Le football n'est pas classé très haut au rang des préoccupations de Frédéric Beigbeder. Le célèbre écrivain français concède sans détour, dans une interview accordée à L'Équipe, qu'il a mis les pieds pour la première fois dans un stade à l'occasion de la finale de la Coupe du monde 2018, quand un ami russe lui a ouvert les portes de sa loge. "Je ne vais plus jamais retourner dans un stade, car ce sera forcément moins bien", y explique l'enfant de Neuilly. Pourtant, en écrivant L'amour dure trois ans en 1997, le Français raconte indirectement une loi tacite du football. Celle qui veut que le cycle d'un coach s'épuise au bout de trois saisons passées sur le même banc de touche.
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Le football n'est pas classé très haut au rang des préoccupations de Frédéric Beigbeder. Le célèbre écrivain français concède sans détour, dans une interview accordée à L'Équipe, qu'il a mis les pieds pour la première fois dans un stade à l'occasion de la finale de la Coupe du monde 2018, quand un ami russe lui a ouvert les portes de sa loge. "Je ne vais plus jamais retourner dans un stade, car ce sera forcément moins bien", y explique l'enfant de Neuilly. Pourtant, en écrivant L'amour dure trois ans en 1997, le Français raconte indirectement une loi tacite du football. Celle qui veut que le cycle d'un coach s'épuise au bout de trois saisons passées sur le même banc de touche. Diego Simeone n'a sans doute jamais lu Beigbeder. Parce qu'à la veille du réveillon de Noël de l'année 2011, El Cholo s'installe sur le banc de l'Atlético de Madrid, un club qu'il avait porté sur ses épaules de joueur vers un doublé historique en 1996. Neuf ans et un peu plus de cinq cents matches plus tard, l'Argentin n'a toujours pas signé les papiers du divorce. Malgré les rumeurs répétées d'un futur du côté de l'Inter, son autre club de coeur, ou d'une prise en mains prochaine de la sélection argentine, l'ancien milieu défensif ne trompe d'ailleurs pas grand-monde quand il glisse, au soir d'une défaite humiliante contre un pensionnaire de Segunda B en Copa del Rey, un "si on est encore là l'année prochaine". Dans l'entourage du club, on pense qu'il s'agit plus d'une stratégie en vue d'ouvrir des pourparlers pour une prolongation de l'idylle, voire pour jeter un écran de fumée médiatique sur une élimination précoce et pas vraiment reluisante avec une équipe qui semblait armée pour s'aventurer bien plus loin dans la compétition. Trois ans, c'était pourtant le délai pour atteindre le paroxysme de l'histoire d'amour entre El Cholo et les Colchoneros. En 2014, portée par les buts de Diego Costa et les gants de Thibaut Courtois, l'équipe se hisse en finale de la Ligue des Champions et, surtout, met un terme à l'hégémonie jusque-là incontestable des deux mastodontes mondiaux que sont le Real et le Barça. Pour la première fois en dix ans, la Liga échappe aux deux meilleurs ennemis d'Espagne. Lors des six éditions suivantes, le duo reprendra son titre, géré en garde alternée. Jusqu'à cette saison qui pourrait tout changer. Parce que pour la première fois depuis quatre ans, les Matelassiers semblent à nouveau capables d'enfiler le costume de véritable candidats au titre. L'histoire semble pourtant s'écrire à l'envers la saison dernière, quand les sifflets du public de plus en plus exigeant du Wanda Metropolitano accompagnent les prestations de Koke, l'icône locale, ou renvoient au vestiaire les plans tactiques parfois soporifiques du très calculateur Simeone. L'Argentin avait pourtant prévenu, dès la préparation, que la saison 2019-2020 serait un épisode de transition dans son parcours madrilène, parce qu'elle marque le début d'un nouveau cycle. Pas de ceux où on change l'entraîneur, intouchable divinité locale. Le club opte donc plutôt pour un renouvellement appuyé de l'effectif. Tant pis si les dépenses mirobolantes, avec les 120 millions d'euros déposés sur la table du Benfica pour s'offrir les services du prodige portugais João Félix, sont un peu trop conséquentes pour se contenter du rôle de l'outsider. Le transfert grandiloquent du Lusitanien fait presque oublier la saignée que subit l' Atléti durant cet été. Les patrons presque ancestraux du vestiaire quittent le club au bout de leur contrat: Diego Godín trouve refuge au sein de l'Inter d' Antonio Conte, alors que Filipe Luis et Juanfran traversent l'Atlantique pour écrire leur avenir sur le sol brésilien. Lucas Hernandez (Bayern) et Rodri (Manchester City), taillés pour devenir les nouveaux tauliers des Colchoneros, remplissent les caisses et vident leur casier. Un exode rendu encore plus spectaculaire par le départ longtemps feuilletonné d' Antoine Griezmann vers le Camp Nou. Rajeuni, le club prépare surtout la saison suivante et s'éloigne du toit de ses meilleures performances, mais espère son plancher assez élevé pour rester hors de portée des concurrents dans la course à la Ligue des Champions. Si l'aventure est plus tumultueuse que prévu, malgré l'élimination de l'intouchable Liverpool en huitièmes de finale de la Ligue des Champions grâce à la transformation inattendue en buteur du milieu de terrain plutôt défensif Marcos Llorente, l' Atléti parvient finalement à se hisser confortablement dans le top 4, avec seulement septante points au compteur. C'est le plus faible total des hommes de Diego Simeone depuis 2012, quand le coach argentin était arrivé en cours de saison. Jamais, sur l'ensemble d'une saison, les Matelassiers n'avaient engrangé aussi peu sous ses ordres. Presque frustrant, alors que la période des titres à cent points est plus que jamais révolue, et que l'âge d'or du Real de Cristiano Ronaldo et du Barça de Lionel Messi s'écrit désormais au passé. Pourtant, Diego Simeone est toujours là. Et continue à séduire ses hommes avec une recette connue par coeur. " El Cholo, ça aurait été le meilleur commercial du monde", plaisante Juanfran, interrogé par El País en décembre dernier à l'occasion de la 500e sortie de l'Argentin sur le banc de l'Atlético. Le départ de Thomas Partey pour Arsenal ne déstabilise pas une équipe qui s'est inventée de nouveaux patrons dans chaque ligne. Derrière, alors que José Maria Gimenez et Stefan Savic semblent atteindre leur maturité, l'international espagnol Mario Hermoso trouve ses marques après une première saison difficile. Au milieu, ce sont les éternels Koke et Saúl Niguez, fidèles soldats du cholismo, qui encadrent le jeune Llorente et le revenant Yannick Carrasco ( voir encadré). Devant, par contre, il faut frapper un grand coup pour épauler un Félix encore frêle. L'opportunité vient du Camp Nou, où on souhaite se débarrasser de Luis Suárez. Le Pistolero uruguayen n'est incontestablement plus l'homme des grands soirs. Sa pointe de vitesse s'est effritée, et sa présence n'inquiète plus les défenseurs adverses à l'heure de planter leur ligne aux alentours du rond central. Son activité gargantuesque s'est nourrie de trop nombreux trophées, et son corps repu ne dissimule plus des limites techniques devenues handicapantes au moment de disputer les matches les plus prestigieux du continent. En d'autres termes, Luis Suárez n'est plus un attaquant de Ligue des Champions. Par contre, la Garra Charrua reste une valeur sûre quand il s'agit d'empiler les buts à un rythme hebdomadaire contre des adversaires retranchés dans leur surface. "Il était là où doit être le numéro 9", résume à merveille Diego Simeone après un but décisif de son attaquant au bout d'une rencontre difficile face à l'organisation précise d'Alavés. S'il est descendu sous la barre des vingt buts pour sa dernière saison catalane (17 réalisations), tous les exercices précédents ont été conclus en plantant entre vingt et quarante roses dans les jardins espagnols. Quand le CV affiche 147 buts en 191 matches de Liga, il est forcément attractif pour une équipe qui semble plus s'armer pour la quête des lauriers nationaux que pour la poursuite des fantasmes européens. Une équipe orpheline d'un Griezmann qui a longtemps masqué l'absence d'un véritable 9 de référence suite au départ de Diego Costa pour Chelsea à l'été 2014 (un an après celui de Radamel Falcao à Monaco). Malgré près de trois cents millions d'euros dépensés par la suite, ni Mario Mandzukic, ni Jackson Martinez, ni Kevin Gameiro, ni Álvaro Morata ne parviendront à combler le vide. Même le retour au bercail d' El Niño Fernando Torres, enfant du club aux genoux détruits par le temps et les blessures, n'aura pas l'effet produit par l'arrivée de Luis Suárez. D'abord lancés par les buts d'un João Félix en pleine explosion, les Colchoneros perdent le spectacle, mais gardent le rythme grâce aux buts de Suárez et de Llorente, étonnant mais fiable lieutenant. Si la défaite dans le derby face au Real affiche les limites du plan Luisito au plus haut niveau, le classement confirme que l'Atlético raconte plutôt l'histoire d'une équipe régulière que d'un amoureux des grands rendez-vous. Symbole de cette fiabilité presque à toute épreuve, le discret Jan Oblak multiplie les miracles sans avoir le charisme ou la nationalité nécessaires pour s'installer bruyamment dans le débat des meilleurs gardiens de la planète. Pourtant, le Slovène aux bras élastiques a enchaîné quatre victoires au Trofeo Zamora - qui récompense le gardien le plus infranchissable de Liga - avant de céder "son" trophée à Thibaut Courtois la saison dernière. Cette année sera probablement celle de la reconquête, pour un dernier rempart qui ne s'est retourné que six fois lors des seize premières sorties de la saison espagnole. S'il entame chaque nouvelle saison avec des principes audacieux, entre défense à trois, jeu en triangles et individualités entreprenantes, Diego Simeone finit toujours par revenir à sa recette favorite: un bloc défensif bien organisé, qui concède peu d'opportunités à l'adversaire et sait profiter de la moindre erreur d'un rival qui finit toujours par lui ouvrir un petit peu la porte, juste assez pour qu'il ait la malice d'y coincer son pied. Et une fois que le but est tombé, le siège de la surface de Jan Oblak peut reprendre. Il y aura toujours un pied, un front ou un gant pour se dresser face au marquoir. Comme si la Liga avait voulu lui rendre hommage, c'est contre le Getafe de José Bordalás, qu'on présente souvent comme une version miniature de son ouvrage colchoneresque, que Diego Simeone a disputé son 500e match en tant que coach de l'Atlético de Madrid. Jan Oblak s'est occupé de tout dans sa surface, et une phase arrêtée bottée à merveille par Yannick Carrasco a permis à Luis Suárez de faire la différence à l'autre bout du terrain. 1-0, score final. Le verdict le plus fréquent des rencontres dirigées par El Cholo dans la capitale espagnole. Et si, finalement, la routine était le vrai secret des amours qui durent?