On se demande parfois à quoi pensent les sportifs pendant l'hymne national, juste avant un match international.
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On se demande parfois à quoi pensent les sportifs pendant l'hymne national, juste avant un match international. Dans The Player's Tribune, un site qui permet aux joueurs de s'exprimer sur un sujet qu'ils ont choisi, Alex Morgan donne un élément de réponse. " Je parle toute seule ", dit la joueuse qui aura 30 ans le 2 juillet. " Cet hymne est tellement long qu'à partir d'un certain moment, on commence se à demander : où les membres de ma famille sont-ils assis ? On scrute le public mais évidemment, on ne les trouve jamais. Alors, après cinq secondes, je me dis : allez, Alex, concentre-toi sur l'hymne national ! Mais je sens que je raidis, alors je bouge un peu les jambes. Ou j'observe les enfants qui portent les drapeaux. Je me demande quelle est leur histoire ? Une de ces gamines jouera-t-elle au football plus tard ? Inspirera-t-elle des générations de joueuses ? " On le voit, pas mal de choses passent par la tête des athlètes avant un match international. Même par celle d'Alex Morgan, figure de proue de l'équipe féminine américaine qui, en France, défend non seulement son titre mondial mais aussi ses droits humains, politiques et sociaux. Ce n'est pas pour rien que le magazine Time l'a surnommée The Equalizer. Rien à voir avec ses buts, le domaine où elle excelle. Alex Morgan est bien plus qu'une athlète. C'est le surnom que lui ont donnée ses équipières en 2011, à l'occasion de sa première Coupe du Monde. Morgan était alors une jeune joueuse talentueuse qui faisait parler d'elle non seulement parce qu'elle marquait des buts importants - comme celui qui avait permis aux États-Unis de se qualifier face à l'Italie ou ceux qu'elle avait inscrits en demi-finale et en finale - mais aussi par sa façon un peu spéciale de courir. Dans un portrait de Morgan dans Time, en 2011, son équipière Shannon Boxx, explique l'origine de ce surnom. " Les poulains ne sont pas toujours très stables sur leurs pattes, elle nous faisait penser à ça. " Morgan déteste ce surnom. Dans The Player's Tribune, elle raconte sa jeunesse. À l'âge de sept ans, elle savait ce qu'elle voulait devenir. Au bureau où leur mère travaillait, sa soeur aînée - elle en a deux - avait trouvé un post-it sur lequel elle avait écrit son futur métier : modèle. Alex - qui signait Ali Cat - voulait également laisser un souvenir à sa mère et avait écrit : joueuse de foot. À l'époque, elle n'avait jamais vu un seul match de football à la télévision et ne savait pas s'il existait un championnat professionnel pour femmes. Mais elle aimait jouer. Contrairement à sa soeur, elle ne s'intéressait pas à la coiffure, à la mode ou au maquillage. Elle aimait se salir et n'avait aucun goût en matière vestimentaire. Sa jeunesse, passée à Diamond Bar, en Californie, était placée sous le signe du sport. Pas seulement le football mais aussi l'athlétisme. Parfois, elle restait quatre jours sans monter sur le terrain. Elle estime que son père a été son meilleur coach " parce qu'il n'y connaissait rien au football. " Mais il s'y connaissait en construction -même si ses affaires n'étaient pas florissantes - et en motivation. Quand elle n'avait pas envie d'aller s'entraîner, il la poussait dans le dos. Si son équipe manquait de joueuses pour l'entraînement, il parcourait toute la ville pour en trouver. Il l'a maintenue en dehors du circuit footballistique californien traditionnel afin qu'elle ne se brûle pas les ailes trop vite. Du coup, dans le premier club auquel elle s'est affiliée, à l'âge de 14 ans, le coach estimait qu'elle " manquait de finesse " et qu'elle " n'était pas suffisamment forte pour l'équipe. " Elle s'est mise à douter : irait-elle au bout de son rêve ? " Dans ces moments-là, on a besoin d'un héros pour sortir du trou ", dit-elle dans The Player's Tribune. " Heureusement, j'en avais un : mon père. Ils peuvent se tromper, allons voir ailleurs. Ils ont le droit de penser ça mais ce n'est pas la vérité. " Quelques années plus tard, elle est sélectionnée en équipe nationale U17. En 2008, elle remporte la Coupe du Monde U20. Deux ans plus tard, elle effectue ses débuts en équipe nationale A. Elle entre au jeu et marque en finale de la Coupe du Monde 2011 mais les États-Unis s'inclinent face au Japon. Quatre ans plus tard, elles prennent leur revanche. En méforme physique (problèmes de genou), Morgan ne brille pas. En 2012, elle devient championne olympique et, aujourd'hui, elle a déjà inscrit plus de cent buts en équipe nationale. Pas mal pour une fille " pas assez forte "... C'est à l'université de Berkeley - elle y a décroché un diplôme en économie politique - qu'elle a rencontré son mari. Servando Carrasco, d'origine mexicaine, est lui aussi footballeur. Il évolue actuellement au Los Angeles Galaxy après avoir porté le maillot d'Orlando City. En Floride, ils ont ainsi joué dans le même club mais celui-ci n'a pas conservé son mari, qui est parti 4000 km à l'ouest. Fâchée, elle l'a dit ouvertement : " Ils nous ont fait venir en Floride en nous promettant un contrat à long terme. Ils se présentent comme un club familial alors j'espérais au moins qu'ils nous traitent comme une famille. " Ce n'était pas la première fois qu'ils étaient séparés. En 2016, elle a souffert de ce qu'elle décrira plus tard comme un burn-out. De nombreux pépins physiques (genou, chevilles) lui ont fait perdre le plaisir de jouer. Pour se changer les idées, elle a traversé l'océan et signé à Lyon où Jean-Michel Aulas tentait depuis des mois de la convaincre par Twitter. À chaque grand moment, il envoyait un tweet pour tenter de la séduire. Elle a fini par débarquer, prêtée par Orlando. " J'en avais besoin ", dit-elle dans Time. " Il fallait que je ne pense qu'au football, sans famille, sans amis, seule l'équipe comptait. Je devais retrouver du plaisir à jouer au football. " À Lyon, sa vie change radicalement. Elle estime que manger de la viande n'est pas éthique et devient vegan. Elle se met à méditer, à faire du yoga. Sur le plan sportif, ça l'aide : elle retrouve le chemin des filets. Aulas ne regrette pas ses tweets : l'OL a remporté le championnat de France, la coupe et la Ligue des Champions. Après le triplé, elle est retournée aux États-Unis, à Orlando. Il n'est pas étonnant que cette femme qui a un jour posé en bodypaint pour l'édition spéciale maillots de bain de Sports Illustrated, en ait un jour eu marre de tout. Morgan a toujours été plus qu'une simple joueuse. Une activiste qui, comme elle l'explique dans un entretien qui a servi de base à un portrait dans Time, n'est pas du tout d'avis qu'un athlète n'a pas le droit de parler de politique. " Nous sommes bien plus que des sportifs. " Et tout le monde peut le savoir. En 2015, l'équipe féminine américaine championne du monde part en tournée pour promouvoir le sport et jouer dix matches d'exhibition. À Honolulu, les conditions de travail sont déplorables : il y a des pierres sur le terrain, le terrain synthétique ne tient plus... Les Américaines estiment qu'il est trop dangereux de jouer et refusent de s'aligner. US Soccer annule tout. " Il nous revient parfois de décider ce qui est bon et ce qui ne l'est pas. Ça ne devrait pourtant pas être le rôle des joueuses ", dit Morgan. Elle se met alors à écrire : The Kicks, une série de quatre livres pour adolescents. Plus que de football, elle y parle de leadership, d'amitié, d'émancipation. En 2015, ces récits sont adaptés pour la télévision. Elle prend également ouvertement et sans crainte des positions politiques. Contre Donald Trump, par exemple, qui a lancé sa campagne présidentielle pour 2020 par une attaque frontale envers les migrants. Si les États-Unis sont à nouveau championnes du monde le 7 juillet dans " sa " ville de Lyon (où auront également lieu les deux demi-finales), le président américain ne devra même pas imaginer la féliciter. Si l'équipe est invitée à la Maison Blanche, elle ne s'y rendra pas. " Et si ça pose un problème à quelqu'un, tant pis, on ne nous mettra pas en boîte. " Son problème, à elle, ce sont certains éléments de la politique actuelle, notamment en matière d'immigration. Les origines mexicaines de son mari jouent sans doute un rôle. Son avis sur l'égalité du salaire pour un travail identique est également bien tranché. Dans le sport américain, ça fait des années que le débat fait rage. À l'US Open de tennis, le prize money des femmes est identique à celui des hommes depuis 1973 mais c'est une exception. Selon une enquête qu'elles ont menée elles-mêmes de 2013 à 2016, les footballeuses internationales ne gagnaient que 38 % du salaire de leurs confrères masculins : un maximum de 5000$ contre un maximum de 13.000$ par victoire. Des faits en contradiction totale avec la loi américaine qui, depuis 1963, prévoit un salaire égal pour une tâche équivalente. Equal pay of equal work. Ça fait des années que Morgan & Cie se battent contre cela. En 2016, elles ont déposé une première plainte auprès de l'Equal Employment Opportunity Commission. " Nous croyons fermement que c'est de notre ressort ", disait alors son équipière Megan Rapinoe dans le New York Times. " Pas seulement pour notre équipe et pour les joueuses américaines des générations suivantes mais aussi pour toutes les joueuses et les femmes dans le monde. " Morgan : " Nous avons compris que nos succès n'étaient pas récompensés à leur juste valeur mais que cela ne voulait pas dire que nous n'avions pas de mérite. " Le 8 mars dernier - le jour de la journée internationale des droits des femmes - elles ont à nouveau amené la fédération nationale devant le juge. À quelques mois de la Coupe du Monde, il fallait oser. Leurs exigences n'ont pas changé, elles accusent la fédération de " discrimination institutionnalisée sur base du sexe. " Morgan a volontairement été la première à signer et à mettre sa réputation en jeu. Depuis 2016, certaines choses ont changé mais, comme ses amies, elle estimait que c'était insuffisant. Elles ne trouvaient pas normal que leur coach, Jill Ellis - championne du monde en 2015 - gagne quatre fois moins que Bruce Arena, le coach des hommes qui, en 2017, n'avait pas réussi à qualifier l'équipe pour la coupe du monde en Russie. Ellis a cependant déclaré à Time que, depuis, son salaire a été sensiblement revu à la hausse. Les joueuses ont reçu une augmentation également. En avril 2017, elles ont signé un nouveau contrat de travail avec la fédération. Elles bénéficient désormais du droit à l'image. La firme REP Worldwide commercialise leur image et espère que, fin 2020, lorsqu'on fera les comptes, chaque joueuse touchera un à deux millions de dollars. US Soccer tente de s'en sortir en mettant l'accent sur les différences entre les compétitions masculine et féminine. Les joueuses de l'équipe nationale qui évoluent en NWSL touchent environ 170.000 dollars par an. Elles sont payées par la fédération, qui finance le championnat national féminin. Les hommes jouent dans un championnat professionnel plus sponsorisé. US Soccer souligne que la FIFA fait également une distinction entre les hommes et les femmes en matière de primes. Après la Coupe du Monde 2014 au Brésil, où les États-Unis ont été éliminés par la Belgique en huitièmes de finale, US Soccer a empoché un prize-money de 9 millions de dollars. Un an plus tard, les femmes ont été championnes du monde mais ce titre n'a rapporté que deux millions de dollars à la fédération. Et la FIFA se défend en disant qu'une Coupe du Monde masculine rapporte davantage qu'un Mondial féminin. La lutte des femmes américaines a fait des petits. En Norvège, il y a désormais parité. Au Danemark, il a suffi que les femmes boycottent un match de qualification pour la Coupe du monde pour obtenir un meilleur contrat de travail et davantage d'investissements dans le sport. Les Écossaises sont mieux payées également. Mia Hamm, aujourd'hui âgée de 47 ans et porte-drapeau de la génération précédente, soutient la lutte : " Lorsque je jouais, 75 % de mon salaire provenait de ressources externes (publicité, etc) et 25 % seulement provenait directement du football. J'aimerais que ce soit l'inverse et je suis fière de ces femmes qui estiment que non n'est pas une réponse. " Morgan, très active sur les réseaux sociaux (elle compte plus de 13 millions d'abonnés sur Facebook, Instagram et Twitter) et très attentive à son image (elle fait de la publicité pour Nike, McDonalds, Coca Cola, Panasonic) aimerait également que le rapport de force s'inverse. " J'ai beaucoup de sponsors et de partenaires ", dit-elle dans The Player's Tribune. " J'apparais beaucoup en public et je fais beaucoup de choses en dehors du football. Je dois beaucoup me montrer, je dois être un personnage public. Les footballeurs ne doivent pas faire ça. Ils ont des agents, des gens qui s'occupent de leurs réseaux sociaux. Leur intimité est mieux préservée que la nôtre. Nous devons peser chaque mot pour éviter de dire une bêtise. Ça m'énerve de devoir sans cesse parler de ces problèmes. Les choses changent si lentement et je ne suis pas la seule femme à le penser. Mais c'est vrai qu'on progresse, petit à petit. Si nous n'étions pas si vindicatives, ça bougerait sans doute plus lentement encore. Donc, il faut continuer à se battre. Et à revendiquer haut et fort ! "