...

Un échantillon représentatif de son talent. C'est ce qu'a offert Eduardo Camavinga lors de sa première entrée en jeu avec l'équipe de France, le 8 septembre dernier, face à la Croatie (4-2). Trente minutes où le jeune homme de 17 ans a ébahi la France, son sélectionneur, et même ses coéquipiers, entre ballons grattés proprement, orientations lucides, pénétrations tranchantes, propositions intelligentes dans l'espace, avec en point d'orgue cette frappe qui a fait flotter la possibilité d'une première idyllique, avant que le gardien croate ne se couche pour la capter. Le tout réalisé avec l'assurance d'un joueur confirmé. " J'ai trouvé son entrée intelligente ", souscrit Sylvain Ripoll, le sélectionneur des Espoirs, qui n'a pu profiter du Rennais que le temps d'un match avant sa promotion en Bleu. " Il a joué simple sur ses premiers ballons pour se mettre dans le bain, puis il est monté en régime et a donné de l'impulsion au jeu offensif de la sélection. " " Même s'il est de 2002, il a montré des qualités pour être titulaire ", appuie Benoît Cauet, l'ex-milieu de terrain de l'OM, de l'Inter ou du PSG. Désormais habitué à l'extraordinaire, son entraîneur, Julien Stéphan, n'a pas vraiment été surpris. " Il a été comme on le connaît ", dit-il. " À cet âge-là, avoir autant de maturité et d'assurance, c'est phénoménal, mais finalement, c'est du Eduardo. " Un mois plus tard, pour sa première titularisation chez les Bleus, lors de la plantureuse victoire face à l'Ukraine (7-1), il devient même, à 17 ans et onze mois, le deuxième plus jeune buteur de l'équipe de France. Seul Maurice Gastiger s'est montré plus précoce... en 1914. Mais en quoi Camavinga est-il un talent hors normes ? Au commencement, il y avait la récupération. Après cette entrée réussie face à la Croatie, les images de sa frappe cadrée ont tourné en boucle, mais c'est bien une interception derrière la ligne médiane qui avait permis au surdoué d'amorcer sa première incursion de caractère dans le camp adverse. " Il a développé une façon d'être à l'affût ", décrypte Ripoll. " Il sait rester très fort sur ses appuis, ce qui lui permet d'avoir un centre de gravité assez bas et de gicler sur cinquante centimètres-un mètre. " Avec cinq ballons grattés par match, ses statistiques en Ligue 1 sont celles d'un joueur d'élite. " C'est un joueur qui fonctionne avec le bassin ", précise Mathieu Le Scornet, adjoint de Julien Stéphan, qui avait fait intégrer l'école de foot à Camavinga dès ses onze ans. Il a un gros gainage sur la partie inférieure du corps, ce qui l'aide à s'adapter aux situations de réduction d'espace, de cadrage, et de pressing. Il a des jambes vraiment solides, un paramètre important pour évoluer au très haut niveau. " Par ses pressings à haute intensité, il compte aussi parmi les milieux de L1 à provoquer le plus de pertes de balles. " Il couvre bien et se met dans la situation pour intervenir proprement ", résume Benoît Cauet. " En fait, on en revient toujours à l'intelligence. " Un haut taux de matière grise qui permet aussi au natif de l'Angola de s'imposer dans les duels musclés de Ligue 1 malgré un poids plutôt léger (68 kg). " Il sait que, pour défendre, il doit engager beaucoup d'énergie, le maximum de surface de son corps, et c'est cela qui lui permet de s'imposer ", dit Le Scornet. À défaut d'être un monstre athlétique, il sait être dur au bon moment. Voilà pour le registre défensif. Pour le sale boulot diraient certains. Mais si Camavinga intéresse déjà les plus grands clubs de la planète, c'est parce qu'il sait troquer le bleu de chauffe pour le smoking. Le jeune Rennais a même l'allure de ces rares joueurs qui semblent toujours avoir le temps, tête haute. " Comme il s'informe, il a toujours un temps d'avance ", décrypte l'ex- numéro 10 du Stade Rennais Jocelyn Gourvennec. " Et c'est pour ça qu'il fait presque toujours les bons choix. À son âge, c'est extrêmement rare. Il a une excellente qualité de passe, de renversement de jeu, un superbe toucher de balle, il sait dribbler, marquer, il a tout ce garçon ! Et puis, il est très intelligent tactiquement. Il pourrait jouer partout, même si c'est dans le coeur du jeu qu'il est le meilleur. " Pour déchiffrer la carte de l'entrejeu, Camavinga ne cesse ainsi de donner des petits coups de tête, à droite, à gauche, devant ou derrière. " Une ou deux passes avant de recevoir le ballon, il sait ce qu'il y a autour de lui ", décrit Ripoll. " S'il est libre ou serré, d'où vient l'adversaire, et c'est pour cela qu'il prend les bonnes décisions. " Un recruteur de L1 estime même que " seuls Kroos, Modric et Messi, dans un autre registre, prennent autant d'informations que lui ". Camavinga voit clair, mais dispose surtout des ressources techniques pour réaliser ce qu'il voit. Il affiche ainsi un taux de passes réussies de 87,6%, dont 77,1% dans les trente derniers mètres. " Il joue toujours de manière très naturelle, qu'il soit à Rennes ou en équipe de France, c'est fluide, ça coule ", relève Gourvennec. " Il y a toujours un grand relâchement dans ce qu'il fait. Normalement, quand vous débutez, vous êtes appliqué, vous pouvez forcer le jeu, mais lui est très juste. Ce qui veut dire aussi qu'il est très costaud mentalement. Il a une très bonne qualité de passe, qu'elle soit courte ou longue, mais surtout, il joue simple. S'il doit remiser en une touche, il le fera, et s'il doit porter le ballon sur quarante mètres pour le remonter, il en a les ressources. " Camavinga réalise ce que le jeu commande. Discipliné dans son repli défensif, il n'en est pas moins toujours disponible pour assurer des transitions offensives. Dès qu'il se libère, on le voit ainsi pointer avec ses bras l'endroit où il veut que ses aînés lui confient le ballon. " Il a un grand avantage, c'est qu'il n'est jamais arrêté ", décrypte Ripoll. " Et quand il n'est pas servi, il ne va pas attendre, il va se placer dans un autre espace, ça lui permet d'enclencher quand il reçoit. En fait, il ne part jamais du point zéro, et tout ce qu'il fait avant de recevoir le ballon lui donne du temps. " Dans l'entrejeu, le gaucher est un relais d'exception. " Il aime toucher le ballon pour le faire voyager très vite ", souligne Cauet. " Et c'est ce que l'on demande au très haut niveau. " " Je donne et je me démarque, c'est ce que j'adore chez un milieu ", enchaîne Luis Fernandez. " Lui fait cela parfaitement grâce à son intelligence de jeu, mais aussi parce qu'il est très bien physiquement. " Car physiologiquement, Camavinga est aussi très bien armé. " Il a tout ce qu'on demande au très haut niveau ", estime Gourvennec. " Il court longtemps, va vite, et sait répéter les efforts intenses. " En moyenne, le Rennais couvre une douzaine de kilomètres par match. Mais surtout, il court bien, ne s'éparpille pas. " Ce qui est plus intéressant encore, c'est son nombre de courses à haute intensité, à plus de 25 km/h ", précise Le Scornet. " Là, il fait vraiment partie des gros moteurs. " Auteur d'une seule réalisation la saison dernière (face à Lyon, en décembre 2019), il a déjà ouvert son compteur cette saison, face à Montpellier, après une chevauchée entamée depuis les trente mètres, où il a fait valoir son déhanché dans la surface pour tromper les défenseurs avant de placer une frappe croisée imparable filet opposé. " Avec son pied gauche, il sait feinter, il a une maîtrise technique, et il se sert bien de son corps pour se mettre dans de bonnes dispositions pour frapper ", estime Fernandez. " Pour porter le danger, sa panoplie est là aussi complète ", renchérit Ripoll. " Car il a très peu de déchet technique. Il voit vite, et il a la vitesse pour percuter individuellement et la qualité de passe, longue ou courte, pour servir ses attaquants. " Insaisissable, Camavinga est même le deuxième milieu de L1 à avoir provoqué le plus de fautes (59) la saison dernière. Pas du genre à privilégier le spectacle à l'efficacité, Camavinga n'en sait pas moins effacer son défenseur, d'un petit crochet ou d'une feinte de corps. C'est ainsi au terme d'un autre rush qu'il avait inscrit son premier but en L1, en décembre dernier, face à Lyon. Sa vitesse est alors un atout évident. " Il fait partie des plus rapides de l'effectif ", précise Le Scornet. " Il atteint des pointes plutôt élevées, à plus de 30 km/h. En le repositionnant milieu relayeur, le coach a souhaité qu'il puisse aller au plus près du but, et c'est ce qu'il fait de mieux en mieux. " C'est, là aussi, l'un des ingrédients-clés de son irruption comme grand espoir du football international. Cette capacité à apprendre, à s'adapter et à réaliser des mises à jour de son jeu dans un temps express. " Et puis, il y a un autre élément-clé, c'est cette maîtrise des événements sur le plan émotionnel ", complète Ripoll. " Être tranquille sous la pression, c'est un atout pour lui et pour son équipe, car c'est communicatif. " À 17 ans, Camavinga a donc déjà cette capacité à rassurer. Par sa personnalité rayonnante, il a su aussi s'imposer sans heurter, sous le regard bienveillant de ses aînés. Dans sa progression à pas de géant, l'ado a aussi bénéficié d'un environnement porteur. Il a ainsi été lancé par son ex-entraîneur en réserve, et est dirigé au quotidien par Le Scornet, qu'il connaît depuis ses premiers pas à l'école de foot des Rouge et Noir. " Il a confiance en lui, mais aussi la confiance de son entraîneur, qui a été un de ses formateurs, ce qui est important ", souligne Luis Fernandez. " Et puis, on sent qu'il a un bon entourage, ce qui permet de jouer libéré ", ajoute le consultant de beIN Sports. Déjà indispensable à Rennes, une équipe qui n'a remporté aucun des cinq matches où son ado n'était pas aligné la saison dernière, et désormais international, Camavinga a évidemment encore une belle marge de progression. " Pour moi, il a déjà tout. ", estime Jocelyn Gourvennec. " L'enjeu, pour lui, c'est de réaliser ce qu'il fait aujourd'hui un cran au-dessus. C'est pour cela que la Ligue des Champions va lui servir. Il aura moins de temps pour s'organiser, et puis il sera désormais plus attendu par l'adversaire, car son influence sur le jeu rennais est telle qu'il y aura même peut-être des individuelles sur lui. Mais pour moi, aujourd'hui, il pourrait être titulaire au PSG, parce qu'il est déjà au très haut niveau. " À l'ère du joueur-athlète, le Rennais va continuer à s'étoffer. Sur le plan offensif, on le voit encore peu tracer de longues passes en profondeur, à la Toni Kroos, dont beaucoup imaginent qu'il pourrait prendre la succession au Real Madrid. Mais selon Mathieu Le Scornet, ce n'est qu'une question de temps. " Il l'a dans le pied, maintenant, il faut qu'il l'exprime. Et puis, il faut aussi rencontrer des adversaires qui laissent de l'espace dans la profondeur. " Son pied droit, qu'il utilise peu, est un autre axe de son registre technique qu'il cherche à améliorer. Et puis, il devra s'adapter au regard qui a changé sur lui, à des adversaires qui le connaissent mieux. Reste que Camavinga, avant même d'être majeur - il le deviendra le 10 novembre - est déjà un joueur complet, un joueur d'élite. " Il dégage une grande aisance ", conclut Fernandez. " Il est très sûr, techniquement propre, met l'intensité qu'il faut, et heureusement que son pied droit n'est pas à la hauteur de son pied gauche, sinon on parlerait d'un extra-terrestre. " Mais est-on vraiment sûr qu'il ne l'est pas ? Article de Thomas Goubin issu de France Football