Le refrain est semblable à un paysage des Alpes, entre l'audace qui mène aux sommets et des passages bien trop tranquilles dans la vallée. Cela fait maintenant une dizaine d'années que l'Italie alterne les étés européens bouillants et les Mondiaux anonymes. Éliminée au premier tour en 2010 et 2014, carrément absente du grand rendez-vous russe de 2018, la Squadra Azzurra était par contre la sensation de l'EURO 2012 avec Cesare Prandelli, Mario Balotelli et Andrea Pirlo au sommet de leur art, puis quatre ans plus tard avec l'armée de soldats récitant les chorégraphies maniaques d' Antonio Conte. Même s'il a été retardé de douze mois, le voyage européen de 2021 prend le même chemin que ses prédécesseurs, avec dans les valises les indices d'un séjour en hauteur qui pourrait bien devenir de longue durée.
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Le refrain est semblable à un paysage des Alpes, entre l'audace qui mène aux sommets et des passages bien trop tranquilles dans la vallée. Cela fait maintenant une dizaine d'années que l'Italie alterne les étés européens bouillants et les Mondiaux anonymes. Éliminée au premier tour en 2010 et 2014, carrément absente du grand rendez-vous russe de 2018, la Squadra Azzurra était par contre la sensation de l'EURO 2012 avec Cesare Prandelli, Mario Balotelli et Andrea Pirlo au sommet de leur art, puis quatre ans plus tard avec l'armée de soldats récitant les chorégraphies maniaques d' Antonio Conte. Même s'il a été retardé de douze mois, le voyage européen de 2021 prend le même chemin que ses prédécesseurs, avec dans les valises les indices d'un séjour en hauteur qui pourrait bien devenir de longue durée. Sous les ordres de Roberto Mancini, la Squadra semble plus moderne que jamais. Loin des clichés qui la veulent encore défensive, alimentés par des filets restés inviolés lors de la phase de poules, l'Italie se présente dans le grand huit final avec les chiffres d'un football conquérant et rythmé, aux antipodes des recettes de ses succès d'hier. Équipe qui a tiré le plus souvent au but de la phase de poules, la sélection de Mancini occupe les hautes sphères des classements qui racontent son football vertigineux: troisième équipe à faire le plus progresser le ballon par ses passes, quatrième à le faire via ses courses balle au pied, et deuxième pays qui tente le plus de passes dans le dos de la défense adverse, l'Italie va droit au but avec un enthousiasme, un culot et des certitudes qui rappellent l'Espagne de Luis Aragonés. Avec le même destin que la Roja, sacrée à Vienne le 29 juin 2008? La revue d'effectif pointe pourtant plus de promesses que de certitudes. À l'exception de Marco Verratti et Jorginho, bientôt rejoints par Gianluigi Donnarumma, rares sont ceux qui peuvent se targuer d'un statut de titulaire dans l'une des meilleures équipes d'Europe. Le renouveau tient plutôt en une réunion de gènes communs qu'en un rencard entre comètes. Peut-être parce que la colonne vertébrale de la Squadra s'est façonnée entre les mains de certains des meilleurs sculpteurs transalpins du football moderne. Chacun à leur manière, et avec leurs méthodes, Antonio Conte, Zdenek Zeman, Maurizio Sarri, Gian Piero Gasperini, Eusebio Di Francesco et Roberto De Zerbi ont planté les graines de cette séduisante Italie. À eux six, et sans compter le passage de Conte à la tête de la sélection, ils ont coaché 1996 rencontres de club des 23 joueurs de champ invités par Mancini à la grande fête européenne de l'été 2021. Seuls Federico Chiesa, Andrea Belotti, Giovanni Di Lorenzo et Gaetano Castrovilli n'ont pas croisé la route des six architectes de l'ombre de l'Italie du futur. Au commencement, il y a toujours Arrigo Sacchi. Le grand révolutionnaire du football italien, souvent cité comme référence et interrogé par les médias de la Botte comme on consulte une Bible, met l'Italie à l'envers au tournant des nineties. Il règne sur le Calcio grâce à un football en zone, basé sur une conception plus collective et offensive du jeu au pays des stoppeurs hargneux et des trequartisti qui gagnent les matches tout seuls. Depuis son bureau au sein d'une banque, où il officie la semaine avant d'écumer les pelouses des divisions inférieures le week-end, Maurizio Sarri enchaine les VHS et prend des notes. "Si je suis entraîneur, c'est à Sacchi que je le dois", confesse volontiers celui qui deviendra la nouvelle référence des bancs de Serie A en transformant le bouillant Napoli en rival majeur de l'invincible Juve. Chez ses Partenopei, Jorginho oriente le jeu devant la défense malgré un physique miniature, tandis que Lorenzo Insigne allume des étincelles en s'invitant entre les lignes et au coeur du jeu depuis sa position d'ailier gauche. Les mouvements sont soignés et dynamiques, le football offensif. "Si je voyais mon équipe défendre et jouer le contre, après trente minutes j'aurais envie de me lever et de retourner à la banque", explique dans la presse italienne celui qui définit son jeu à partir de ses circuits de passes: "Il faut verticaliser le plus souvent possible, ou bien rejouer en retrait. Je veux voir le moins de passes latérales possible." Un mantra qui semble être devenu celui d'une Squadra désormais bercée dans ce football plus audacieux. Cette saison, la Serie A s'est effectivement conclue à la barre de 1163 buts inscrits. C'est plus de cent de plus que la Premier League, 210 de plus que la Liga. Pour rencontrer l'un des principaux responsables de ces compteurs qui décollent, il faut se rendre à Bergame, berceau d'une Atalanta qui vient de passer l'hiver en Ligue des Champions lors de deux éditions consécutives, seulement sortie de la piste aux étoiles par le PSG et le Real Madrid. Triple tenante du titre de meilleure attaque du Calcio, avec des saisons bouclées à 77, 98 puis 90 buts, la Dea déploie un football spectaculaire et époumonant. "Jouer contre eux, c'est comme aller chez le dentiste", témoigne un Pep Guardiola malmené sur la scène continentale par les hommes d'un Gian Piero Gasperini qu'il tient en haute estime. Viré de l'Inter cinq matches après son arrivée à l'été 2011, le Piémontais avait été invité dans la foulée par le Catalan à suivre les séances d'entraînement de son Barça. Si le système de jeu est différent de celui de Sarri, avec un 3-4-3 plein d'audace, qui multiplie les corps et les courses dans le camp adverse, les ingrédients de la recette de Gasperini ont des saveurs qui rappellent celles du Sarriball: une intensité hors normes, un jeu résolument tourné vers l'avant, et des astuces sorties d'un esprit torturé pour trouver de l'espace sur le terrain. À ses joueurs, Gasp conseille ainsi de se placer près de l'arbitre, par définition toujours libre et bien placé pour avoir le jeu sous les yeux. Pour exacerber leur sens collectif et offensif, il inonde son vestiaire de clichés d'une meute de loups et martèle un proverbe chinois sorti de L'art de la guerre de Sun Tzu: "Défendre vous rend invincible, mais si vous voulez gagner, il faut attaquer." Le message est reçu, et transmis à Matteo Pessina, Rafael Toloi, Bryan Cristante et surtout Leonardo Spinazzola, une cinquantaine de matches sous ses ordres et un moteur qui en fait l'un des hommes en vue du début de l'EURO depuis son couloir gauche. "Je ne croirai jamais dans le concept qui dit d'attendre que l'adversaire fasse une erreur", explique le sexagénaire au Guardian. "Je crois qu'il faut tout faire pour lui voler le ballon et l'attaquer." "Je n'aime pas la possession stérile. Je ne veux pas me replier et attendre l'adversaire. Je veux y aller, et leur courir après", raconte presque en écho Eusebio Di Francesco, pour Coaches' Voice. Au bout de la saison 2012-2013, l'ancien milieu de terrain ouvre la belle histoire du club de Sassuolo en hissant le club d'Émilie-Romagne jusqu'à l'élite italienne via un titre en Serie B. Les Neroverdi accrochent même la Coupe d'Europe quelques saisons plus tard, grâce à un football toujours positif et spectaculaire qui en fait un repaire de choix pour les jeunes talents locaux en quête d'un temps de jeu impossible à accumuler dans les grands clubs. Francesco Acerbi et surtout Domenico Berardi sont les échos de ce premier Sassuolo au sein de la Squadra, alors que d'autres membres du groupe de Mancini croiseront la route de Di Francesco au Stadio Olimpico, quand l'ancien Giallorosso prend les rênes de "sa" Roma. Résolument moderne, se présentant comme "un coach qui favorise le jeu vertical", EDF a plus de réussite que Gasperini, moins que Sarri dans son étape supérieure, mais les rejoint malgré tout dans un registre de coaches qui font plus briller des joueurs moyens dans un système d'exception que des joueurs d'exception dans un module qui devient alors trop restrictif. Sans véritable star offensive autour de laquelle articuler son jeu, comme c'était souvent le cas par le passé avec des Francesco Totti, Alessandro Del Piero ou Roberto Baggio, la Squadra de Mancini s'inscrit dans le registre de cette nouvelle vague du jeu italien. Celle guidée par le credo d'Antonio Conte: Testa bassa e pedalare. "La tête basse, et on pédale." "Pour que l'équipe tourne bien, il faut que tout le monde parle la même langue footballistique", explique Roberto De Zerbi à SoFoot. Dernière hype en date des bancs de touche italiens, celui qui a fait de Sassuolo l'une des équipes les plus scrutées de la Botte par les amateurs de jeu semble avoir voulu éviter le piège dans lequel sont tombés ses prédécesseurs en optant pour un avenir sur le banc du Shakhtar, là où projet à long terme et football offensif font office de dogmes. Coach de Berardi, mais aussi de l'épatant Manuel Locatelli ou du prometteur Giacomo Raspadori au Mapei Stadium, RDZ est également apôtre d'un football fait de dynamiques collectives au service des exploits individuels. "Le football est un système interdépendant, c'est pourquoi la capacité des défenseurs à savoir créer le jeu a aujourd'hui une importance stratégique", explique celui qui était souvent décrit comme un extraterrestre au début de sa carrière sur les bancs de touche, quand il insistait pour que ses équipes ressortent au sol en empruntant un chemin de passes courtes et de mouvements synchronisés. "C'est indispensable de commencer comme ça, pour ensuite permettre aux joueurs qui font la différence de recevoir le ballon dans une position utile." Plutôt déployé en 4-3-3, le Sassuolo de cet amoureux de Guardiola diffère légèrement de celui de Di Francesco, dont l'inspiration est différente: "Je ne suis pas fan du concept de copier le style d'un autre, mais sur le plan offensif, j'ai énormément appris de Zdenek Zeman", admet celui qui a officié en tant que milieu de terrain sous les ordres du Tchèque, gourou d'un 4-3-3 complètement déséquilibré qui en fait un génie pour les uns, un fou pour les autres. "Mon système, ça a toujours été le 4-3-3", explique à SoFoot celui qui avait fait trembler la Botte avec son équipe de Foggia au début des années 90. "Une défense qui joue le hors-jeu, et des attaquants qui pressent dès qu'ils perdent la balle", résume le Tchèque, semblant presque décrire le jeu mis en place par Mancini à la tête de la Squadra en une dernière formule: "Le football, c'est une explosion de mouvements." Au printemps 2012, Zeman réalise une saison à son image, depuis le banc de Pescara, en Serie B. Un titre acquis avec la meilleure attaque du championnat (nonante buts marqués, contre 63 pour son dauphin), mais seulement la dixième meilleure défense. Sur le terrain, un certain Marco Verratti oriente le jeu et distribue les caviars, Lorenzo Insigne percute depuis son flanc et Ciro Immobile met les ballons au fond. Un étage plus haut, la Juve retrouve le goût du titre après les années Calciopoli, grâce à l'électrochoc causé par l'arrivée de son nouvel entraîneur, Antonio Conte. C'est le début d'une hégémonie en noir et blanc sur le sol italien qui ne sera brisée que neuf ans plus tard, quand le même Conte mènera jusqu'au titre une Inter qui a fait émerger les talents d' Alessandro Bastoni et Nicolò Barella. Les préceptes obsessionnels du Mister, qui va même jusqu'à choisir le café servi au centre d'entraînement, parlent dans la Gazzetta d'un "football moderne où tout est question d'intensité", et d'un "joueur moderne qui doit être rapide, solide, endurant et résistant." C'est l'image d'une Italie qui n'a pas les meilleurs joueurs, mais peut-être la meilleure équipe. D'un pays qui a retrouvé le jeu sans perdre cette identité qui l'amène à courir toujours un peu plus que les autres quand la victoire est au bout. Et d'un style asséné par des coaches aux idées obstinées. "Je suis comme un marteau, je ne cesse d'enfoncer le clou", résume Antonio Conte. Des fondations indispensables dans la construction d'une armoire à trophées.