges pratiques si on ne connaissait pas le goût pour l'écume et la publicité de Qatar Sport Investments (QSI), l'actionnaire du club francilien. En homme pragmatique, Nasser reprend la main et n'insulte pas l'avenir : " Les deux parties ont décidé qu'il valait mieux que le deal ne se fasse pas pour le moment. Peut-être dans le futur ? (2) " Peut-être aussi qu'en cette fin 2011, la tribu Beckham ne veut pas quitter les palmiers de Beverly Hills parce que le PSG n'est encore qu'un prospect, par nature en devenir. Depuis lors, le collectif parisien s'est qualifié pour la Champions, a passé le cap des poules et surtout a enrôlé quelques valeurs sûres continentales : Thiago Motta, Thiago Silva, Maxwell, Lavezzi et l'inénarrable Ibra, sans compter Marco Verratti et Lucas Moura, deux jeunes pousses qui éclaboussent déjà. Un an plus tard, flanqué d'un titre MLS en plus d'un côté, davantage de certitudes de l'autre, ces gens de bonne compagnie finissent par s'entendre. Deal.Le Pretty boy et sa Posh universellePour continuer à valoriser sa " marque ", Beckham doit continuer à taper dans un ballon. Le faire en revenant en Europe, a fortiori dans un club émergent, n'est qu'un des nombreux bénéfices secondaires dont sa carrière est jalonné. Son statut est tellement spatial qu'il concilie des intérêts a priori contraires. Adidas, l'équipementier de Becks, rétif au départ à sa signature pour un club Nike finit par l'accepter au motif que l'icône métro-sexuelle est plus forte que tout. Canal Plus, en guerre ouverte pour tous les droits sportifs avec beIn Sport, la filiale d'Al-Jazeera, dont le président est Nasser al-Khelaïfi, célèbre d'abord sa prorogation des droits de la Premier League le jour de la signature du pretty boy de Leytonstone, avant de lui consacrer magazines et caméra isolée quelques jours plus tard. L'essentiel est pourtant ailleurs. "Son comportement professionnel aura un impact positif au sein du vestiaire parisien mais Paris l'a surtout recruté pour le plus indéniable qu'il apporte vis-à-vis des médias internationaux, et d'éventuels nouveaux sponsors", affirme, quant à lui, Luc Dayan, le président du RC Lens, qui avait tenté un tour de table en 2006 pour acquérir le club francilien avec d'autres Qataris. Outre son inaltérable santé, son aura de bon camarade et le fouetté de son pied droit, c'est d'abord son poids économico-médiatique qui intéresse les gens de QSI avec à court (l'été prochain) ou à moyen terme (un ou deux ans), l'idée d'en faire un méga-ambassadeur itinérant, en charge de faire grandir le club à tous les niveaux. Parler de David Beckham à Paris revient à évoquer le PSG, QSI bien sûr, mais aussi le...Qatar.Le méga-ambassadeur du QatarLongtemps, l'émirat (mini-état de 900 000 habitants) a été un pays pauvre du Moyen-Orient. Grâce à la découverte d'immenses réserves de gaz à la fin des années 80, il est devenu l'un des plus riches et il est entré de plain-pied dans la cour des grands. Sachant que ses ressources naturelles ne sont pas inépuisables et vivant avec le traumatisme koweitien de la première Guerre du Golfe, les dirigeants qataris multiplient des alliances et des deals tout azimut pour le cas où... Cette diplomatie du carnet de chèques s'exprime souvent à travers des circonvolutions aussi complexes qu'indéchiffrables. Le Qatar rêve d'indépendance régionale et de visibilité internationale, d'être le carrefour obligé entre Orient et Occident. Il ignore les rigidités idéologiques et chérit la couleur de l'argent. Al-Jazeera, la chaîne créée par la seule volonté de l'Emir Hamad ben Khalifa Thani en 1996 reflète, presque malgré elle, les soubresauts de cette politique. Initiée " pour être mieux qu'une ambassade, la voix du ministère des Affaires étrangères du Qatar (3) ", selon Atef Dalgamouni, un de ses créateurs à Doha, la chaîne de télé internationale s'est affranchie peu à peu du dogme de départ sous l'influence de ses bureaux étrangers, prompts à l'indépendance comme leurs confrères anglo-saxons. Al-Jazeera symbolise néanmoins la diplomatie d'aujourd'hui de l'émirat qui se déploie selon deux axes, les médias et le sport. Et QSI va dans le même sens à Paris puisqu'il développe aussi un réseau de chaînes sportives, beIn Sport, qui achète des droits à n'en plus finir et empiète sur le territoire de Canal Plus tandis qu'elle grossit à l'international. Le PSG en est sa filiale glamour mais aussi la tête de gondole de la L1 : "C'est un cas d'école parfait. Les Qataris envisagent le club comme un ensemble : une équipe, une entreprise d'entertainment, une marque mondiale et un média à part entière. C'est comme une campagne mondiale pour le Qatar à l'image de ce que font les villes candidates pour les J.O. Comme ils respectent les traditions, que leur management (Ancelotti, Leonardo, Blanc et Nasser) est solide et qu'ils sont là pour longtemps, il n'y a aucun grief à leur faire " défend Alain Cayzac, dirigeant du club entre 1987 et 2011, dont deux ans à sa tête (2006/08). Un club de foot considéré comme un média à part entière ? Le Real des Galactiques, le Chelsea d'Abramovitch ou le Manchester City de 2009 n'y avaient pas pensé..." Un club de football peut être considéré comme un média dans la mesure où il "vend" des programmes et des espaces publicitaires, dont il est directement ou indirectement propriétaire. C'est aussi un vecteur de communication pour son président, ses actionnaires, et ses partenaires associés, publics ou privés " conclut Luc Dayan.Le Yuppie aux multiples viesEt David Beckham deviendrait ainsi un animateur star du grand talk-show qatari ? Voire... Le Spice boy a déjà eu plusieurs vies : de l'enfance prolo (mère coiffeuse, père installateur de cuisine) à son adolescence mutique, de ses tocs (il range tout, dans son frigo comme dans ses valises, selon des rites bien à lui) à son cool de l'éternel hollywoodien, du youngster de Manchester au porte-manteau publicitaire en goguette de par le monde. Il a même eu quelques coups de blues que la frénésie du monde 2.0 a passé par pertes et profits : ses doutes et son prêt à Preston North End au début de sa carrière, sa mise au ban de l'Angleterre du football après son expulsion contre l'Argentine au Mondial 98, ses liaisons supposées torrides avec Rebecca Loos et quelques autres à Madrid ou ailleurs, la faillite de ses académies à Greenwich ou en Californie... Un standard de blues prétend qu'on ne doit pas juger un livre à sa couverture mais avec lui, difficile de voir au-delà de l'emballage. " C'est un bon gars, doué, qui vient d'un milieu populaire et qui aurait été aussi à son aise il y a trente ans. Le problème, c'est qu'il représente ce football de yuppies qui sert avant tout à vendre de l'après-rasage et des lunettes de soleil. A partir de quel moment a-t-il cessé d'être complètement un joueur de foot ? ", déplore depuis Los Angeles, John Lydon, l'ancien chanteur des Sex Pistols et de PIL. En attendant, Becks entame son dernier tango à Paris, la ville du luxe et de la mode qui fait tant rêver les Qataris. S'il a fait mentir l'adage anglais selon lequel, " on peut changer de femme mais pas de club ", le natif de Leytonstone (comme Alfred Hitchcok) demeure un mystère insondable et on se demande de quoi sera fait son futur. " C'est une star universelle parce qu'il n'est pas qu'un physique. Il est sincère et proche des gens tout en conservant son aura mystérieuse presque old fashion. Ainsi, il plaît à tous : aux vieux, aux jeunes ; aux riches et aux pauvres ; aux hétéros comme aux gays " décrypte Alain Cayzac, qui se souvient qu'il a fait carrière dans la pub. Un statut que risque de lui envier encore longtemps John Galliano, excommunié aujourd'hui par son milieu professionnel, quasi à la retraite...(1) international anglais de M.U (1981/93)(2) in Le PSG, le Qatar et l'argent : l'enquête impossible de Gilles Verdez et Arnaud Hernant, Editions du moment, 2013. (3): in Mainstream, enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde de Frédéric Martel, Flammarion, 2010.Par Rico Rizzitelli