Vingt mètres avant la ligne d'arrivée du Tour du Limbourg, Arnaud De Lie, les lèvres pincées et les mains sur le guidon, regarde à côté de lui et derrière lui. Il ne voit personne.
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Vingt mètres avant la ligne d'arrivée du Tour du Limbourg, Arnaud De Lie, les lèvres pincées et les mains sur le guidon, regarde à côté de lui et derrière lui. Il ne voit personne.Sam Bennett et ses coéquipiers, qui suivaient à plusieurs longueurs derrière, se sont effondrés sur une arrivée en légère montée qui était taillée pour les qualités du taureau ardennais, un surnom inventé par sa signature de victoire où il mime les cornes de l'animal avec les doigts. Une puissance pure, mélangée à une touche d'audace. C'est de cette manière qu'il vient de remporter sa troisième course d'un jour d'affilée (après la Marcel Kint Classic et la Heistse Pijl (ou Flèche d'Heist)). C'est déjà le sixième succès au cours de ses quatre premiers mois et demi en tant que professionnel. Avant cela, il avait déjà levé les bras sur le Trofeo Playa de Palma, le GP Monseré et la Volta Limburg Classic). Même s'il n'a pas encore levé les bras sur une course World Tour - toutes les épreuves citées sont de catégorie 1.1 - et qu'il ne se mesure donc pas toujours à la concurrence la plus relevée du peloton, sa série reste néamoins impressionnante, compte tenu de son très jeune âge: 20 ans et 82 jours. De Lie a remporté le Trofeo de Palma, sa troisième course chez les élites, alors qu'il n'était encore qu'un adolescent du haut de ses 19 ans et 320 jours.Une série de six victoires dans des courses d'un jour (de catégorie UCI 1.1 ou supérieure) à l'âge d'Arnaud De Lie est même tout simplement unique. Seul, un autre Wallon, Philippe Gilbert a remporté plus de victoires en une saison complète au cours de ce siècle : neuf dans sa super année 2011 (contre-la-montre non inclus). Même Tom Boonen, lors de sa fabuleuse saison 2012, n'avait décroché "que" six bouquets. Evidemment, les deux idoles belges de ce début de siècle étaient aussi montés sur les plus hautes marches de Monuments. Mais toujours est-il qu'ils étaient âgés à l'époque de 29 et 31 ans. Ils étaient donc dans la fleur de l'âge alors que leur carrière avait pourtant commencé assez tôt.Même en remontant 38 ans en arrière, jusqu'en 1984, date de la création du classement FICP/UCI, on ne trouve pas de coureur qui, à l'âge de De Lie (20 ans et 82 jours), s'est offert six courses d'un jour (de catégorie UCI 1.1 ou supérieure) à son palmarès. Quatre ans plus tôt, en 1978, le coureur italien Beppe Saronni est passé tout près, remportant sa sixième course d'un jour (le Giro di Campania/Tour de Campanie) à l'âge de 20 ans et 188 jours. Quatorze jours plus tôt, l'Italien avait déjà enlevé le classement final de Tirreno-Adriatico.Pour trouver trace d'un coureur ayant remporté plus de bouquets dans une course d'un jour en étant plus jeune, il faut remonter encore plus loin dans le passé.Et plus précisément en...1965, et les premiers mois professionnels d'un certain... Eddy Merckx. Il avait remporté sa sixième course d'un jour le 15 juillet à Ronse, alors qu'il était âgé de 20 ans et 28 jours. Toutes dans des courses/foires belges qui ne sont pas nécessairement comparables avec la série de De Lie réalisée sur un circuit plus professionnalisé encore. Cela montre à quel point la performance du jeune wallon est tout simplement unique.Remporter six victoires au cours de vos quatre premiers mois et demi en tant que coureur du WorldTour est déjà exceptionnel, et il y en aura sans doute encore quelques-unes d'ici la fin de l'année. Mais ce qui frappe encore plus les esprits, c'est la facilité avec laquelle Le Taureau a encorné ses adversaires sur ces dernières courses.Il sera difficile pour lui de déjà égaler le record de Marcel Kittel (qui, en 2011, à l'âge de 23 ans, a remporté 17 courses pour sa première saison en tant que membre d'une équipe Procontinental/WorldTour). Faire aussi bien ou mieux que d'autres grands noms comme Mark Cavendish (11 en 2007), son coéquipier chez Lotto-Soudal Caleb Ewan (11 en 2015) et Mathieu van der Poel (10 en 2019) reste par contre un objectif tout à fait envisageable. (Avec les remerciements pour le statisticien spécialiste du vélo @VDPRuben).Mais cela dépendra aussi en partie de son programme pour les prochains mois. Dans quelle mesure De Lie pourra se concentrer sur le championnat du monde des moins de 23 ans en Australie. Il pourrait être le premier Belge depuis Eddy Merckx, en 1964, à remporter le maillot arc-en-ciel dans cette catégorie qui s'appellait "amateurs" dans le passé. Cependant, cette ambition pourrait nuire à la chasse aux points de Lotto-Soudal. La formation belge est toujours en train de lutter pour conserver son statut de WorldTour. Et les exploits de son jeune prodige sont dès lors très importants.Avec 1340 points à son compteur, l'Ardennais a rapporté... un tiers du total des points de son équipe cette saison (4031). Et, comme l'a calculé le twittos @eltiodeldato, pour 10,7 % ( !) de la récolte de Lotto-Soudal depuis 2020 (les trois saisons qui comptent dans la lutte pour un billet WorldTour). Sachant qu'il n'évolue au sein de l'équipe que depuis cette année...La formation du manager John Lelangue est désormais 19e, mais grâce à De Lie, l'écart sur la 18e place, qui permet de rester en WorldTour, se réduit. Il n'y a plus que 400 unités de retard sur EF Education-Easy Post.Si vous regardez la situation dans son ensemble, en dehors de la bataille des points UCI, l'émergence de De Lie en tant que nouveau crack de niveau mondial est certainement la meilleure nouvelle pour Lotto-Soudal. D'autant plus qu'il devrait resigner un nouveau contrat jusqu'en (probablement) 2025.Avec ou sans le statut de WorldTour, il incarne désormais le jeune Belge (et surtout Wallon) sur lequel l'équipe de Lelangue peut désormais tenter de rebâtir un palmarès.Non seulement dans les sprints massifs, mais aussi sur les classiques avec quelques difficultés, car De Lie est certainement plus qu'un pur sprinteur. Et son destin est prometteur.