Dans les tribunes de plus en plus clairsemées du stade Santiago Bernabéu, chacun semble avoir fait son choix. Il y a ceux qui quittent les gradins, privés d'un dernier regard vers la pelouse par un service de sécurité intransigeant. Ils préfèrent sans doute retrouver au plus vite le soleil de midi, éclipsé par des gradins si monumentaux qu'ils ne laissent qu'aux premiers rangs le loisir de profiter des rayons chaleureux.
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Dans les tribunes de plus en plus clairsemées du stade Santiago Bernabéu, chacun semble avoir fait son choix. Il y a ceux qui quittent les gradins, privés d'un dernier regard vers la pelouse par un service de sécurité intransigeant. Ils préfèrent sans doute retrouver au plus vite le soleil de midi, éclipsé par des gradins si monumentaux qu'ils ne laissent qu'aux premiers rangs le loisir de profiter des rayons chaleureux. Surtout, ils ont décidé d'éviter la torture d'un Real Madrid condamné à courir après un ballon que font méticuleusement tourner les coéquipiers de l'excellent Giovanni Lo Celso. Le Betis mène 0-2 chez le triple champion d'Europe en titre, et savoure un résultat acquis depuis le but de Jesé, ancien prodige attendu de la Casa Blanca, à un quart d'heure du terme. L'ailier prêté aux Sévillans par le PSG sera l'un des rares joueurs applaudis par les tribunes. Parmi les supporters qui ont fait le choix de rester, subissant ces derniers instants de la saison dans un silence effrayant à peine troublé par le craquement des pipas, ces graines de tournesol dont les Espagnols raffolent, tous semblent avoir un objectif précis : attendre l'ultime coup de sifflet d' Undiano Mallenco, occupé à diriger la dernière rencontre de sa carrière, pour faire résonner le stade de façon plus stridente encore. Ici, on appelle ça une pitada. Une huée collective adressée aux Madrilènes, chassés par les sifflets d'Ultras qu'ils allaient saluer au bout d'une saison dramatique. Resté à l'écart à dessein, Keylor Navas s'isole pour recueillir une chaleureuse ovation d'un stade qui se vide au bout d'un dernier selfie. Le gardien costaricien, qui restera dans les mémoires locales comme l'homme qui a protégé les filets blancs lors du cycle des trois Champions League consécutives, profite de ses derniers instants sur la pelouse du Bernabéu. Son tour d'honneur est le coup d'envoi d'un été mouvementé. Parti s'engouffrer dans les vestiaires dès le coup de sifflet final, au bout d'une rencontre intégralement passée sur le banc, Gareth Bale n'aura pas eu droit aux mêmes adieux que son gardien. Héros de la finale de Kiev, le Gallois est devenu le symbole de l'échec du Real post-Cristiano Ronaldo. Dans les tribunes du Bernabéu, personne ne s'étonne de le voir s'installer sur le banc au coup d'envoi, en compagnie de Marco Asensio et d'Isco. Dans le plan pour assurer la succession du buteur portugais, les trois hommes devaient pourtant jouer un rôle en vue et épauler Karim Benzema. Si le Français, qui a manqué de peu son 22e but de la saison en déposant un ballon délicieux sur le montant du but de Pau López, a répondu aux attentes, ses trois acolytes ne peuvent pas en dire autant. Le soir venu, attablé sur une terrasse encore chauffée par les derniers rayons de soleil, un ancien de la Casa Blanca raconte le plan du dernier été madrilène. Même sans Ronaldo, garantie de cinquante buts annuels, l'attaque remaniée du Real devait boucler une saison aux alentours des septante réalisations. Charge à Thibaut Courtois, signature majeure de l'été, de faire diminuer le solde de buts encaissés, pour faire pencher la balance du côté de la victoire le plus souvent possible. Loin de réaliser la meilleure saison de sa carrière, le meilleur gardien de la dernière Coupe du monde n'est pas placé en première ligne des coupables. Au bout des 38 journées d'une Liga survolée par son grand rival catalan, Madrid pointe seulement à 63 buts marqués. Le pire total du club au XXIe siècle. Un chiffre qui contraste lourdement avec le faste des années Ronaldo, une moyenne de 107 buts par saison. Récent vainqueur face aux équipiers de Luka Modric, le coach du Rayo Vallecano, Paco Jémez, puise dans ce contraste les raisons majeures de la saison de transition des Madrilènes : " Il y a quelque chose que le Real Madrid n'a pas encore prouvé qu'il pouvait faire, c'est vivre sans les 50 buts annuels de Cristiano. S'ils veulent obtenir les mêmes résultats qu'avant, il faut répartir ces buts entre d'autres joueurs. " Les mêmes problèmes sont pointés du doigt par Zinédine Zidane, revenu dans la capitale pour tenter de sauver un club qu'il avait quitté quelques mois plus tôt : " Il faut augmenter notre puissance offensive. " Madrid a besoin d'un nouveau crack. Tout le monde en est conscient. Même Land Rover, qui profite d'un immense emplacement publicitaire stratégiquement placé aux abords du Bernabéu pour jouer sur la situation du Real en faisant la promo de son nouveau modèle : " Message à ceux d'en face : nous avons la star que vous cherchez. " Pour remplir cette mission, le Français a soufflé plusieurs noms à l'oreille de Florentino Pérez. Avant tous les autres, il a cité celui d' Eden Hazard. Ce n'est pas la première fois que le nom du Diable Rouge revient dans les conversations entre les deux hommes. Alors conseiller du président, Zidane avait évoqué Hazard une première fois quand il n'était qu'un jeune espoir du football européen, martyrisant déjà les défenses de Ligue 1 sous les couleurs de Lille : " C'est le crack du futur. Il est très bon et le sera encore plus. Je le ferais signer à Madrid les yeux fermés. " C'était alors l'époque où José Mourinho avait gagné sa lutte interne contre Jorge Valdano, celle où le coach portugais était devenu le patron du mercato blanco. Conseiller plus symbolique que puissant, Zidane convainc le club d'engager Raphaël Varane, mais pas Hazard. Attraction principale du mercato, le Real ne peinait pas à s'offrir les meilleurs joueurs. L'été où Eden prend finalement la direction de Chelsea, le club s'offre Luka Modric. Un an plus tard, il casse la barre des cent millions d'euros pour attirer Gareth Bale dans la capitale espagnole. Pas besoin de miser sur les meilleurs espoirs quand on peut attirer les meilleurs joueurs. Depuis, la politique de Florentino Pérez a changé. James Rodriguez, débarqué à Madrid dans la foulée du Mondial brésilien, a été sa dernière recrue à plus de cinquante millions d'euros. Le plan pour faire face à la concurrence des " clubs-États " que sont le PSG ou Manchester City s'articule désormais autour d'une triple stratégie. Premièrement, le Real se concentre désormais sur la quête des meilleures futures stars de la planète. C'est dans ce cadre que le club a dépensé 45 millions d'euros pour attirer Vinicius Junior, l'un des rares à éveiller les applaudissements des tribunes face au Betis grâce à ses slaloms virevoltants. Deuxièmement, la secretaria técnica, en charge de planifier le futur du club, reste attentive aux opportunités du marché. Les grands joueurs approchant du terme de leur contrat sont ainsi suivis de près, au cas où une brèche s'ouvrirait pour acquérir une référence mondiale à un prix abordable. La venue de Courtois, acquis contre 35 millions à Chelsea en raison d'un contrat finissant, s'inscrit dans cette logique. La troisième mesure, forcément exceptionnelle et d'ailleurs toujours pas activée, s'échine à accumuler des fonds pour installer une star mondiale à la tête du projet madrilène. Conscient qu'il faut désormais largement dépasser la barre des 150 millions d'euros pour s'offrir les services de ce type de joueur, le club ne réserve une enveloppe faramineuse qu'à deux profils précis. Hors de question d'entrer dans les surenchères mondiales pour un buteur comme Mauro Icardi ou Harry Kane. Là, Madrid préférera sans doute miser sur l'énorme potentiel du jeune Luka Jovic. Seuls Neymar Junior et Kylian Mbappé pourraient convaincre la Casa Blanca de faire sauter la banque pour réaliser le transfert le plus cher de l'Histoire. Le Brésilien a les faveurs du président Pérez, qui en rêve en secret depuis son arrivée en Europe, tandis que le Français est pointé par la secretaria técnica comme le futur maître du jeu. Aucun autre joueur au monde ne garantit les cinquante buts par an que cherche le Real. Pour les deux têtes de gondole du projet parisien, le marché semble fermé. L'été dernier, Neymar a refusé les avances du club madrilène, tandis que la première opportunité de recruter Mbappé a été manquée un an plus tôt. Alors double champion d'Europe et vainqueur de la Liga, Zidane imaginait mal envoyer l'un de ses talents offensifs sur le banc pour faire une place au jeune prodige de Monaco, qui de son côté ne voulait pas s'inscrire dans un projet qui ferait de lui un joueur de rotation. Malgré la sortie remarquée du Français lors des trophées UNFP, récompensant les meilleurs joueurs de Ligue 1, difficile d'imaginer le champion du monde quitter Paris dès cet été. Et si le Real s'est permis une année de transition après trois exercices bouclés sur le toit de l'Europe, la colère des socios n'a pas tardé à cacher les exploits du passé. Quelques mois après avoir soulevé la Décima, dixième C1 attendue par le club pendant plus de dix ans, Carlo Ancelotti n'avait-il pas été poussé vers la sortie suite à une saison conclue en demi-finale face à la Juve ? " Les exigences de ce club sont énormes, parce que Madrid veut toujours gagner plus de trophées ", avait alors justifié Florentino Pérez. Autant dire que le président sait, mieux que personne, que le Mondial des Clubs remporté au coeur de l'hiver ne suffit pas à apaiser ses supporters. Au cas où il l'aurait oublié, les socios se sont chargés de lui rappeler avec leur stridente pitada pour clôturer une saison marquée par les crises et les défaites. Une nouvelle fois, Zidane avait évoqué le nom d'Eden Hazard après sa troisième Ligue des Champions de rang. Le coach français s'était entretenu avec son président suite à la finale de Kiev et avait soumis l'idée d'une vente de Gareth Bale, auteur d'un doublé en Ukraine mais jamais régulier lors de sa période madrilène. En cas de départ de Cristiano, qui semblait planifié de longue date par la direction, l'ancien Ballon d'or avait également insisté sur la nécessité de recruter un remplaçant de haut niveau. Si cela ne pouvait être Neymar ou Mbappé, la solution idéale était forcément Eden Hazard. Craignant de bloquer l'éclosion de Marco Asensio, et réticent à l'idée de dépenser plus de 150 millions d'euros pour un Hazard qu'il ne considère pas comme le numéro un de demain, le président ne cède pas aux idées de son coach, qui finit par prendre tout le monde de court en annonçant son départ, à une période de l'année où les rois des bancs de touche ont déjà tous trouvé leur point de chute pour la saison suivante. " Je suis un gagneur, je n'aime pas perdre ", déclarait Zidane. " Si j'ai la sensation que je ne vais pas gagner, alors c'est qu'il faut changer quelque chose. " Le Français donne l'opportunité à son club de lancer un nouveau cycle, mais la chance n'est qu'à moitié saisissable, vu le marché des entraîneurs. Un échec avec Julen Lopetegui et un interim prolongé de Santiago Solari plus tard, le Real revient par la case Zidane. Le temps a bien fait les choses, car il a permis à Hazard de changer de catégorie dans la logique à trois têtes du recrutement madrilène. À un an de la fin de son contrat, Eden a refusé les avances de Chelsea pour une prolongation, tout en multipliant les appels du pied plus ou moins directs en direction du Real à chaque interview. Son prix, démesuré au vu de sa situation contractuelle mais abordable compte tenu de son talent, devrait permettre à Madrid de le faire entrer dans la pile des " bonnes affaires ", et ainsi faire de lui la nouvelle tête d'affiche du projet galactique. Visiblement expert en séduction, Hazard a en outre pris la peine de mettre toutes les chances de son côté. Avait-il appris qu'un an plus tôt, c'étaient ses statistiques parfois insuffisantes pour un joueur de son talent qui avaient suscité les réticences de la secretaria técnica de la Casa Blanca ? Sous les ordres de Maurizio Sarri, qui l'a pourtant longtemps épargné en Europa League, le Diable Rouge a signé sa meilleure saison chiffrée depuis 2013, avec 19 buts et 16 passes décisives au compteur. Décisif toutes les 108 minutes, Eden s'est visiblement appliqué à mettre toutes les chances de son côté pour faire le grand saut vers la capitale espagnole. Dans les gradins du Bernabéu, son nom circule d'ailleurs à quelques minutes du coup d'envoi de la rencontre face au Betis, quand le speaker passe les plats entre la fin de l'échauffement et le début de la rencontre. Les baffles crachent alors l'annonce d'un match de charité qui sera disputé entre les légendes du Real Madrid et celles de Chelsea. " Ce sera peut-être le premier match d'Hazard ici ", glisse un socio à son voisin en guise de clin d'oeil. Le style d'Eden semble taillé pour séduire les tribunes, enthousiasmées par les slaloms de Vinicius et les dribbles du jeune Brahim Diaz, installé sur l'aile droite pendant que Bale et Asensio se morfondent sur le banc. Il faudra cependant pouvoir composer avec la pression du " maillot le plus lourd du monde ", comme l'a appelé un jour Iker Casillas. Personne n'est épargné une fois qu'il est vêtu du blanc le plus convoité de la planète du ballon rond. " Ce stade, par le passé, a contesté l'immense Alfredo Di Stefano, et n'a pas épargné des champions du calibre de Cristiano Ronaldo ", ajoute Carlo Ancelotti. " Personne, vraiment personne, ne peut compter sur une immunité permanente au Bernabéu. " En privé, Karim Benzema s'est déjà étonné de ce stade qui semble si enclin à siffler ses propres joueurs. Le Real a dressé l'exigence vers les sommets. C'est peut-être bien le secret de son irrésistible faim de victoires, qui l'a toujours amené à soulever des trophées plus souvent que les autres. Joint entre deux avions, Michel, membre de la mythique Quinta del Buitre, confirme en quelques mots : " Le quotidien du Real t'apprend à gagner. Toujours gagner. Tu n'as pas le choix. Être un joueur de Madrid, c'est un exercice de survie permanent. " Son ancien coéquipier et leader, Emilio Butragueño, se charge aujourd'hui d'accompagner les recrues prestigieuses du Real pour les installer dans les meilleures conditions. Mais ses conseils ne suffisent pas toujours pour survivre de la pression permanente de la Casa Blanca. Hazard est prévenu. Le Ballon d'or en personne en rajoute une couche, quand il raconte son expérience madrilène à El País : " Ici, l'exigence est incroyable. Quand tu arrives, tout le monde veut que tu sois immédiatement au top ", raconte Luka Modric. Heureusement, Eden a toujours semblé imperméable à la pression. S'il fallait comparer son sang-froid et son insouciance à celui d'une icône madrilène, on se tournerait sans doute vers Raúl. En route pour le stade de La Romareda, pour un déplacement à Saragosse qui lui a offert sa première titularisation sous la prestigieuse camiseta blanca à seulement 17 ans, le buteur avait quitté le car en dernier. Il s'était paisiblement endormi.