Et subitement, le voilà qui fait irruption sur le terrain. Il est réellement sur la pelouse. Le cheikh Fahad Al-Ahmad Al-Sabah, le frère de l'émir du Koweït, monte sur le gazon à la 75e minute du match de Coupe du Monde entre la France et le Koweït, qui se joue l'Estadio José Zorrilla de Valladolid. Un personnage imposant habillé d'une longue robe, d'un foulard rouge et blanc et affublé d'une grosse moustache. La Guardia Civil, surprise, ne s'interpose pas et le laisse passer. Le long de la ligne de touche, l'incrédulité est grande. Les joueurs et le staff technique n'en croient pas leurs yeux. Le cheikh se dirige vers l'arbitre et ternit pour des décennies la réputation du football koweïtien.
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Et subitement, le voilà qui fait irruption sur le terrain. Il est réellement sur la pelouse. Le cheikh Fahad Al-Ahmad Al-Sabah, le frère de l'émir du Koweït, monte sur le gazon à la 75e minute du match de Coupe du Monde entre la France et le Koweït, qui se joue l'Estadio José Zorrilla de Valladolid. Un personnage imposant habillé d'une longue robe, d'un foulard rouge et blanc et affublé d'une grosse moustache. La Guardia Civil, surprise, ne s'interpose pas et le laisse passer. Le long de la ligne de touche, l'incrédulité est grande. Les joueurs et le staff technique n'en croient pas leurs yeux. Le cheikh se dirige vers l'arbitre et ternit pour des décennies la réputation du football koweïtien. Aujourd'hui, le Koweït est classé aux environs de la 175e place au ranking FIFA, entouré de pays comme Sainte-Lucie ou la Papouasie-Nouvelle Guinée, mais au début des années 80, il était l'un des fiers porte-drapeau du football asiatique. Durant les qualifications de la zone Asie-Océanie, le Koweït remporte une poule finale très relevée, devant la Nouvelle-Zélande, la Chine et l'Arabie Saoudite. Les deux confrontations avec les Kiwis sont émaillées d'incidents. Avant le match à Auckland, de jeunes fans néo-zélandais déploient une banderole sur laquelle il est écrit : " Stick to ya camels " ( restez auprès de vos chameaux). L'équipe locale ouvre la marque, mais ce sont les Koweïtiens qui rient les derniers : ils rétablissent l'égalité sur un penalty controversé. Puis, après que le match eut été interrompu pendant dix minutes parce qu'un supporter avait fait irruption sur la pelouse, Yacoub reprend un ballon de la tête pour faire 1-2 à la dernière minute. À domicile, les Koweïtiens démontrent leur sens de l'humour en faisant parader un troupeau de chameaux sur la piste d'athlétisme. La Nouvelle-Zélande prend de nouveau l'avance (1-2) mais comme au match aller, c'est une reprise de la tête à la dernière minute qui permet au Koweït de se qualifier. Le voyage vers l'Espagne est entrepris avec le plein de confiance. Le Koweït joue un football plein de fraîcheur. Le pays possède une génération d'artistes du ballon qui s'éclatent sous la direction avisée du légendaire Brésilien Carlos Alberto Parreira, qui a succédé en 1978 à son compatriote Mario Zagallo, lui aussi une légende. En 1982, le Koweït s'est déjà bâti un joli palmarès : il a remporté la Coupe du Golfe quatre fois d'affilée, et en 1980, il a remporté la Coupe d'Asie des Nations en écrasant 3-0 en finale une Corée du Sud qui, cette même année, avait pourtant atteint les quarts de finale aux Jeux Olympiqes de Moscou. Mais, pour la Coupe du Monde, le Koweït est versé dans un groupe très compliqué, qui comprend la Tchécoslovaquie, championne d'Europe en 1976 ; la France, qui deviendra championne d'Europe en 1984 ; et l'Angleterre, qui vient de remporter six fois d'affilée la Coupe d'Europe des clubs champions (1x Aston Villa, 2x Nottingham Forest, 3x Liverpool). Ce groupe sera baptisé le " groupe de la mort ". Malgré cela, la délégation koweïtienne déborde de confiance. Les fans ont même l'impression qu' Al Azrag (les Bleus) peuvent être la surprise du tournoi et se qualifier pour le deuxième tour. Le début est honnête. Contre la Tchécoslovaquie, le Koweït est certes mené sur un penalty d' Antonin Panenka - qui, pour l'occasion, n'a pas eu recours à la technique de frappe qui porte son nom depuis 1976 mais s'est contenté de placer le ballon dans le coin - mais égalise en deuxième mi-temps sur un tir puissant du golden boyAl-Dakhil. Le début de tournoi des Koweïtiens ouvre des perspectives. Ils ne savent pas encore que le deuxième match, contre la France, tournera à la confusion à cause de l'intervention d'un seul homme. Les Français ont perdu leur premier match contre l'Angleterre (1-3). Mais la génération dorée, avec Michel Platini, Alain Giresse et Jean Tigana, se reprend et domine copieusement les Koweïtiens qui, pour l'occasion, ne portent pas leur tenue bleue traditionnelle mais un maillot rouge. Le Koweït se rend compte qu'une Coupe du Monde, c'est encore autre chose qu'une Coupe d'Asie ou une Coupe du Golfe. En début de deuxième mi-temps, le marquoir affiche déjà 3-0. Les espoirs de qualification s'envolent. Le but d'Al-Buloushi aurait pu sauver l'honneur s'il n'y avait pas eu un dérapage une minute plus tard. Platini lance Giresse en profondeur, sans qu'on puisse parler de hors-jeu. Mais un coup de sifflet retentit des tribunes. Un défenseur koweïtien hésite une fraction de seconde, et Giresse inscrit le 4-1. Quelques joueurs au maillot rouge protestent, mais l'arbitre désigne le rond central. Un homme se lève alors dans la tribune, habillé de manière traditionnelle et visiblement fâché. C'est le cheikh Fahad. Il fait signe aux joueurs de quitter le terrain. Mais ils ne s'exécutent pas directement, et pour mieux leur faire comprendre les directives, il descend alors lui-même sur la pelouse. La Guardia Civil, censée protéger l'accès, s'écarte comme la Mer Rouge devant Moïse. Tout le monde est stupéfait. Le cheikh exige que l'arbitre annule le but français. Le Russe Myroslav Stupar court vers son juge de touche, qui hausse les épaules. Stupar retourne vers le rond central et reprend le jeu par... une balle à terre. Le score reste de 3-1. Satisfait, le cheikh regagne sa place dans la tribune. Consternation dans le camp des Bleus, tout comme chez les 30 000 spectateurs présents dans le stade de Valladolid, chez les millions de téléspectateurs et même chez le sélectionneur Parreira. La suite n'a que peu d'importance. La France fait malgré tout 4-1 par l'intermédiaire de Maxime Bossis. Les joyeux footballeurs du Koweït perdront encore contre l'Angleterre (0-1), et c'est rouges de honte qu'ils quitteront le tournoi. La réputation du football koweïtien ne se remettra jamais de cet incident. Après la Guerre du Golfe (1990-1991), le football sera à son tour durement touché.Par Peter Mangelschots