Il y a cinq ans, l'injection par les Chinois de plus d'un milliard d'euros dans le football devait marquer l'ouverture d'une nouvelle ère. Les Américains, les Russes et les cheikhs arabes n'avaient qu'à bien se tenir. Avec le recul, on peut déduire que cette conclusion était prématurée et que les investissements chinois dans le football européen se sont résumés à un flirt coûteux et de courte durée. Sur les 20 clubs qui ont alors été repris par des magnats de l'Empire du Milieu, cinq sont déjà retombés dans d'autres mains.

C'est le cas de l'AC Milan. L'un des clubs les plus mythiques de l'histoire du football est désormais la propriété d'un fonds d'investissement américain et traverse l'une des périodes les plus sombres de son existence. Après une longue bataille visant à s'extraire de la zone rouge, le multiple vainqueur de coupes européennes a lui-même trouvé un accord avec l'UEFA pour ne pas participer à l'Europa League la saison prochaine.

La fin de l'ère Berlusconi

Le dernier titre de l'AC Milan remonte à 2011. Depuis lors, la descente aux enfers a été linéaire et la vénérable institution, pour laquelle l'ancien propriétaire Silvio Berlusconi a oeuvré pendant 30 ans, repose désormais sur des fondations très fragiles.

Les premiers problèmes sont apparus il y a une dizaine d'années. Lors de la crise des crédits, les entreprises de Berlusconi périclitent. " L'AC Milan en subira les conséquences ", avait prédit le vice-président Adriano Galliani. Le club dépend alors entièrement de son illustre propriétaire, qui voit la concurrence étrangère s'envoler grâce à la construction de stades flambant neufs et qui tente vaille que vaille de s'accrocher en achetant des joueurs à l'aide de capitaux privés et en épongeant les dettes. Même lors du dernier titre, Milan termine la saison avec un déficit d'exploitation de 60 millions d'euros.

Vu les pertes enregistrées, Milan doit désormais se rabattre sur une catégorie de joueurs moins gourmands.

L'introduction du Fair Play Financier complique encore la tâche des Milanais. Dans les grands lignes, cela signifie que l'UEFA veut limiter les pertes et oblige les clubs à ne plus dépenser beaucoup plus que ce qui entre dans les caisses. Les grands clubs italiens, qui bénéficient de contrats télés bien moins intéressants que leurs concurrents de Premier League, de Liga et de Bundesliga, doivent rentrer dans le rang. En Serie A, la tradition veut qu'un propriétaire alimente le budget avec ses fonds propres. Et précisément, Milan est un pionnier dans ce domaine, avec un homme d'affaires qui a longtemps fait partie des hommes les plus riches du monde et, qui en plus des bateaux, des bijoux et des orgies sexuelles, a investi dans le club de sa ville natale. " Si le Fair Play Financier avait été instauré plus tôt, nous n'aurions jamais remporté sept coupes européennes ", a récemment déclaré Galliani, qui a entretemps quitté le navire.

La chute du club de Berlusconi est devenue inéluctable au cours de la dernière décennie. Le laboratoire milanais, à la pointe du progrès, a vu la concurrence se rapprocher et a perdu de son efficacité, notamment en raison d'une hécatombe de blessés. Le médecin est limogé. Rien que pour l'année 2012, 307 blessures sont enregistrées dans la sélection. Un peu plus au nord, à Turin, un nouveau stade est construit, et dans un délai de deux ans à peine, la Juventus dépasse son voisin en matière de budget. Un concours de circonstances négatives produit sur l'AC Milan l'effet d'un cocktail mortel. Les Rossoneri ne peuvent plus se permettre de pêcher de très gros poisons dans le vivier des transferts. Dans les années qui suivent le dernier titre, l'ancien roi déchu termine successivement deuxième, troisième, huitième, dixième, septième, sixième, sixième et cinquième.

Au niveau du chiffre d'affaires, les Milanais chutent de la 7e à la 18e place sur le plan européen. Le budget n'atteint plus que le quart de celui du Real Madrid. En 2013, la petite boule qui porte le nom de l'AC Milan est glissée pour la dernière fois dans le bocal du tirage au sort de la Champions League. Et, au cours des trois années suivantes, le club ne participe plus à aucune compétition européenne. En 2015, Berlusconi risque une dernière tentative en injectant 80 millions dans l'achat de nouveaux joueurs, mais comme ses efforts ne débouchent que sur une septième place, il abandonne. Quelques mois avant son 80e anniversaire, il accepte un poste de président d'honneur et vend ses parts à un Chinois. Dans le communiqué de presse, Berlusconi pose au milieu de coupes rutilantes et explique que cette transaction donnera une nouvelle impulsion au club. Le nouvel homme fort achète les parts pour 520 millions d'euros et injecte encore 220 millions d'euros supplémentaires pour couvrir les dettes. En fait, c'est là que les problèmes commencent réellement.

L'ancien président Silvio Berlusconi est porté en triomphe sur les épaules après la dernière victoire des Milanais en Ligue des Champions en 2007., BELGAIMAGE
L'ancien président Silvio Berlusconi est porté en triomphe sur les épaules après la dernière victoire des Milanais en Ligue des Champions en 2007. © BELGAIMAGE

Construction bancale et négociations

Le 5 août 2016, Berlusconi signe un pré-contrat avec un fonds d'investissement chinois et le club se retrouve pris dans un réseau compliqué qui comprend de nouvelles sociétés comme Rossoneri Sports et Project Redblack, contrôlées par un certain monsieur Li Yonghong, de Hong Kong. L'injection de 200 millions d'euros dans l'achat de nouveaux joueurs semble malgré tout donner un nouvel élan à San Siro. Les insiders impliqués dans la vente émettent cependant rapidement des doutes à propos de ce Milan à la sauce chinoise. Le nouvel homme fort s'appuie sur des entreprises basées en dehors de Chine - au Grand-Duché de Luxembourg et dans les Îles Vierges Britanniques - pour regonfler le club. Pour pouvoir financer l'achat, Li effectue un emprunt de 220 millions d'euros, à du 11%, auprès du fonds d'investissement américain Elliott. Pour garantir le prêt, le magnat de la mine introduit les parts de l'AC Milan dans le deal.

Entre-temps, la sonnette d'alarme retentit en Suisse. Avec ses pertes gigantesques, l'AC Milan apparaît rapidement dans le collimateur du Fair-Play Financier de l'UEFA. Celui-ci contrôle tous les clubs qui jouent en Coupe d'Europe, donc également Milan qui a de nouveau réussi à se qualifier pour l'Europa League en 2017. Le critère principal est le seuil de rentabilité. Celui-ci doit éviter que, dans leur quête de succès, les clubs ne se mettent trop profondément dans le rouge. Sur une période de trois ans, les pertes doivent être limitées à 30 millions d'euros au maximum. Avec une dette de 146 millions d'euros, l'AC Milan dépasse cinq fois la limite.

Pour autant, cela ne signifie pas automatiquement une suspension. L'UEFA négocie d'abord avec les clubs, qui obtiennent l'occasion de se défendre et d'améliorer leurs résultats financiers. Ce système favorise les plus grands clubs, défendus par les meilleurs avocats et les meilleurs comptables, qui parviennent souvent à s'en sortir. L'Étoile Rouge de Belgrade s'est, par exemple, vu refuser l'accès à la Ligue des Champions à cause d'un retard de paiement de quelques millions, alors que Manchester City (2014), le Paris Saint-Germain (2014) et l'Inter Milan (2015) ont échappé à la sanction. L'AC Milan veut aussi conclure un tel accord et présente un business-plan pour la période 2017 à 2021. Il met surtout en avant les 250 millions de revenus découlant d'activités commerciales en Chine.

Pertes et fracas

Li Yonghong est le pont qui conduit vers la Chine, mais il y a un petit problème : le propriétaire ne paie pas. Le fait que le gouvernement chinois se ravise et n'encourage plus ses compatriotes à investir à l'étranger, n'aide pas non plus. Il craint que le flux d'argent vers l'étranger ne déstabilise l'économie nationale, et les banques reçoivent l'ordre d'enquêter sur l'octroi de crédits aux principaux négociateurs. Ce sont surtout les magnats qui investissent dans le football qui sont visés. Les autorités locales se posent des questions. Comment se portent les mines de Li ? Pourquoi passent-elles constamment dans des mains différentes ? Pourquoi passent-elles parfois, pour zéro euro, d'un Li à un autre Li ?

À Milan, après la présentation en grande pompe, on se rend vite compte que Berlusconi ne s'est pas allié à la personne la plus fiable. Les supporters s'en aperçoivent pour la première fois en 2017, lorsque les transferts de Lucas Biglia et de Leonardo Bonucci mettent du temps à se réaliser parce que Milan éprouve des difficultés à obtenir les garanties bancaires. Depuis la Chine, on découvre par ailleurs que le père et le frère de Li ont été condamnés à des peines de prison pour une affaire qui a fait perdre de nombreux millions aux investisseurs, qui avaient investi dans des vergers de litchis. On a également enquêté sur le rôle de Li Yonghong, mais celui-ci n'a pas été condamné.

Via une vidéo difusée sur le net, dans laquelle apparaît également sa femme, Li explique que les doutes concernant sa personne ne sont pas fondés et que les supporters ont été mal informés par les médias qui diffusant des fakenews, mais l'UEFA ne tombe pas dans le panneau. En novembre 2017, une audition est organisée à Nyon où les spécialistes sont confrontés à un nouveau business-plan dans lequel les revenus chinois sont réduits de 100 millions. Malgré cela, l'optimisme béat ne connaît toujours aucune limite. C'est ainsi que, dans ce plan, les quarts de finales de la Ligue des Champions ont par exemple été budgétisés pour les saisons 2019/20 et 2020/21. Grâce à ce plan, les Italiens espèrent toujours éviter une suspension européenne, mais l'UEFA estime qu'il s'agit d'un leurre, sans aucune garantie adjacente. Elle exige que le propriétaire effectue une injection de capital de 165 millions d'euros ou présente une garantie bancaire, mais le Chinois ne peut pas la fournir. Il ne peut présenter qu'une lettre pleine de promesses émanant de la société qui gère les mines. Cela ne l'empêche pas d'encore limoger un entraîneur et de prendre de grands risques sur le marché des transferts. Tout cela rend le rééquilibrage du budget improbable, et l'UEFA sanctionne donc l'AC Milan, à la grande colère des Italiens, qui font référence au PSG et à City.

Adieu l'Europe

Faute d'accord, l'enquête continue et des comptables indépendants sont consultés pour émettre un deuxième avis sur les chiffres de l'AC Milan. L'UEFA exige que cette police financière ait accès, pendant quelques jours, aux bureaux du club et à tous les dossiers. Un nouveau business-plan est également mis sur la table. Le troisième. Aucun centime n'arrive de Chine. Milan espère toujours obtenir un peu d'argent de l'Empire du Milieu jusqu'en 2021, mais les 42 millions annoncés sont de 188 millions inférieurs aux chiffres du premier business-plan. Ces modifications incessantes des chiffres et ces voeux pieux ôtent à l'UEFA toute confiance. En outre, les achats onéreux de Bonucci et d'André Silva entraînent un tel dépassement du budget que beaucoup dépend désormais de la réussite de la stratégie " chinoise " et d'un refinancement des prêts qui ont permis à Li d'acheter le club.

Durant l'été 2018, alors qu'une sixième place avait permis à l'AC Milan d'arracher in extremis un ticket pour l'Europa League, le Chinois rate une échéance de paiement. Les 32 millions demandés sont de nouveau avancés par Elliott. Comme Li ne parvient pas non plus à rembourser au fonds d'investissement l'emprunt ayant servi à acheter le club, les Américains peuvent mettre le grappin sur les parts de l'AC Milan. C'est ainsi qu'en 2018, le club arrive aux mains d'un nouveau propriétaire. On n'entend plus parler de Li à Milan.

Avec le nouveau fonds d'investissements, Milan dispose en tout cas désormais d'un propriétaire aux reins solides. Les Américains gèrent pour 30 milliards d'euros de fonds et investissent directement 50 millions d'euros dans le club pour stabiliser les finances. C'était bien nécessaire, car les Milanais s'étaient à nouveau montrés très dépensiers durant la période des transferts, alors que le budget avait fortement diminué au point de descendre au niveau de West Ham United. Comble de malheur, le dossier qui donne des maux de tête à l'UEFA refait surface. Les instances européennes du football avaient certes, dans un premier temps, été contredites par le tribunal d'arbitrage du sport (TAS, ) qui avait jugé la sanction de deux ans de suspension disproportionnée, mais l'affaire a pris une autre tournure lorsque Milan a présenté ses résultats financiers, fin 2018. Cette année catastrophique sous gestion chinoise a débouché sur une perte record de 126 millions d'euros. On comprend directement qu'on évoquera de nouveau le seuil de rentabilité, maintenant que l'AC Milan s'est qualifié pour les poules de l'Europa League grâce à une place dans le subtop de la Serie A. Elliott comprend qu'il ne sert à rien de continuer la guerre avec les instances du football européen. Finalement, l'AC Milan a lui-même demandé, le mois passé, d'être exclu pour un an, pour clore l'affaire. Un nouveau coup dur pour le multiple champion d'Europe.

Elliott a injecté environ un demi-milliard dans ce géant aux pieds d'agile. Son objectif semble désormais être de remettre le navire milanais à flot avant de pouvoir le revendre dans quelques années. On ne voit pas encore à quel horizon les Rossoneri pourraient envisager une nouvelle participation à la Champions League. Vu les pertes enregistrées et les revenus limités à environ 200 millions d'euros, Milan ne peut plus investir de sommes folles sur le marché des transferts. Le club doit désormais se rabattre sur une catégorie de joueurs moins gourmands, financièrement.

Et Li Yonghong ? Il mène son propre combat juridique. Un tribunal chinois l'a placé sur la liste noire de personnes à surveiller, et son passeport a été confisqué après la découverte de factures impayées se chiffrant à plusieurs millions.

Par Tom Knipping

Il y a cinq ans, l'injection par les Chinois de plus d'un milliard d'euros dans le football devait marquer l'ouverture d'une nouvelle ère. Les Américains, les Russes et les cheikhs arabes n'avaient qu'à bien se tenir. Avec le recul, on peut déduire que cette conclusion était prématurée et que les investissements chinois dans le football européen se sont résumés à un flirt coûteux et de courte durée. Sur les 20 clubs qui ont alors été repris par des magnats de l'Empire du Milieu, cinq sont déjà retombés dans d'autres mains. C'est le cas de l'AC Milan. L'un des clubs les plus mythiques de l'histoire du football est désormais la propriété d'un fonds d'investissement américain et traverse l'une des périodes les plus sombres de son existence. Après une longue bataille visant à s'extraire de la zone rouge, le multiple vainqueur de coupes européennes a lui-même trouvé un accord avec l'UEFA pour ne pas participer à l'Europa League la saison prochaine. Le dernier titre de l'AC Milan remonte à 2011. Depuis lors, la descente aux enfers a été linéaire et la vénérable institution, pour laquelle l'ancien propriétaire Silvio Berlusconi a oeuvré pendant 30 ans, repose désormais sur des fondations très fragiles. Les premiers problèmes sont apparus il y a une dizaine d'années. Lors de la crise des crédits, les entreprises de Berlusconi périclitent. " L'AC Milan en subira les conséquences ", avait prédit le vice-président Adriano Galliani. Le club dépend alors entièrement de son illustre propriétaire, qui voit la concurrence étrangère s'envoler grâce à la construction de stades flambant neufs et qui tente vaille que vaille de s'accrocher en achetant des joueurs à l'aide de capitaux privés et en épongeant les dettes. Même lors du dernier titre, Milan termine la saison avec un déficit d'exploitation de 60 millions d'euros. L'introduction du Fair Play Financier complique encore la tâche des Milanais. Dans les grands lignes, cela signifie que l'UEFA veut limiter les pertes et oblige les clubs à ne plus dépenser beaucoup plus que ce qui entre dans les caisses. Les grands clubs italiens, qui bénéficient de contrats télés bien moins intéressants que leurs concurrents de Premier League, de Liga et de Bundesliga, doivent rentrer dans le rang. En Serie A, la tradition veut qu'un propriétaire alimente le budget avec ses fonds propres. Et précisément, Milan est un pionnier dans ce domaine, avec un homme d'affaires qui a longtemps fait partie des hommes les plus riches du monde et, qui en plus des bateaux, des bijoux et des orgies sexuelles, a investi dans le club de sa ville natale. " Si le Fair Play Financier avait été instauré plus tôt, nous n'aurions jamais remporté sept coupes européennes ", a récemment déclaré Galliani, qui a entretemps quitté le navire. La chute du club de Berlusconi est devenue inéluctable au cours de la dernière décennie. Le laboratoire milanais, à la pointe du progrès, a vu la concurrence se rapprocher et a perdu de son efficacité, notamment en raison d'une hécatombe de blessés. Le médecin est limogé. Rien que pour l'année 2012, 307 blessures sont enregistrées dans la sélection. Un peu plus au nord, à Turin, un nouveau stade est construit, et dans un délai de deux ans à peine, la Juventus dépasse son voisin en matière de budget. Un concours de circonstances négatives produit sur l'AC Milan l'effet d'un cocktail mortel. Les Rossoneri ne peuvent plus se permettre de pêcher de très gros poisons dans le vivier des transferts. Dans les années qui suivent le dernier titre, l'ancien roi déchu termine successivement deuxième, troisième, huitième, dixième, septième, sixième, sixième et cinquième. Au niveau du chiffre d'affaires, les Milanais chutent de la 7e à la 18e place sur le plan européen. Le budget n'atteint plus que le quart de celui du Real Madrid. En 2013, la petite boule qui porte le nom de l'AC Milan est glissée pour la dernière fois dans le bocal du tirage au sort de la Champions League. Et, au cours des trois années suivantes, le club ne participe plus à aucune compétition européenne. En 2015, Berlusconi risque une dernière tentative en injectant 80 millions dans l'achat de nouveaux joueurs, mais comme ses efforts ne débouchent que sur une septième place, il abandonne. Quelques mois avant son 80e anniversaire, il accepte un poste de président d'honneur et vend ses parts à un Chinois. Dans le communiqué de presse, Berlusconi pose au milieu de coupes rutilantes et explique que cette transaction donnera une nouvelle impulsion au club. Le nouvel homme fort achète les parts pour 520 millions d'euros et injecte encore 220 millions d'euros supplémentaires pour couvrir les dettes. En fait, c'est là que les problèmes commencent réellement. Le 5 août 2016, Berlusconi signe un pré-contrat avec un fonds d'investissement chinois et le club se retrouve pris dans un réseau compliqué qui comprend de nouvelles sociétés comme Rossoneri Sports et Project Redblack, contrôlées par un certain monsieur Li Yonghong, de Hong Kong. L'injection de 200 millions d'euros dans l'achat de nouveaux joueurs semble malgré tout donner un nouvel élan à San Siro. Les insiders impliqués dans la vente émettent cependant rapidement des doutes à propos de ce Milan à la sauce chinoise. Le nouvel homme fort s'appuie sur des entreprises basées en dehors de Chine - au Grand-Duché de Luxembourg et dans les Îles Vierges Britanniques - pour regonfler le club. Pour pouvoir financer l'achat, Li effectue un emprunt de 220 millions d'euros, à du 11%, auprès du fonds d'investissement américain Elliott. Pour garantir le prêt, le magnat de la mine introduit les parts de l'AC Milan dans le deal. Entre-temps, la sonnette d'alarme retentit en Suisse. Avec ses pertes gigantesques, l'AC Milan apparaît rapidement dans le collimateur du Fair-Play Financier de l'UEFA. Celui-ci contrôle tous les clubs qui jouent en Coupe d'Europe, donc également Milan qui a de nouveau réussi à se qualifier pour l'Europa League en 2017. Le critère principal est le seuil de rentabilité. Celui-ci doit éviter que, dans leur quête de succès, les clubs ne se mettent trop profondément dans le rouge. Sur une période de trois ans, les pertes doivent être limitées à 30 millions d'euros au maximum. Avec une dette de 146 millions d'euros, l'AC Milan dépasse cinq fois la limite. Pour autant, cela ne signifie pas automatiquement une suspension. L'UEFA négocie d'abord avec les clubs, qui obtiennent l'occasion de se défendre et d'améliorer leurs résultats financiers. Ce système favorise les plus grands clubs, défendus par les meilleurs avocats et les meilleurs comptables, qui parviennent souvent à s'en sortir. L'Étoile Rouge de Belgrade s'est, par exemple, vu refuser l'accès à la Ligue des Champions à cause d'un retard de paiement de quelques millions, alors que Manchester City (2014), le Paris Saint-Germain (2014) et l'Inter Milan (2015) ont échappé à la sanction. L'AC Milan veut aussi conclure un tel accord et présente un business-plan pour la période 2017 à 2021. Il met surtout en avant les 250 millions de revenus découlant d'activités commerciales en Chine. Li Yonghong est le pont qui conduit vers la Chine, mais il y a un petit problème : le propriétaire ne paie pas. Le fait que le gouvernement chinois se ravise et n'encourage plus ses compatriotes à investir à l'étranger, n'aide pas non plus. Il craint que le flux d'argent vers l'étranger ne déstabilise l'économie nationale, et les banques reçoivent l'ordre d'enquêter sur l'octroi de crédits aux principaux négociateurs. Ce sont surtout les magnats qui investissent dans le football qui sont visés. Les autorités locales se posent des questions. Comment se portent les mines de Li ? Pourquoi passent-elles constamment dans des mains différentes ? Pourquoi passent-elles parfois, pour zéro euro, d'un Li à un autre Li ? À Milan, après la présentation en grande pompe, on se rend vite compte que Berlusconi ne s'est pas allié à la personne la plus fiable. Les supporters s'en aperçoivent pour la première fois en 2017, lorsque les transferts de Lucas Biglia et de Leonardo Bonucci mettent du temps à se réaliser parce que Milan éprouve des difficultés à obtenir les garanties bancaires. Depuis la Chine, on découvre par ailleurs que le père et le frère de Li ont été condamnés à des peines de prison pour une affaire qui a fait perdre de nombreux millions aux investisseurs, qui avaient investi dans des vergers de litchis. On a également enquêté sur le rôle de Li Yonghong, mais celui-ci n'a pas été condamné. Via une vidéo difusée sur le net, dans laquelle apparaît également sa femme, Li explique que les doutes concernant sa personne ne sont pas fondés et que les supporters ont été mal informés par les médias qui diffusant des fakenews, mais l'UEFA ne tombe pas dans le panneau. En novembre 2017, une audition est organisée à Nyon où les spécialistes sont confrontés à un nouveau business-plan dans lequel les revenus chinois sont réduits de 100 millions. Malgré cela, l'optimisme béat ne connaît toujours aucune limite. C'est ainsi que, dans ce plan, les quarts de finales de la Ligue des Champions ont par exemple été budgétisés pour les saisons 2019/20 et 2020/21. Grâce à ce plan, les Italiens espèrent toujours éviter une suspension européenne, mais l'UEFA estime qu'il s'agit d'un leurre, sans aucune garantie adjacente. Elle exige que le propriétaire effectue une injection de capital de 165 millions d'euros ou présente une garantie bancaire, mais le Chinois ne peut pas la fournir. Il ne peut présenter qu'une lettre pleine de promesses émanant de la société qui gère les mines. Cela ne l'empêche pas d'encore limoger un entraîneur et de prendre de grands risques sur le marché des transferts. Tout cela rend le rééquilibrage du budget improbable, et l'UEFA sanctionne donc l'AC Milan, à la grande colère des Italiens, qui font référence au PSG et à City. Faute d'accord, l'enquête continue et des comptables indépendants sont consultés pour émettre un deuxième avis sur les chiffres de l'AC Milan. L'UEFA exige que cette police financière ait accès, pendant quelques jours, aux bureaux du club et à tous les dossiers. Un nouveau business-plan est également mis sur la table. Le troisième. Aucun centime n'arrive de Chine. Milan espère toujours obtenir un peu d'argent de l'Empire du Milieu jusqu'en 2021, mais les 42 millions annoncés sont de 188 millions inférieurs aux chiffres du premier business-plan. Ces modifications incessantes des chiffres et ces voeux pieux ôtent à l'UEFA toute confiance. En outre, les achats onéreux de Bonucci et d'André Silva entraînent un tel dépassement du budget que beaucoup dépend désormais de la réussite de la stratégie " chinoise " et d'un refinancement des prêts qui ont permis à Li d'acheter le club. Durant l'été 2018, alors qu'une sixième place avait permis à l'AC Milan d'arracher in extremis un ticket pour l'Europa League, le Chinois rate une échéance de paiement. Les 32 millions demandés sont de nouveau avancés par Elliott. Comme Li ne parvient pas non plus à rembourser au fonds d'investissement l'emprunt ayant servi à acheter le club, les Américains peuvent mettre le grappin sur les parts de l'AC Milan. C'est ainsi qu'en 2018, le club arrive aux mains d'un nouveau propriétaire. On n'entend plus parler de Li à Milan. Avec le nouveau fonds d'investissements, Milan dispose en tout cas désormais d'un propriétaire aux reins solides. Les Américains gèrent pour 30 milliards d'euros de fonds et investissent directement 50 millions d'euros dans le club pour stabiliser les finances. C'était bien nécessaire, car les Milanais s'étaient à nouveau montrés très dépensiers durant la période des transferts, alors que le budget avait fortement diminué au point de descendre au niveau de West Ham United. Comble de malheur, le dossier qui donne des maux de tête à l'UEFA refait surface. Les instances européennes du football avaient certes, dans un premier temps, été contredites par le tribunal d'arbitrage du sport (TAS, ) qui avait jugé la sanction de deux ans de suspension disproportionnée, mais l'affaire a pris une autre tournure lorsque Milan a présenté ses résultats financiers, fin 2018. Cette année catastrophique sous gestion chinoise a débouché sur une perte record de 126 millions d'euros. On comprend directement qu'on évoquera de nouveau le seuil de rentabilité, maintenant que l'AC Milan s'est qualifié pour les poules de l'Europa League grâce à une place dans le subtop de la Serie A. Elliott comprend qu'il ne sert à rien de continuer la guerre avec les instances du football européen. Finalement, l'AC Milan a lui-même demandé, le mois passé, d'être exclu pour un an, pour clore l'affaire. Un nouveau coup dur pour le multiple champion d'Europe. Elliott a injecté environ un demi-milliard dans ce géant aux pieds d'agile. Son objectif semble désormais être de remettre le navire milanais à flot avant de pouvoir le revendre dans quelques années. On ne voit pas encore à quel horizon les Rossoneri pourraient envisager une nouvelle participation à la Champions League. Vu les pertes enregistrées et les revenus limités à environ 200 millions d'euros, Milan ne peut plus investir de sommes folles sur le marché des transferts. Le club doit désormais se rabattre sur une catégorie de joueurs moins gourmands, financièrement. Et Li Yonghong ? Il mène son propre combat juridique. Un tribunal chinois l'a placé sur la liste noire de personnes à surveiller, et son passeport a été confisqué après la découverte de factures impayées se chiffrant à plusieurs millions. Par Tom Knipping