Il est des champions hors temps. Des vainqueurs dans l'âme. Capables de briller dans les giboulées hivernales et de jouer les acrobates dans les feuilles mortes de l'automne. Philippe Gilbert est de ceux-là et depuis bien longtemps. Entre les deux, le palmarès le plus éclectique du cyclisme belge post-Eddy Merckx se repose dans les beaux quartiers monégasques. Un bol d'air conditionné par un environnement plaqué or, mais un bol d'air quand-même. Celui dans lequel Philippe Gilbert puise l'énergie de repartir pour un tour à l'assaut des sommets. Sans rancoeur ou presque après une année 2019 pour le moins riche en émotions.
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Il est des champions hors temps. Des vainqueurs dans l'âme. Capables de briller dans les giboulées hivernales et de jouer les acrobates dans les feuilles mortes de l'automne. Philippe Gilbert est de ceux-là et depuis bien longtemps. Entre les deux, le palmarès le plus éclectique du cyclisme belge post-Eddy Merckx se repose dans les beaux quartiers monégasques. Un bol d'air conditionné par un environnement plaqué or, mais un bol d'air quand-même. Celui dans lequel Philippe Gilbert puise l'énergie de repartir pour un tour à l'assaut des sommets. Sans rancoeur ou presque après une année 2019 pour le moins riche en émotions. Philippe, en avril, votre victoire à Paris-Roubaix vous a rapproché de votre rêve ultime qui consiste à gagner les cinq monuments*. Seuls trois coureurs -- tous Belges -- y sont parvenus au cours de leur carrière : Roger De Vlaeminck, Rik Van Looy et Eddy Merckx. Pourquoi cette obsession ? PHILIPPE GILBERT : Les gens ne se rendent pas toujours compte de la difficulté de ce que ça représente de gagner des courses aux profils si différents. C'est un peu comme si, dans la même vie, et en exagérant à peine, vous aviez un athlète qui remportait le 100 mètres et puis quelques années plus tard le 10.000 mètres. Aujourd'hui, c'est devenu presque impossible en vélo parce que les tracés ont évolué, sont devenus plus sélectifs. Moi-même, j'ai profité à l'époque d'un Tour de Lombardie moins dur qu'il ne l'est aujourd'hui. Il n'y avait pas encore de passages avec des murs à 28 %. Reste que si j'arrive à réussir ça, c'est-à-dire à gagner un jour Milan-Sanremo, le seul monument qui me manque, ce serait exceptionnel. Ce genre de défi, c'est ce qui motive aussi. Après tant d'années, si vous n'avez plus envie de gagner que la Coupe de France, par exemple, vous n'avancez plus. En octobre, via justement le Tour de Lombardie, vous avez mis un point d'honneur à aller au bout d'une saison débutée en février avec Deceuninck-Quick Step alors que les deux tiers du peloton avaient déjà raccroché et que vous saviez votre avenir désormais lié à Lotto-Soudal. Qu'est-ce qui vous pousse à continuer de faire des saisons à rallonge à votre âge ? GILBERT : Je suis peut-être de la vieille école, mais je respecte mon programme. Je suis payé jusqu'au mois de décembre, donc je roule jusqu'au bout. Ça me permet de varier mes objectifs aussi. Et puis, je n'ai jamais compris les coureurs qui ne ciblent qu'un seul objectif sur leur saison. C'est hyper risqué. Regarde un Pinot l'an dernier ou pire, un Uran. Le gars, il est arrivé au Tour avec 14 jours de courses dans les jambes ! Même Armstrong courait plus ! Je n'aimerais pas être le directeur sportif qui le paie. De toute façon, j'ai toujours été un bosseur. Il y en a d'autres qui raccrochent après le Tour de France au prétexte qu'ils changent d'équipe, eux, ce sont des branleurs. Je trouve même qu'à la limite, ils ne mériteraient pas d'être payés leurs derniers mois de salaire. C'est une question de mentalité. Moi, j'aime courir. J'aime la sensation d'être dans les pelotons. De rouler vite, de frotter, de prendre des risques. Ça me plaît. Avec les conséquences néfastes que cela comprend parfois. Le dernier exemple en date, c'est votre chute à 103 km de l'arrivée lors des derniers championnats du monde et cette course poursuite chaotique derrière un peloton emmené par Bart De Clercq. Dans le Yorkshire, où la Belgique était favorite, est-ce que ce n'était pas finalement la pire course tactique d'une équipe belge depuis bien longtemps ? GILBERT : Je ne sais pas. Une course, par définition, c'est imprévisible. J'ai quelques championnats du monde derrière moi maintenant et j'ai l'impression d'avoir revu une course un peu similaire à qui s'était passé en 2004 à Vérone ( le premier Belge, Peter Van Petegem s'était classé 29e, ndlr). Quoi qu'il en soit, on aurait certainement pu faire mieux, mais c'est trop facile de parler quand on est empêché d'être acteur de la course dans le final. Sincèrement, je pense qu'on était fort, mais les autres nations aussi. En Belgique, la presse, flamande surtout, aime bien en faire des tonnes. Dans les jours qui ont précédé la course, j'avais parfois le sentiment, en lisant la presse, d'un optimisme béat. Comme s'ils avaient un peu minimisé la concurrence. Nous n'étions pas plus forts que l'Italie ou l'Espagne par exemple. Après, personnellement, j'avais le sentiment d'avoir les jambes pour gagner. Mais le cyclisme, ce n'est pas de la PlayStation. On essaie de mettre des stratégies en place. Ça ne fonctionne pas toujours. Il était prévu qu'on accélère à l'entrée des circuits et c'est ce que l'on a fait, sauf que moi j'ai eu la malchance de tomber à ce moment-là et qu'il n'y avait pas de moyen de communication. S'en est donc suivi cette course poursuite où l'on vous voit, aidé par Remco Evenepoel, tenter de revenir sur le peloton. Racontez-nous ce qui se passe dans votre tête à ce moment-là ? Sur les images, on pense d'abord que vous dites à Remco de ne pas vous attendre, on se trompe ? GILBERT : Remco est jeune, mais il est pro. C'est peut-être parce qu'il a joué au foot plus jeune, mais il sait ce que c'est le jeu d'équipe. Et il l'adapte très bien au cyclisme. Après, devant sa télé, on interprète parfois mal les images. Sur le coup, sachant que je vais devoir changer de vélo, je dis juste à Remco de prendre de l'avance, mais je ne lui dis pas de ne pas m'attendre. Je me disais bien que ça devait bouger devant, mais j'avais de bonnes jambes, j'y croyais encore. La preuve, c'est qu'on est revenu à 10 secondes. Malheureusement, il y avait trop peu de monde pour collaborer avec nous pour rentrer... Vous n'êtes pas encore à la retraite, mais vous êtes déjà avec d'autres le symbole d'une époque. Celle d'un peloton contrôlé par quelques fortes têtes comme vous, Fabian Cancellara ou Tom Boonen. Des patrons de cette trempe-là, ça existe encore aujourd'hui ? GILBERT : Je ne crois pas que j'étais aussi autoritaire qu'un Cancellara. Et je ne pense pas que ça l'ait servi. Personnellement, je n'ai d'ailleurs jamais cautionné le rôle qu'il avait. De quel droit un coureur se positionnerait-il au-dessus du peloton ? Moi, je n'ai jamais été contre les jeunes ambitieux qui osaient attaquer, bien au contraire. Je me souviens de Pozzato ( Filippo Pozzato, coureur italien aujourd'hui retraité, ndlr), par exemple, qui, lui, s'était fait une spécialité de casser ces jeunes-là. C'était son hobby, ce qu'il faisait de mieux, très certainement. Je n'ai jamais fonctionné comme ça. Contrôler le peloton, autoriser les bons de sorties, ça, c'est l'école US Postal ( l'équipe américaine de Lance Armstrong à l'époque, ndlr). Celle avec laquelle j'ai grandi et que je n'ai jamais voulu reproduire. Par contre, oui, recadrer des jeunes qui font des erreurs, ça c'est important quand on a un certain statut. En quoi la vie de peloton, forme de micro-société, ressemble-t-elle finalement à la vraie vie ? GILBERT : C'est dur de comparer dans la vie à quoi ça pourrait correspondre, parce que cela ne peut évidemment pas être représentatif de la société pour la simple et bonne raison que c'est un rassemblement de gens hors normes avec des caractères forts. C'est un peu comme la migration des gnous en Afrique. Ça trace, ça n'attend personne. Il y a ceux qui se font bouffer par les crocodiles et les lions, et puis il y a les autres. C'est donc plus dur que la vraie vie. Parce que le peloton ne pardonne rien. Un peloton, à part s'il y a un mort, il ne s'arrête pas. C'est le seul truc, sinon il avance. Avec ou sans toi. Le fait qu'il n'y ait plus aujourd'hui de leader omnipotent dans le peloton, ça a modifié la façon de courir ? GILBERT : Ce sont les jeunes qui ont changé. Aujourd'hui, ils arrivent, ils frottent, ils ne regardent pas qui est à côté d'eux. Moi, je me souviens de mes débuts. Et je peux vous dire que je n'allais pas frotter avec les Cipollini, Ullrich ou Museeuw. Il y avait du respect. S'ils attaquaient, j'essayais de suivre, mais jamais je n'aurais osé aller prendre le risque de les faire tomber. Aujourd'hui, certains de ces codes ont disparu. Les décalages à gauche quand tu prends la musette, les bidons dans les pelotons, etc. Conséquence, à chaque ravitaillement, il y a des chutes. Avec un peu plus de recul, comment avez-vous vécu l'annonce fin juin de votre non-sélection pour le Tour de France ? GILBERT : Ça reste dommage. Pour les affinités que j'ai avec Eddy, pour l'événement que ce départ de Bruxelles représentait pour lui et pour nous tous. J'aurais pu y aller en tant que spectateur, mais vu l'ampleur que ça a prise dans les médias, je me voyais mal me rendre sur place, répondre à tout le monde, faire des selfies. Ce n'était pas ma place. Et puis, je suis tombé de haut. Il faut être honnête, je ne m'attendais pas du tout à ne pas en être. Il n'y avait eu aucun signe avant-coureur de ma direction. Après, j'ai vu passer beaucoup d'insultes sur Patrick Lefevere ( le manager général de l'équipe, ndlr) mais je ne crois pas que c'était sa décision. De toute façon, après coup, quand je vois comment Julian ( Alaphilippe, porteur du maillot jaune pendant 14 étapes, ndlr) a marché, je me dis que ce n'est pas plus mal que les choses se soient passées comme ça. J'aurais mal vécu de passer trois semaines dans le simple rôle d'équipier. Rouler en tête du peloton dans le vent dès le kilomètre zéro, ce n'est pas pour moi. Il y a d'autres mecs pour faire ça. Votre éviction, vous n'avez jamais pris ça pour autre chose qu'un choix sportif, en lien, notamment avec votre prolongation de contrat qui traînait à se matérialiser ? GILBERT : Lefevere ne voulait me prolonger que pour une saison. J'en voulais deux. Lotto Soudal m'en offrait trois. À partir de là, mon choix a été limpide. Mais il a raté beaucoup de fins de carrière de coureurs, Lefevere, je ne crois pas que ce soit personnel. Ça a d'ailleurs été pareil avec Tom Boonen ou Paolo Bettini à l'époque. Je vois encore l'Italien gagner une étape sur la Vuelta en cachant le sponsor parce qu'il ne voulait plus y être associé. Ça a souvent brûlé entre Patrick Lefevere et les anciens. On ressent un peu d'amertume, c'est légitime... GILBERT : Non, il n'y en a pas. Je voulais juste signer un dernier contrat de deux ans et Deceuninck-Quick Step ne m'offrait qu'une saison. Lotto, m'en a offert trois. À partir de là, le choix était vite fait. Le Tour de France, la caravane, les médias, l'agitation... Plus jeune, vous disiez ne pas trop aimer ça. Plus vous vieillissez, plus vous vous dites qu'il est temps d'en profiter ? GILBERT : Disons qu'à mon niveau, et en toute modestie, je suis un des rares coureurs depuis 20 ou 30 ans à avoir pu réussir une carrière sans le Tour de France. En termes de reconnaissance et de palmarès, je n'ai pas eu besoin du Tour. Aujourd'hui, c'est encore différent. Tu pars en échappée sur le Tour, tu gagnes 3 ou 4000 followers sur les réseaux sociaux en une journée. À la Vuelta, c'est 500 personnes en plus. Au GP de Wallonie, c'est 50. Ce sont des choses qui comptent actuellement. Parce que les sponsors regardent ça.