Il est minuit moins cinq, ce lundi 3 juin 2002. Le bar du prestigieux Hôtel Marriott, sis près de la plage mondaine Haeundae, à Busan, une ville portuaire de Corée, se vide. Le personnel est fatigué mais pas Guus Hiddink, qui va pourtant diriger le premier match de poule de son équipe seize heures plus tard. La Corée, hôtesse du tournoi avec le Japon, affronte la Pologne. "Restez et buvons un café", propose le sélectionneur de la Corée. "De toute façon, je ne peux pas dormir. Venez à mon hôtel, nous bavarderons un peu."

Coorganisatrice du tournoi, la Corée était automatiquement qualifiée mais les présages étaient mauvais. Le pays avait déjà participé à cinq Coupes du Monde sans jamais y gagner de match. Sa première participation remonte à 1954, un an après la fin de la guerre de Corée, qui s'est déclenchée quand la partie Nord, aidée par la Chine, a attaqué le Sud en juin 1950. Le général américain Douglas Mac Arthur a repoussé les Coréens du Nord jusqu'au 38e degré de latitude. On y a mis en place une frontière connue depuis 1953 sous le nom de DMZ (De-Militarised-Zone). Séoul est à moins d'une heure de route.

Un an après le retour de la paix, la Corée du Sud a perdu ses matches 9-0 et 7-0. Son deuxième Mondial, en 1986, lui a valu un match nul contre la Bulgarie. Depuis 1986, la Corée du Sud n'a plus raté de Mondial, une performance dont seuls le Brésil, l'Argentine, l'Espagne, l'Italie et l'Allemagne peuvent se vanter.

En 1990, elle s'est inclinée à trois reprises, notamment contre la Belgique de Guy Thys (2-0). En 1994, elle a réalisé des nuls contre l'Espagne et la Bolivie. En France, son seul résultat positif a été un nul 1-1 contre la Belgique, un verdict qui a privé Marc Wilmots et Cie du deuxième tour. Le 5-0 face aux Pays-Bas est resté bien ancré dans les mémoires coréennes.
Cette claque a donné une idée au président de la Fédération, Chung-Mong-Joon. Il s'est convaincu que le sélectionneur néerlandais, Guus Hiddink, pouvait peut-être aider son équipe à développer un meilleur football.

Little Kim, Big Kim et Slow Kim

Aimé Jacquet avait poliment décliné l'offre. Guus Hiddink n'était pas très chaud non plus mais il a quand même reçu le président aux Pays-Bas. Il lui a expliqué comment il travaillait et pourquoi ça ne marcherait pas en Corée. Chung a alors rétorqué que ça ne posait pas le moindre problème et un Hiddink stupéfait n'a plus trouvé d'objections à lui opposer. Il a toutefois emmené deux adjoints néerlandais : Pim Verbeek, qui allait plus tard devenir sélectionneur de la Corée, et Jan Roelfs, un journaliste de la NOS, engagé comme team manager, qui allait ensuite écrire un livre sur son expérience : 500 jours en Corée du Sud.

En sirotant son café, Hiddink raconte comment il a tout repris à zéro, en posant deux exigences. Dès mars, tous les internationaux jouant en Corée devaient s'entraîner comme une équipe de club. Deuxième condition, des matches de préparation contre des adversaires renommés, à l'étranger.

Les Néerlandais doivent s'habituer à toute une série de coutumes locales : on rote, on crache, avant et après le repas. Il y a les noms, aussi. Les prénoms sont difficiles. Les noms sont Kim, Lee ou Park. Pour distinguer les différents Kim, les coaches leur donnent des surnoms : Little Kim, Big Kim. Le chauffeur de Hiddink est surnommé Driving Kim. Hiddink, Verbeek et Roelfs sursautent un jour en entendant des joueurs dire : "Slow Kim is coming !" Slow Kim est le surnom du président du pays. Kim Dae-jung, héros de la guerre, a été emprisonné et en a gardé un handicap. Le fait que les joueurs osent ainsi parler de l'homme le plus puissant du pays témoigne d'une fameuse évolution de leur comportement.

Car depuis leur arrivée en janvier 2001, les Néerlandais vont de surprise en surprise : les valeurs sud-coréennes, basées sur la tradition, le respect de l'âge et de la hiérarchie, sont transposées au football. "Aux repas, ils se regroupaient en fonction de leur âge", explique Hiddink. "Les plus âgés se rendaient les premiers au buffet puis ils faisaient un signe et le deuxième groupe pouvait les suivre et ainsi de suite jusqu'au tour des cadets. Un jeune n'osait pas adresser la parole à un joueur qui avait un an de plus que lui !"

Progressivement, le sélectionneur sape la hiérarchie. Dès la première semaine, il oblige les joueurs à se mêler à table. Quand un jeune taclait un plus âgé, il lui présentait ses excuses, en long et en large. Hiddink, lui, hurle : "Continue à jouer !" Et ça marche : "Avant, ils n'osaient prendre aucune initiative. Ils jouaient latéralement, confortablement. Puis ils ont remarqué que je ne les punissais pas quand ils échouaient. Ils sont devenus plus entreprenants. La peur les a quittés."

Un président aux anges avec ses Diables

Hiddink s'en prend aux vedettes. Ahn Jung Hwan est alors un des rares Coréens à jouer en Europe - à Pérouse, alors pensionnaire de Serie A, avec l'Anderlechtois Ky Hyeon Seol. Ahn arrive dans une Mercedes flambant neuve, ce qui se remarque dans un pays où on ne voit que des autos coréennes. Il se coiffe, savoure les cris admiratifs des filles autour de lui. Ahn est content de lui-même. Hiddink est moins satisfait car en stage, Ahn n'est nulle part. Donc, Hiddink le laisse à la maison lors des matches suivants, à la consternation de l'intéressé et de la presse : comment peut-on dédaigner un joueur de Serie A ? Ça motive encore plus les autres. Finalement, Ahn se met au travail et est sélectionné.

L'engagement est positif. De ce point de vue, le footballeur coréen est comme n'importe quel autre travailleur de son pays : là, on travaille six jours par semaine et on trouve normal d'effectuer de longues journées. Si la Corée du Sud a tant progressé depuis la guerre, c'est grâce au courage de sa population.

Finalement, Hiddink remanie complètement sa sélection. Il ne conserve que quelques joueurs et il fait interrompre le championnat. Il a disposé de son équipe pendant six mois alors que les grandes nations débarquent en Asie avec des footballeurs fatigués par leur saison.

Le lendemain de notre conversation au Mariott, les joueurs coréens effectuent un tour d'honneur le long des tribunes ornées de rouge du stade de Busan, devant des foules en délire : ils viennent de prendre la mesure de la Pologne 2-0. Ils fêtent allègrement ce qui constitue leur première victoire dans un tour final. Le président Kim Dae-jung agite sa casquette de supporter puis se rend dans le vestiaire pour serrer la main de tous les joueurs. Le pays est en extase alors que six mois plus tôt, tout le monde craignait que Hiddink échoue.

Une semaine avant le match, Lee Kun-Hee, le patron de Samsung, a déclaré que le sélectionneur était exactement le type de manager étranger qu'il aimerait engager. Venant d'une société aussi fermée, empreinte d'une culture d'entreprise conservatrice et désuète, c'est un fameux compliment, au bout de quelques mois.

Lisez la suite de cette saga dans le Sportmagazine de ce 25 juin

LE CAPITAINE DEVENU SÉLECTIONNEUR Hong Myung Bo détient le record du nombre de capes pour la Corée du Sud. Il a porté le maillot national à 136 reprises, de 1990 à 2002, et a disputé quatre Coupes du Monde. Après Guus Hiddink, il est le dixième sélectionneur de son pays en douze ans.

"En 2002, il était le leader indiscutable de l'équipe", explique Jan Roelfs. "Il était un leader paisible, pas un capitaine à la néerlandaise, ne serait-ce que parce qu'il ne parlait pas anglais. Il forçait le respect par son palmarès, sa personnalité, son âge et le fait qu'il jouait au Japon. Plus tard, il s'est produit pour Los Angeles, où il a appris l'anglais. Il a ensuite effectué son apprentissage d'entraîneur auprès de Dick Advocaat et de Guus à Anzhi. C'est là qu'il a fait la connaissance de Ton du Châtinier, qu'il a appris à apprécier."

Quatrième en 2002, la Corée a ensuite remporté un premier match de la phase finale en dehors de ses frontières, en 2006, contre le Togo. Cette victoire et un match nul contre la France ne lui ont pas permis de passer le premier tour. Elle y est parvenue il y a quatre ans grâce à un succès contre la Grèce et à un nul contre le Nigeria mais l'Uruguay a été trop fort pour elle au deuxième tour.

Il est minuit moins cinq, ce lundi 3 juin 2002. Le bar du prestigieux Hôtel Marriott, sis près de la plage mondaine Haeundae, à Busan, une ville portuaire de Corée, se vide. Le personnel est fatigué mais pas Guus Hiddink, qui va pourtant diriger le premier match de poule de son équipe seize heures plus tard. La Corée, hôtesse du tournoi avec le Japon, affronte la Pologne. "Restez et buvons un café", propose le sélectionneur de la Corée. "De toute façon, je ne peux pas dormir. Venez à mon hôtel, nous bavarderons un peu." Coorganisatrice du tournoi, la Corée était automatiquement qualifiée mais les présages étaient mauvais. Le pays avait déjà participé à cinq Coupes du Monde sans jamais y gagner de match. Sa première participation remonte à 1954, un an après la fin de la guerre de Corée, qui s'est déclenchée quand la partie Nord, aidée par la Chine, a attaqué le Sud en juin 1950. Le général américain Douglas Mac Arthur a repoussé les Coréens du Nord jusqu'au 38e degré de latitude. On y a mis en place une frontière connue depuis 1953 sous le nom de DMZ (De-Militarised-Zone). Séoul est à moins d'une heure de route. Un an après le retour de la paix, la Corée du Sud a perdu ses matches 9-0 et 7-0. Son deuxième Mondial, en 1986, lui a valu un match nul contre la Bulgarie. Depuis 1986, la Corée du Sud n'a plus raté de Mondial, une performance dont seuls le Brésil, l'Argentine, l'Espagne, l'Italie et l'Allemagne peuvent se vanter. En 1990, elle s'est inclinée à trois reprises, notamment contre la Belgique de Guy Thys (2-0). En 1994, elle a réalisé des nuls contre l'Espagne et la Bolivie. En France, son seul résultat positif a été un nul 1-1 contre la Belgique, un verdict qui a privé Marc Wilmots et Cie du deuxième tour. Le 5-0 face aux Pays-Bas est resté bien ancré dans les mémoires coréennes. Cette claque a donné une idée au président de la Fédération, Chung-Mong-Joon. Il s'est convaincu que le sélectionneur néerlandais, Guus Hiddink, pouvait peut-être aider son équipe à développer un meilleur football. Little Kim, Big Kim et Slow Kim Aimé Jacquet avait poliment décliné l'offre. Guus Hiddink n'était pas très chaud non plus mais il a quand même reçu le président aux Pays-Bas. Il lui a expliqué comment il travaillait et pourquoi ça ne marcherait pas en Corée. Chung a alors rétorqué que ça ne posait pas le moindre problème et un Hiddink stupéfait n'a plus trouvé d'objections à lui opposer. Il a toutefois emmené deux adjoints néerlandais : Pim Verbeek, qui allait plus tard devenir sélectionneur de la Corée, et Jan Roelfs, un journaliste de la NOS, engagé comme team manager, qui allait ensuite écrire un livre sur son expérience : 500 jours en Corée du Sud. En sirotant son café, Hiddink raconte comment il a tout repris à zéro, en posant deux exigences. Dès mars, tous les internationaux jouant en Corée devaient s'entraîner comme une équipe de club. Deuxième condition, des matches de préparation contre des adversaires renommés, à l'étranger. Les Néerlandais doivent s'habituer à toute une série de coutumes locales : on rote, on crache, avant et après le repas. Il y a les noms, aussi. Les prénoms sont difficiles. Les noms sont Kim, Lee ou Park. Pour distinguer les différents Kim, les coaches leur donnent des surnoms : Little Kim, Big Kim. Le chauffeur de Hiddink est surnommé Driving Kim. Hiddink, Verbeek et Roelfs sursautent un jour en entendant des joueurs dire : "Slow Kim is coming !" Slow Kim est le surnom du président du pays. Kim Dae-jung, héros de la guerre, a été emprisonné et en a gardé un handicap. Le fait que les joueurs osent ainsi parler de l'homme le plus puissant du pays témoigne d'une fameuse évolution de leur comportement. Car depuis leur arrivée en janvier 2001, les Néerlandais vont de surprise en surprise : les valeurs sud-coréennes, basées sur la tradition, le respect de l'âge et de la hiérarchie, sont transposées au football. "Aux repas, ils se regroupaient en fonction de leur âge", explique Hiddink. "Les plus âgés se rendaient les premiers au buffet puis ils faisaient un signe et le deuxième groupe pouvait les suivre et ainsi de suite jusqu'au tour des cadets. Un jeune n'osait pas adresser la parole à un joueur qui avait un an de plus que lui !" Progressivement, le sélectionneur sape la hiérarchie. Dès la première semaine, il oblige les joueurs à se mêler à table. Quand un jeune taclait un plus âgé, il lui présentait ses excuses, en long et en large. Hiddink, lui, hurle : "Continue à jouer !" Et ça marche : "Avant, ils n'osaient prendre aucune initiative. Ils jouaient latéralement, confortablement. Puis ils ont remarqué que je ne les punissais pas quand ils échouaient. Ils sont devenus plus entreprenants. La peur les a quittés." Un président aux anges avec ses Diables Hiddink s'en prend aux vedettes. Ahn Jung Hwan est alors un des rares Coréens à jouer en Europe - à Pérouse, alors pensionnaire de Serie A, avec l'Anderlechtois Ky Hyeon Seol. Ahn arrive dans une Mercedes flambant neuve, ce qui se remarque dans un pays où on ne voit que des autos coréennes. Il se coiffe, savoure les cris admiratifs des filles autour de lui. Ahn est content de lui-même. Hiddink est moins satisfait car en stage, Ahn n'est nulle part. Donc, Hiddink le laisse à la maison lors des matches suivants, à la consternation de l'intéressé et de la presse : comment peut-on dédaigner un joueur de Serie A ? Ça motive encore plus les autres. Finalement, Ahn se met au travail et est sélectionné. L'engagement est positif. De ce point de vue, le footballeur coréen est comme n'importe quel autre travailleur de son pays : là, on travaille six jours par semaine et on trouve normal d'effectuer de longues journées. Si la Corée du Sud a tant progressé depuis la guerre, c'est grâce au courage de sa population. Finalement, Hiddink remanie complètement sa sélection. Il ne conserve que quelques joueurs et il fait interrompre le championnat. Il a disposé de son équipe pendant six mois alors que les grandes nations débarquent en Asie avec des footballeurs fatigués par leur saison. Le lendemain de notre conversation au Mariott, les joueurs coréens effectuent un tour d'honneur le long des tribunes ornées de rouge du stade de Busan, devant des foules en délire : ils viennent de prendre la mesure de la Pologne 2-0. Ils fêtent allègrement ce qui constitue leur première victoire dans un tour final. Le président Kim Dae-jung agite sa casquette de supporter puis se rend dans le vestiaire pour serrer la main de tous les joueurs. Le pays est en extase alors que six mois plus tôt, tout le monde craignait que Hiddink échoue. Une semaine avant le match, Lee Kun-Hee, le patron de Samsung, a déclaré que le sélectionneur était exactement le type de manager étranger qu'il aimerait engager. Venant d'une société aussi fermée, empreinte d'une culture d'entreprise conservatrice et désuète, c'est un fameux compliment, au bout de quelques mois. Lisez la suite de cette saga dans le Sportmagazine de ce 25 juin