C'est le propre des enfants gourmands. Qui jouent au bowling comme ils choisiraient une glace. En désirant toutes les boules, sans savoir laquelle ils préfèrent. À quinze ans, Eden Hazard était peut-être déjà un génie du foot, mais le gamin était aussi, et on le sait moins, un piètre joueur de bowling. Du genre à demander les rails pour éviter les rigoles. Sans que ça ne l'empêche de sourire. De toute façon, Eden n'avait pas besoin d'enfiler des chaussures de bowling pour passer pour un clown. "C'était toujours le premier à se marrer de tout et avec tout le monde", rembobine Dimitri Daeseleire, ex-joueur de Genk et fier représentant de l'imposante colonie de joueurs issue de la formation limbourgeoise dans le noyau U17 de l'époque. "On formait un bon groupe dont j'étais le capitaine. Eden, lui, était le dernier arrivé, mais paradoxalement, il était aussi l'un des plus à l'aise. Par exemple, quand on faisait un bowling, il était de loin le plus mauvais, mais ça ne l'empêchait jamais de se marrer ou de se donner à fond. Au ping-pong, c'était pareil, il adorait ça, mais il aimait surtout faire n'importe quoi ( Il rit). Par contre, quand on allait à l'étranger et qu'on en profitait pour faire l'une ou l'autre activités culturelles, il était tout de suite moins concerné ( Il se marre à nouveau). Je me souviens d'une visite de mosquées en Turquie où il avait préféré rester dans le bus et jouer à Mario Kart. Faut dire qu'il était fort à Mario Kart!"
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C'est le propre des enfants gourmands. Qui jouent au bowling comme ils choisiraient une glace. En désirant toutes les boules, sans savoir laquelle ils préfèrent. À quinze ans, Eden Hazard était peut-être déjà un génie du foot, mais le gamin était aussi, et on le sait moins, un piètre joueur de bowling. Du genre à demander les rails pour éviter les rigoles. Sans que ça ne l'empêche de sourire. De toute façon, Eden n'avait pas besoin d'enfiler des chaussures de bowling pour passer pour un clown. "C'était toujours le premier à se marrer de tout et avec tout le monde", rembobine Dimitri Daeseleire, ex-joueur de Genk et fier représentant de l'imposante colonie de joueurs issue de la formation limbourgeoise dans le noyau U17 de l'époque. "On formait un bon groupe dont j'étais le capitaine. Eden, lui, était le dernier arrivé, mais paradoxalement, il était aussi l'un des plus à l'aise. Par exemple, quand on faisait un bowling, il était de loin le plus mauvais, mais ça ne l'empêchait jamais de se marrer ou de se donner à fond. Au ping-pong, c'était pareil, il adorait ça, mais il aimait surtout faire n'importe quoi ( Il rit). Par contre, quand on allait à l'étranger et qu'on en profitait pour faire l'une ou l'autre activités culturelles, il était tout de suite moins concerné ( Il se marre à nouveau). Je me souviens d'une visite de mosquées en Turquie où il avait préféré rester dans le bus et jouer à Mario Kart. Faut dire qu'il était fort à Mario Kart!" Bienvenue dans la tête d'Eden Hazard. Le genre d'ado qui préfère user la banquette du fond dans l'autocar que de sortir l'appareil photo au moment des escales touristiques. Le même qui laisse des miettes de chips derrière lui et donne des cheveux gris à ses éducateurs en voyage scolaire. Cette année-là, celui qui va prendre Eden Hazard sous son aile s'appelle Bob Browaeys. "Je l'avais vu à Beveren contre la Slovaquie en septembre 2006, avec les U16 de Patrick Klinkenberg, et je l'avais trouvé incroyable." Entré comme formateur à l'Union belge une petite dizaine d'années plus tôt, Browaeys fait en cette fin d'été 2006 la découverte d'une vie. Celle qui va donner un sérieux coup de boost à une carrière personnelle désormais à jamais associée à sa découverte du joyau. Et rendre au passage quelques lettres de noblesse à un football belge qui à la tête sous l'eau à l'époque, puisqu'il s'apprête à plonger en juin 2007 à la 71e place du classement FIFA, coincé entre le Venezuela et la Biélorussie. "C'était une période compliquée chez les A, mais nous non plus, nous n'avions pas une génération 1990 exceptionnelle chez les U17", recontextualise Browaeys. "Le problème, c'est que nous avions un EURO à préparer qui allait se dérouler en Belgique. Je ressentais la pression, il y avait la peur d'être ridicule et on allait quand même affronter l'Espagne, les Pays-Bas et l'Angleterre. Et puis, surtout, il me manquait un joueur créatif devant. Quelqu'un capable de créer des différences." Pioché chez les U16, le gadget Eden Hazard correspond assez bien au profil recherché, mais ressemble encore à un talent livré sans notice. Plus certainement à un ado gentiment arrogant de quinze ans, qui a déjà compris qu'il lui faudrait travailler un peu moins que les autres pour réussir. Mais qui s'apprête à prendre la réalité en pleine face. Surclassé dans la foulée du révélateur slovaque chez les U17 de Browaeys à l'occasion d'un tournoi de préparation à quatre nations regroupant le Portugal, l'Espagne et l'Angleterre, Eden découvre pour la première fois ses nouveaux compagnons de route dès le mois d'octobre 2006. Chef de meute de cette équipe moyenne qui voit à l'époque débarquer l'extra-terrestre Hazard, Dimitri Daeseleire n'a pas oublié grand-chose de l'excitation palpable qui accompagne les débuts cet enfant de Braine-le-Comte, passé sous pavillon lillois. "Il faut être honnête, quelques mois plus tôt, personne n'avait jamais entendu parler de lui. Mais dès qu'on a entendu qu'un U16 allait nous rejoindre et qu'il jouait numéro 10, il y avait une curiosité. À l'époque, surclasser un joueur en équipe d'âge, ça ne se faisait jamais. On s'est tout de suite douté qu'il s'agissait d'un phénomène." Dans son rôle d'enfant-star, Eden ne déçoit jamais. "Il est arrivé à son premier entraînement avec une dizaine de paires de chaussures Nike, équipé de la tête aux pieds. Il avait quinze ans, mais il avait déjà un contrat en béton", se souvient Kevin Kis, partenaire linguistique d'un groupe volontairement et parfaitement équilibré d'un point de vue communautaire. "Ce n'était pas tant le fait d'avoir un contrat chez Nike, j'en avais un moi aussi, mais lui, on voyait vraiment que la marque misait sur lui. Je me souviens d'un match dans le Limbourg où il avait oublié ses chaussures. Il a appelé en catastrophe un gars de chez Nike et une heure après, une voiture est arrivée avec une quinzaine de paires. Ça, clairement, il ne l'aurait pas fait pour moi ( Il rit)." Cocooné par ses sponsors, Eden l'est dans un premier temps beaucoup moins par Bob Browaeys. Lancé à la mi-temps du premier match contre le Portugal à Visé, Eden offre un récital, à l'image de ces joueurs surdoués incapables de se mettre au service de l'équipe. "Il jouait depuis cinq minutes qu'il tentait déjà une rabona", se marre encore Daeseleire. "Sur le banc, je voyais Bob, il devenait fou!" Il faut dire que Bob the coach avait vu le coup venir de loin. Pendant la mi-temps déjà, prévenu de sa prochaine montée au jeu dès le retour des vestiaires, le Petit Prince de Braine-le-Comte n'en avait fait qu'à sa tête, préférant s'adonner à un petit spectacle de jongles improvisés devant le maigre public présent ce jour-là du côté de la Cité de l'Oie, que de suivre les consignes de l'entraîneur-adjoint préposé à l'échauffement. "Ce jour-là, il a fait le show, mais il n'a strictement rien montré", se défoulerait presque encore quinze ans plus tard Bob Browaeys. "Il a fait ses petits grigris pendant quarante minutes pour nous prouver que c'était un magnifique joueur de ballon. Moi, ce que j'ai vu, c'est que ce n'était pas encore un joueur de football." Entré à nouveau au jeu contre l'Espagne, Eden remet le couvert. Aligné sur le flanc droit en numéro 7, le gamin se montre incapable de tenir sa place, rate toutes ses passes et finit dans le bureau du boss après une douloureuse défaite 6-1 des mini-Diablotins. "Il n'était pas prêt. Je l'ai pris en individuel et je lui ai dit: Eden, ça ne sert à rien que tu restes avec nous pour le troisième match. Rentre à Lille, travaille et je te reprendrai en janvier pour notre déplacement en Turquie. Là, il y aura deux matches. Tu joueras la deuxième mi-temps du premier et l'intégralité du second. Si ça se passe bien, je te garde avec nous. Si ça se passe mal, tu retourneras en U16." Ferme, l'électrochoc laissera les traces souhaitées par Browaeys. Déroutant en Turquie, Eden est la lueur dans la grisaille d'une double défaite qui n'augure pas forcément de la folie qui va suivre. Invité à squatter le gratin continental au seul titre de pays hôte quatre mois plus tard, Browaeys sait son groupe limité, mais tient un dernier atout dans sa manche en la personne d'un certain Christian Benteke, arrivé dans le noyau en février 2007 à quelques semaines seulement de l'échéance. Un joueur "à potentiel, mais à la technique encore rudimentaire", selon Browaeys. Un profil pourtant amené à être le chaînon manquant d'une équipe en manque de cohésion. Pour les puristes en short lycra, le déclic aura donc lieu au mois de mai suivant entre le Stade Edmond Leburton de Tubize et le Stade Luc Varenne de Tournai, par la grâce d'une accession surprise au dernier carré d'une compétition directement synonyme de qualification pour les Mondiaux du mois d'août 2007 en Corée du Sud. Décisif contre les Pays-Bas en ouverture (2-2), éblouissant contre l'Angleterre (1-1) et incroyablement altruiste contre l'Islande (5-1), Eden dépose sa carte de visite en trottinant et devient la première star belge du web. De ceux dont les highlights deviennent vite viraux sur cette jeune plateforme française en expansion qu'est Dailymotion. "J'ai encore des actions en tête contre les Pays-Bas où il rend fou Georginio Wijnaldum et Patrick van Aanholt", s'enflamme toujours Dimitri Daeseleire, qui est aussi le partenaire de chambre d'Eden à l'époque. "Vu que j'avais une bonne connexion avec le coach, il m'avait demandé si je ne pouvais pas faire chambre avec Eden. C'était surtout parce que j'avais un peu la réputation d'être le bon élève. Une sorte d'anti-Eden. J'étais bien sage, je ne faisais pas de bruit, j'allais dormir tôt. C'était plus pour le cadrer que par affinité qu'on faisait chambre ensemble." En réalité, les deux jeunes hommes partagent pourtant une passion commune pour Mario Kart et un amour de la nuque longue. "Les cheveux longs, c'était une grosse erreur de ma part", coupe court Dimitri. "Mais le style d'Eden n'avait rien à voir avec le mien. Sa coupe mulet était plus travaillée que mes cheveux mi-longs. Lui, il était à fond, il me montrait des photos sur son portable. Il me disait: Tu aimes bien ça? On sentait qu'il était en recherche de son style." S'il tâtonne encore esthétiquement, techniquement, Eden est déjà raisonnablement bien avancé. Élu homme du match à chacune de ses quatre apparitions pendant cet EURO, la nouvelle pépite belge est seulement devancée par son aîné Bojan Krkic, plus décisif et tombeur de la Belgique aux tirs au but en demi-finale, au moment de recueillir les récompenses individuelles. "J'ai peu de souvenirs, mais je n'oublie pas ce match contre l'Espagne en demi", fouille dans sa mémoire Jo Coppens, dernier rempart de l'époque aujourd'hui actif en D3 allemande. "À la mi-temps, le coach avait commencé son speech comme ça : Les gars, le numéro 4 a déjà un carton jaune. Eden n'avait pas tardé à le couper: Oui, je sais coach. Et ne vous inquiétez pas, je m'en occupe. Dans cinq minutes, il est dehors. Eh bien, je vous jure que cinq minutes après la reprise, l'Espagnol avait pris sa deuxième jaune ( Il rit)." Ce jour-là, à Tournai, Eden livre lui une prestation sans faute ponctuée d'un but en bout de course face à David de Gea. Le deuxième seulement d'une compétition qu'il quitte pourtant avec le statut de futur crack. "C'était sans doute ça aussi son génie", rejoue Guillaume François, ailier gauche dans le monde d'avant reconverti un arrière latéral unioniste aujourd'hui. "Il était tellement facile, tellement fort qu'il en devenait arrogant. Le gars n'avait même pas besoin de travailler sur ses statistiques. Il avait un an de moins que nous, c'était un petit gamin, mais arrivé devant le but, tu avais parfois l'impression que pour lui, nous laisser terminer les actions, c'était sa manière de nous laisser participer à la fête ( Il rit)." "Je pense que c'est surtout lié au fait qu'il voulait toujours rigoler" tente Nill De Pauw, un autre habitué des offrandes de Hazard chez les U17. "Quand tu as seize ans et que tu te retrouves à jouer les Pays-Bas, l'Angleterre ou l'Espagne à la maison devant 2.000 personnes, ce serait logique de stresser, mais lui, il donnait l'impression de s'en foutre complètement. Je crois que le fait de réussir à prendre du plaisir même dans les matches les plus importants, c'est ça qui a fait le joueur qu'il est devenu. Le coach essayait de le rendre plus performant, mais lui, il a toujours eu sa propre balance interne qui lui permettait de niveler plaisir et statistique." Pour des joueurs lambda comme Kevin Kis, le plaisir était avant tout dans les chiffres. Lui n'a évidemment pas oublié son doublé contre l'Islande le 7 mai 2007 au Stade Luc Varenne. Le climax d'une carrière pour un joueur passé par la suite par Eupen, Roulers, l'Union et aujourd'hui Lommel, mais déjà conscient de ses limites à l'époque. "Tactiquement, on ne va pas se mentir, le plan de jeu était simple: on donnait la balle à Eden et on attendait que la magie opère... Il fallait être aveugle pour ne pas passer systématiquement par lui." Un résumé simpliste d'une tactique aussi efficace que discrètement mise en place par Bob Browaeys. "Il était sympa, Bob, il faisait tout pour que ça ne se voit pas trop que la seule tactique, c'était Eden", analyse avec le recul Guillaume François. "Il faisait bien les choses, il essayait de tous nous faire sentir importants, mais personne n'était dupe. Il fallait vraiment être naïf pour croire que ce n'était pas Eden qui était au centre de tout." La clairvoyance ou la chance d'un groupe conscient de ses limites et d'accord de se mettre à plat ventre pour son numéro 10 aux cheveux trop longs. Jusqu'à accepter de voir son maître à jouer passer à côté de son Mondial U17 trois mois après avoir mis l'Europe à ses pieds. Arrivé blessé et sans vrai préparation en Corée du Sud à la mi-août, on dit que cet été-là, Eden Hazard a autant souffert physiquement que moralement. "Il y avait le jet-lag, le climat et les affiches aussi qui n'ont pas aidé", croit encore savoir Dimitri Daeseleire. "Ce n'est pas pour être méchant, mais je ne suis pas sûr que le Tadjikistan, ça devait dire grand-chose à Eden. À la limite, il ne savait même pas que c'était un pays." Versé, il est vrai, dans un groupe moins bling-bling que lors des championnats d'Europe avec les États-Unis, la Tunisie et le Tadjikistan, Eden rend en Asie une copie trop discrète pour son partenaire de chambre. "Je ne le trouvais pas très motivé. Il jouait à son ordinateur jusqu'à deux heures du matin... Comme si le fait d'avoir été intégré à l'équipe première de Lille entre-temps influait sur sa motivation. Parfois, je me réveillais à deux heure du matin pour aller faire pipi et il ne dormait toujours pas. Il me disait: Laisse-moi tranquille, je ne suis pas fatigué." En fait, Eden Hazard reste évidemment le meilleur joueur belge de ce mondial. Même sans être extraordinaire, Hazard ne permet toutefois pas à la Belgique de rééditer son exploit de mai et rentre plus tôt que prévu vers le Domaine du Luchin lillois après une élimination sans gloire au premier tour. "Logiquement, ça aurait dû sonner la fin de notre aventure commune", reconnaît Jo Coppens. "Il n'avait plus grand-chose à faire avec nous. Deux ans plus tard, alors qu'il était convoité par René Vandereycken chez les Diables, il avait demandé à revenir jouer avec nous les qualifications pour l'EURO U19. Au fond, je pense qu'il nous aimait bien." Fidèle, Eden Hazard n'avait pas pour autant changé. "Je me souviens d'un entraînement en Ukraine avant un match important", se marre Kevin Kis. "On faisait des attaques placées sans adversaire la veille d'un match. Un onze contre zéro comme on appelle ça. Mais lui, il n'en avait rien à faire. Il ne bougeait pas, il faisait mine de rien. Mais c'était comme ça avec Eden, et on ne lui en voulait jamais. On savait la chance qu'on avait de jouer avec un gars pareil. Avoir joué une demi-finale d'EURO, participé à une Coupe du monde, avec le recul, c'est tout à fait improbable pour des gars comme nous. Tout ça, c'est grâce à Eden. Grâce à lui, on est quelques-uns à avoir vécu nos plus beaux moments en tant que joueurs." Et grâce à lui, les mêmes ont vécu leur plus beaux moments comme spectateurs, en tribune. Probablement la meilleure place pour apprécier les artistes.