Le Camp Nou était complètement vide, le 1er octobre dernier, à l'occasion du match opposant le FC Barcelone à Las Palmas. Seuls quelques stewards et journalistes ont pu suivre ce match au cours duquel Messi a inscrit deux des trois buts de son équipe (3-0). Mais le résultat n'a guère d'importance. Le Barça portait ce jour-là les couleurs de la Catalogne. Sur le marquoir, tout au long des 90 minutes, on pouvait lire Democrácia. Il était clair qu'à cette occasion, on ne parlerait pas de football.
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Le Camp Nou était complètement vide, le 1er octobre dernier, à l'occasion du match opposant le FC Barcelone à Las Palmas. Seuls quelques stewards et journalistes ont pu suivre ce match au cours duquel Messi a inscrit deux des trois buts de son équipe (3-0). Mais le résultat n'a guère d'importance. Le Barça portait ce jour-là les couleurs de la Catalogne. Sur le marquoir, tout au long des 90 minutes, on pouvait lire Democrácia. Il était clair qu'à cette occasion, on ne parlerait pas de football. Au matin du match, pourtant, tout semblait normal. Les guichets avaient ouvert normalement et on attendait 75.000 spectateurs. L'équipe locale s'était préparée comme elle le fait d'habitude. Seuls Sergi Roberto et Gerard Piqué n'avaient pas participé à la promenade matinale. Ils étaient allés voter dans le cadre d'un référendum attendu depuis longtemps mais interdit par les autorités.A leur retour, le ciel du Camp Nou s'était assombri. A peine remise du raid mortel perpétré par un fanatique de l'EI, la Catalogne était à nouveau en proie à la violence. Cette fois, les terroristes radicalisés n'avaient rien à voir. C'était la police espagnole qui sortait les matraques, blessant près de 900 citoyens. Cela fait des siècles que la Catalogne réclame son indépendance. Les Catalans parlent leur propre langue et ont leur histoire mais, depuis 1714, ils sont rattachés à l'Espagne. Ils disent pourtant être différents des Espagnols. En 2014, déjà, un référendum relatif à l'indépendance de la Catalogne avait eu lieu mais sur base volontaire. Le 1er octobre dernier, le vote était formel : si 51 % des Catalans votaient pour l'indépendance, la province l'aurait réclamée. L'Espagne n'était cependant pas d'accord. Rajoy, le Premier ministre, avait condamné l'initiative. La Cour Constitutionnelle était même allée plus loin, la déclarant illégale. Toute personne y participant serait considérée comme un criminel. Au cours des semaines précédant le scrutin, la police avait arrêté des fonctionnaires, des ministres et des bourgmestres. Le 1er octobre, la violence éclatait. La police catalane et les pompiers protégeaient les bureaux de vote et les citoyens contre les coups de matraque et les balles des forces de l'ordre espagnoles. Une vraie guerre civile. Des mois avant le référendum, le FC Barcelone s'était déjà déclaré partisan de celui-ci. Et le 1er octobre, il était à nouveau sous le feu des projecteurs. Il avait demandé le report du match contre Las Palmas mais la fédération avait refusé. Il décida alors de le jouer à huis clos. Le président JosepBartomeu expliquait qu'en découvrant un Camp Nou vide, le monde entier constaterait que quelque chose ne tournait pas rond en Catalogne. Après le match, le club condamnait la violence policière dans un communiqué officiel. " Nous sommes pour la démocratie ", pouvait-on lire. Gerard Piqué, en larmes, répondait aux questions de la presse et réaffirmait le message du club. Ceux qui pensent que les déclarations politiques du Barça et de Piqué n'ont rien d'exceptionnel se trompent. La presse madrilène ne s'est pas privée de fustiger l'attitude du club et de son défenseur. L'histoire de l'Espagne et de la lutte pour l'indépendance de la Catalogne a laissé des traces sanglantes. En se profilant comme un club séparatiste, le Barça réveille la douleur. Il fait semblant de ne pas avoir le choix, affirme que la lutte pour l'indépendance fait partie de son ADN. Mais est-ce le cas ? Selon le président Bartomeu, le Barça et la nation catalane sont inséparables. Comme si le club Etait né en 1714, lorsque Barcelone fut annexée par l'Etat espagnol, comme s'il luttait depuis trois siècles contre les brutes de Madrid. Rien n'est moins vrai. Le club a été fondé en 1899 par un Suisse, Joan Gamper, et a mis très longtemps avant de faire parler de lui sur la scène internationale. Il avait, certes, un caractère catalan mais celui-ci n'était pas si fort que cela. Ce n'est qu'à partir de 1939 qu'il s'est mis à lutter, au moment de la guerre contre le fascisme. Demandez à un fan du Barça pourquoi le Real est le club qui possède le plus de trophées. Il vous répondra que c'est parce que le Général Franco, dictateur au pouvoir de 1939 à 1975, était supporter du club merengue. Franco avait pris le pouvoir après la guerre civile de 1936, un combat entre fascistes et républicains qui était, en quelque sorte, la répétition générale de la Deuxième Guerre mondiale. Hitler avait testé sa force aérienne en bombardant les villes catalanes. Les fascistes avaient gagné la guerre civile et Franco allait gouverner le pays d'une main de fer pendant près de 40 ans. Un jour, il avait dit qu'il purifierait son pays, même s'il lui fallait pour cela " tuer la moitié de l'Espagne. " Plus de 200.000 citoyens perdirent la vie, victimes de la répression. Franco n'admettait ni l'opposition, ni les autres langues, ni les autres cultures. La Catalogne avait donc intérêt à se tenir tranquille. Les clubs de football ressentaient également l'influence de Franco. Cela ne signifie pas que les matches étaient achetés mais que tout devait être espagnol. Chaque joueur devait jurer fidélité à Franco et les dirigeants étaient choisis par le gouvernement. Le premier match sous le régime fasciste opposait le FC Barcelone à l'Athletic Bilbao. Il commençait avec 30 minutes de retard en raison des discours en l'honneur de Franco, de l'hymne national (joué deux fois) et des rituels fascistes. Le foot, sous Franco, c'était une communion. Et vraiment pas le moment de lancer des chants de protestation catalans, comme Bartomeu voudrait le faire croire. C'est surtout entre 1960 et 1980 que le Real allait dominer le football espagnol, avec 14 titres en 20 ans. Un succès que les fans du Barça justifient par la corruption. Ce qu'ils ne disent pas, c'est qu'au moment où l'autorité de Franco était la plus forte, c'est Barcelone qui a décroché le plus de trophées : 7 titres entre 1945 et 1960, avec le légendaire Hongrois László Kubala en vedette. Kubala avait fui le régime communiste d'Europe de l'Est et était suspendu mais le Général Franco avait fait en sorte que Kubala puisse offrir sa première période de gloire au Barça. Le soutien du régime au Real n'est cependant pas seulement un mythe. Au moment de la période de gloire du club madrilène, l'Espagne était en proie à un sérieux déficit d'image. A cause de la politique de Franco, le pays n'avait plus évolué depuis 1940. Il y a quelques décennies encore, il n'y avait même pas d'autoroute traversant le pays du nord au sud. Dans les années 60, Franco et ses proches voulaient donc s'ouvrir quelque peu. Et le Real Madrid constituait le produit d'exportation par excellence. L'équipe de la capitale cumulait les succès en Coupe d'Europe. Les barbares de l'Espagne antidémocratique ridiculisaient les clubs de villes hippies ou progressistes comme Londres. Le Real légitimait le régime de Franco : si les joueurs étaient aussi bons, c'est parce que tout allait bien dans le pays. Les matches européens s'apparentaient à des missions diplomatiques. Mais le Real n'apportait pas un soutien exagéré à Franco. Il le respectait, comme le Barça. Parce qu'il n'avait pas le choix. Dès les années 70, le FC Barcelone est devenu de plus en plus la soupape d'échappement de la population catalane, un thermomètre de la fièvre nationaliste. Plus Franco lâchait du lest, plus le Camp Nou réclamait sa propre nation. Soyons clairs : la lutte catalane existe, le Barça est un symbole et le soutien au club représentait, sans conteste, une forme de protestation à l'égard de Franco. Mais cette lutte ne fut pas aussi héroïque qu'on veut bien le croire et elle n'a pas cent ans. C'est surtout une fois mort et enterré que Franco a hanté les esprits. Après sa mort, la Catalogne est devenue plus autonome. La langue a de nouveau été acceptée et les Catalans ont eu droit à leur propre gouvernement. Les acquis signifient souvent la fin de la lutte. Josep Núñez, président de Barcelone de la mort de Franco à 2000, ne parlait pratiquement jamais de catalanisme. Il n'aimait pas les disputes à ce sujet et disait qu'il avait mieux à faire. Tisser un réseau de supporters à travers le monde, par exemple. Le revival du catalanisme est survenu au début du millénaire, avec l'arrivée du président Joan Laporta et de l'entraîneur Pep Guardiola, deux séparatistes convaincus. Le président actuel, Josep Bartomeu, est un fervent nationaliste également. La nouvelle garde injecte à nouveau une fameuse dose de catalanisme dans le club. Pas de visca Barça sans visca Catalunya. Tout ce qui symbolise la Catalogne, la démocratie, l'anti-fascisme et la lutte contre Franco est associé au club et à son passé. " Franco est de retour ", entend-on un peu partout. Ce qui n'est pas trop tiré par les cheveux quand on voit l'intervention de la police espagnole. Le Premier ministre espagnol a même déclaré que le référendum du 1er octobre n'avait " jamais eu lieu ". La Catalogne est ainsi littéralement ignorée, comme par le passé. Et le Real Madrid participe à cela. Le 1er octobre, le stade Bernabéu avait revêtu les couleurs du drapeau espagnol et chantait " Qué viva España ". La guerre civile était de retour. Cette fois, elle n'oppose plus fascistes aux républicains mais Madrid à Barcelone. Le gouvernement catalan soutient la mission nationaliste du Barça. Il sait qu'il tient une arme redoutable entre les mains. L'anthropologue espagnol Manuel Mandianes a parfaitement décrit la façon dont le football pouvait dessiner des mouvements politiques et culturels. Les églises sont vides et nous ne connaissons plus nos voisins mais les stades sont pleins et tout le monde chante ensemble. Ce sont les rares lieux où l'individualisme ne règne pas en maître. Le stade est l'endroit idéal pour cimenter les sentiments d'unité et d'inimitié.Quand on utilise ces émotions, on peut aller très loin. Après l'incroyable remontada face au PSG, Carles Puigdemont, président du gouvernement catalan, avait tweeté : " Rien n'est impossible. Le Barça en a fait la preuve sur le terrain et la Catalogne le démontrera à l'avenir. " Ce que les critiques appelèrent de la récupération n'était rien d'autre qu'une preuve que le lien entre le football et le nationalisme existait depuis de nombreuses années. Cette symbolique se voit davantage au Camp Nou qu'ailleurs. Le stade est rempli de drapeaux catalans, les joueurs portent les couleurs nationales, on entonne des chants séparatistes. Lorsque le Real Madrid débarque, les Catalans se battent avec l'occupant. " C'est un match international ", a déclaré un jour Gerard Piqué. Au Camp Nou, face au Real Madrid, le foot n'est plus seulement du foot. C'est la formation d'une nation. La haine entre Sergio Ramos et Gerard Piqué personnifie cette guerre. Piqué est un Catalan affirmé qui joue encore pour l'Espagne. Pour les Madrilènes, c'est un déserteur, un lâche, un traître à la patrie. Après le référendum, à l'entraînement de l'équipe nationale, il s'est fait siffler. Quelques heures plus tard, Ramos postait une photo de lui-même avec, en arrièreplan la carte et les couleurs de l'Espagne ainsi que la couronne royale. Selon Piqué, tout est aplani et les deux hommes sont les meilleurs amis du monde. " Cuéntaselo a tu abuela ", répondent les Espagnols : va raconter ça à ta grand-mère !Toutes ces disputes, de nombreux fans du Barça s'en fichent. Ce qui les intéresse, c'est de savoir si cette nouvelle vague de catalanisme ne risque pas de nuire aux intérêts du club. Le discours musclé de Bartomeu fait fuir les fans non catalans. Avant le match contre Las Palmas, il n'a communiqué qu'en catalan. Les fans espagnols n'y ont rien compris et certains se sont sentis abandonnés. Sans oublier les centaines de millions de supporters du Qatar, de Tokyo et de Hoûte-si-Ploût qui n'ont que faire de chants pathétiques et de disputes au sujet de la Catalogne. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Dans un monde globalisé et commercialisé, quelques concessions ne feraient sans doute de tort à personne.Cette discussion sur l'identité des clubs a éclaté voici quelques années lorsque, sous la pression des investisseurs arabes, le Real Madrid a retiré la croix de son emblème dans certains pays. Adieu le catholicisme et la tradition, bonjour les dizaines de millions d'euros dans les caisses. Le Real fut critiqué mais ses dirigeants ne bronchèrent pas. Dans la même optique, Leipzig et Salzbourg ont dû faire des concessions sur les couleurs et même le nom des clubs pour bénéficier de l'argent de Red Bull. A la grande colère des fans. Qu'est-ce qui fait encore la particularité des clubs au 21e siècle ? Ne doivent-ils pas abandonner leurs caractéristiques pour s'insérer dans le circuit commercial ?Chacun a sa réponse à la question mais pour la plupart des fans, c'est non. Les mouvements " anti-football moderne " réclament le retour aux traditions et aux valeurs locales. Pour eux, la politique doit être plus présente en football, elle ne fait pas de tort. Au contraire : elle pimente ce sport. Dimanche prochain, à Madrid, lorsque les fans scanderont Independéncia, ce ne sera pas pour soutenir les joueurs. Ce sera l'expression politique d'un mécontentement. Ceux qui disent que cela n'a rien à faire dans les stades sous-estiment la passion des fans, le sentiment d'unité dont les gens ont grand besoin. Le football, c'est de la politique car ça appartient aux gens. Jusqu'au jour où Barcelone sera racheté par Red Bull. En espérant que ça n'arrive pas. Par Sam Ooghe