Dans sa biographie " Je pense donc je joue ", Andrea Pirlo se souvient parfaitement du jour où Antonio Conte a repris la Juventus. " C'était dans les montagnes, en stage. Il nous a rassemblés dans la salle de gymnastique et a dit : Les gars, ça fait deux ans que vous terminez septièmes. C'est terrible. Je ne suis pas venu ici pour ça. Il est temps qu'on arrête d'être mauvais. Vous n'avez qu'une chose à faire : m'écouter. Ce qui vous manque, c'est ma motivation. "
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Dans sa biographie " Je pense donc je joue ", Andrea Pirlo se souvient parfaitement du jour où Antonio Conte a repris la Juventus. " C'était dans les montagnes, en stage. Il nous a rassemblés dans la salle de gymnastique et a dit : Les gars, ça fait deux ans que vous terminez septièmes. C'est terrible. Je ne suis pas venu ici pour ça. Il est temps qu'on arrête d'être mauvais. Vous n'avez qu'une chose à faire : m'écouter. Ce qui vous manque, c'est ma motivation. " Conte, écrit Pirlo, était " un possédé, comme si le sort de la Juventus ne dépendait que de lui. " Après un gros mois de travail, les joueurs de l'Internazionale ricaneront sans doute en lisant les mots de Pirlo. Début juin, un ouragan s'est abattu sur le club milanais et il n'est pas encore calmé. Mais cet ouragan a aussi commencé quelque part. Où et comment avez-vous commencé à jouer au football ? ANTONIO CONTE : C'est mon père qui m'a transmis sa passion. Il était président d'un vieux club dans ma ville natale, la Juventina Lecce. En fait, il y faisait tout : président, entraîneur, responsable des installations... Il reprenait les équipements à la maison, les lavait et les préparait pour les enfants. La Juventina jouait en noir et blanc. Ce club, c'était sa passion. Dès que j'ai pu marcher, il m'a emmené aux matches. J'attendais ces dimanches avec impatience, c'étaient des jours de fête. J'ai été nourri au pain et au football, cette passion ne m'a jamais quitté. À la maison, on était supporter de Lecce et de la Juventus. Votre père avait-il un métier ? CONTE : Il louait des voitures et conduisait le bus scolaire. Ma mère était couturière. Je me souviens des superbes robes de mariée qu'elle confectionnait à la main. Elle travaillait dur et me grondait si j'envoyais le ballon contre une de ces robes et la salissais. Votre véritable carrière a débuté dans l'autre club de Lecce, qui rejoue désormais en Serie A ? CONTE : J'ai commencé à jouer à la Juventina, jusqu'au jour où les responsables de Lecce ont demandé à mon père si je pouvais passer un test chez eux. Mon père n'était pas super-heureux. Le plus important, pour lui, c'étaient les études. Même si le football était sa passion, ce n'était pas une priorité. Il craignait que le football me détourne de mes objectifs. Quand j'ai eu 12 ans, il m'a dit : Antonio, que les choses soient claires : si un jour quelqu'un fait une remarque à ta mère lors d'une réunion de parents, le foot, c'est terminé. Depuis ce jour-là, j'ai accordé autant d'importance à mes manuels scolaires qu'au football, par respect pour ma famille. Ça n'a pas toujours été facile mais je n'ai jamais abandonné et j'ai fini par obtenir brillamment mon diplôme de mécanicien automobile. Vous collectionniez les figurines Panini ? CONTE : Je n'osais pas demander de l'argent à mes parents pour en acheter. Je n'ai jamais manqué de rien mais on ne roulait pas sur l'or. À l'époque, en étant malin, il y avait un autre moyen d'acquérir ces autocollants : il suffisait d'acheter les premiers et de jouer pour gagner les autres. J'ai toujours un pincement au coeur quand je repense aux albums que je n'ai jamais pu compléter. Et puis, un jour, vous vous êtes retrouvé dans l'album. CONTE : Ce n'est que ce jour-là qu'on se sent vraiment joueur de foot. C'est un véritable jalon dans une carrière. Au début, c'était même plus important que l'argent que j'allais gagner. Quand je jouais avec la Primavera de Lecce, je touchais 30.000 lires ( 15,5 euros, ndlr) par victoire et la moitié en cas de match nul. Ces primes m'ont permis de m'acheter une Vespa 125 cc d'occasion. Plus tard, avec l'argent de mon premier contrat, je me suis offert une petite Suzuki. Quel souvenir gardez-vous de votre passage de Lecce à la Juventus ? CONTE : Sergio Brio et Cestmir Vycpalek étaient venus me voir jouer. En novembre, j'avais deux propositions : une de la Juventus et une de l'AS Roma. Plus tard, Giampiero Boniperti , le grand patron de l'époque, m'a appelé au nom de la Juventus pour me dire : Tu dois venir chez nous. Passe-moi ta mère. Elle était trop timide pour parler à Boniperti au téléphone. Il voulait juste la rassurer et lui dire qu'à Turin, je trouverais une nouvelle famille. Je suis arrivé à Turin en novembre 1991. C'était assez traumatisant. Je me souviens avoir attendu Riccardo Agricola, le médecin du club, à l'hôtel. Il y avait tellement de brouillard qu'on n'y voyait pas à un mètre. Pour moi, qui venait d'une région ensoleillée et qui allait à la plage jusqu'en octobre, c'était un choc. C'est surtout le climat qui a rendu ma première saison à la Juventus difficile. Je vouvoyais les joueurs, je ne parvenais pas à les tutoyer. Pour moi, c'étaient des idoles, je collais leur figurine dans mes albums Panini. Et soudain, je me retrouvais entre Roberto Baggio et Toto Schillaci. Plus tard, vous êtes revenu à la Juventus en tant qu'entraîneur. Vous y avez trouvé une équipe qui restait sur une septième place mais vous avez été champion trois fois d'affilée. CONTE : C'est la seule fois où je me suis proposé moi-même à un club. Je suis allé trouver Andrea Agnelli. J'avais fait du bon boulot à Bari et j'étais sur le point d'être sacré champion de Serie B avec Sienne. Un jour, Silvio Baldini, un confrère, m'a demandé si je n'aimerais pas entraîner la Juventus. Il m'a dit : Tu dois faire comme Pep Guardiola. Il est allé proposer ses services au président de Barcelone. Va voir Agnelli. Je me suis dit qu'il était fou mais l'idée me trottait en tête. Un jour, je suis allé voir le président. Nous avons beaucoup parlé, je lui ai expliqué ma façon de voir les choses : Dans le football moderne, tout est question d'intensité. Cette équipe doit être capable de jouer la Ligue des Champions mais, pour cela, il faut ramener des joueurs déterminants. Le plus important, pour moi, c'est que les joueurs aient le sentiment de faire partie de quelque chose. Ils ne doivent pas penser qu'ils sont juste de passage mais doivent être convaincus qu'ils peuvent contribuer à écrire une partie de l'histoire du club. Ce message a fait mouche. Quand je suis entré, je n'avais aucune chance d'obtenir le job. Quand je suis sorti, cette perspective avait déjà sérieusement augmenté. Et vous êtes devenu le nouvel entraîneur de la Juventus. CONTE : La Juventus sortait d'une période difficile au cours de laquelle il avait fallu faire table rase du passé. Fabio Paratici, qui était alors directeur sportif adjoint et est aujourd'hui directeur sportif, m'a beaucoup aidé. Il y avait de la qualité dans le noyau mais Fabio m'a prévenu qu'il y avait un problème au niveau de l'implication. Or, c'était très important pour moi. Il avait raison. Nous avons renvoyé pas mal de joueurs, même des bons. Nous les avons remplacés par Andrea Pirlo, Arturo Vidal, Stephan Lichtsteiner, Mirko Vucinic et Emanuele Giaccherini. Quelle a été la part de Pirlo dans vos succès avec la Juventus ? CONTE : Andrea avait pratiquement été viré de l'AC Milan. Ce que je retiens de lui, c'est son assiduité à l'entraînement. Les séances étaient dures, surtout au début. On voulait montrer à tout le monde qu'on n'arriverait en Ligue des Champions qu'à force de sacrifices, de persévérance, d'engagement et de labeur. Andrea a montré l'exemple. Il n'a jamais fait la moindre remarque, il a toujours été très concentré et volontaire. Dès lors, ceux qui auraient été tentés de dire qu'ils étaient fatigués ou que les entraînements étaient trop durs n'osaient pas se plaindre. Votre choix tactique s'est avéré payant. CONTE : Dans ma tête, je voulais jouer en 4-4-2. Au début, c'est ce que nous avons fait, avec Pirlo et Claudio Marchisio au centre. Mais nous sommes passés au 3-5-2 qui est devenu la marque de fabrique de la nouvelle Juventus. Lors du premier match, contre Parme, j'ai fait entrer Vidal et je suis passé au 4-3-3. Nous avons gagné 4-1. Un entraîneur doit être souple, ce n'est pas un idéologiste. Bien sûr, il faut des principes et des idées. Celui qui pense qu'un système n'est qu'une suite de chiffres se trompe. Derrière tout système tactique, il y a une idée. Cela veut dire qu'il faut mémoriser et répéter des phases de jeu pour défendre, reconquérir le ballon et savoir quand presser ou non. À la Juventus, nous avons créé un ensemble d'une cohésion exceptionnelle. On l'a pratiquement oublié mais, la première année, nous n'avons pas été battus. Et nous avons terminé la troisième saison avec un record de 102 points. Le football, pour vous, c'est un art ou une science ? CONTE : Un peu des deux. Il faut connaître et maîtriser tous les aspects scientifiques, médicaux et technologiques. Mais le talent a autant d'importance, tout comme la capacité de créer au départ d'une organisation générale. Et chaque individu a un rôle à jouer. Pourquoi la Juventus n'a-t-elle pas réussi à remporter la Ligue des Champions ? CONTE : La Juventus que j'ai reprise ne jouait plus les premiers rôles, ni en Italie, ni en Europe. Mais nous avions de bons joueurs qui avaient un peu d'expérience en Ligue des Champions, comme Pirlo, ce qui nous a permis d'obtenir rapidement des résultats. Chelsea avait aussi terminé dixième avant mon arrivée et il n'était pas européen. Nous avons été champions et nous nous sommes qualifiés pour la Ligue des Champions. Je n'ai jamais pu commencer à travailler dans un club qui était déjà au sommet. J'ai toujours travaillé dans des circonstances difficiles mais j'ai toujours réussi à ramener mon équipe au sommet. Pourquoi avez-vous soudain décidé de quitter la Juventus en pleine préparation ? CONTE : Je restais sur trois années très intenses, j'avais tiré plus que le maximum des capacités de l'équipe. Ça devenait lourd. Même dans les meilleures familles, il y a parfois des divergences de vues. Pendant trois ans, j'ai tout donné. Je me sentais redevable envers Andrea Agnelli. Je lui avais promis que la Juventus reviendrait au top mondial et, malgré les succès, je n'y étais pas tout à fait arrivé. Que retenez-vous de votre passage par l'Angleterre ? CONTE : Ça m'a rendu plus fort, plus complet. C'est une expérience que je conseillerais à tous les entraîneurs italiens. C'est dur mais ça en vaut vraiment la peine. L'arrivée d'autant d'entraîneurs étrangers a beaucoup influencé la culture footballistique anglaise, où on accordait peu d'importance à l'aspect tactique. Aujourd'hui, les clubs anglais allient la tactique à leurs valeurs traditionnelles comme l'intensité et la persévérance. Vous voici de retour en Italie, à l'Inter. Que doit faire un club qui veut vous engager pour vous convaincre ? CONTE : Celui qui me veut doit savoir que je dois pouvoir trancher. Que je suis capable d'adapter mes idées et mes méthodes de travail mais que je les appliquerai. L'objectif d'un entraîneur ne doit pas être de faire le moins de dégâts possible. Je veux avoir du poids en matière de politique sportive car je suis dur envers moi-même et n'ai qu'une obsession : gagner. C'est pour cela que je travaille mais le chemin qui mène au succès est fait de travail, de sacrifices, de réflexion de groupe et de cohésion. Nous devons toujours penser en termes collectifs, pas individuels. Je ne connais pas d'autre moyen de gagner. Un nouveau projet ne m'intéresse donc que dans la mesure où je sens que je vais pouvoir battre tout le monde. De quelle équipe et de quel joueur du passé gardez-vous le meilleur souvenir ? CONTE : Ma référence, ce sont les cris de Marco Tardelli. Il était omniprésent sur le terrain, y mettait tout son coeur mais jouait aussi intelligemment. Mon équipe préférée, c'est la Squadra Azzura championne du monde en 1982. Je l'adorais parce que, contre l'Argentine et le Brésil, ses joueurs avaient repoussé leurs limites. J'étais encore petit mais ils m'ont appris que rien n'est impossible. À condition d'avoir une idée, de croire en soi et de tout donner.