Le 2 mars, le site Web de l'équipe cycliste UAE rapportait que les coureurs et le staff avaient été "bénis" de rencontrer un "invité spécial" en la personne du Cheikh Mohamed bin Zayed bin Sultan Al Nahyan.
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Le 2 mars, le site Web de l'équipe cycliste UAE rapportait que les coureurs et le staff avaient été "bénis" de rencontrer un "invité spécial" en la personne du Cheikh Mohamed bin Zayed bin Sultan Al Nahyan. Ce n'est évidemment pas n'importe qui, puisque le prince héritier d'Abu Dhabi est commandant en chef adjoint des forces armées des Émirats arabes unis (EAU) et est considéré comme le dirigeant de facto de l'État pétrolier.Dans son message, Mauro Gianetti, le directeur général de l'équipe cycliste, expliquait comment le team UAE représente la nation des Emirats dans le monde entier, comment elle encourage une culture du sport et un mode de vie sain aux Émirats arabes unis. Et enfin, combien cette reconnaissance du Cheikh Mohamed bin Zayed était spéciale et importante. Tadej Pogacar, le double vainqueur du Tour de France, s'exprimait aussi au sujet de cette rencontre. "C'est très spécial de le rencontrer et de lui parler de la croissance du cyclisme dans les Emirats arabes unis", expliquait le jeune Slovène.Ces déclarations n'arrivent pas par hasard puisque l'équipe UAE a été fondée en 2017 pour succéder à l'équipe italienne Lampre-Merida. Les fers de lance de ce projet sont Mansour bin Zayed, le frère de Mohamed, un vrai passionné de cyclisme, et Matar Suhail Al Yabhouni Al Dhaheri, le PDG de l'équipe cycliste. Mais aussi de l'ensemble du consortium sportif des Émirats arabes unis, qui compte également le club de Premier League Manchester City dans son portefeuille. Les investissements dans l'équipe cycliste ont systématiquement augmenté les années suivantes, surtout lorsqu'il s'est avéré que l'équipe détenait dans ses rangs une perle capable de faire briller son maillot sur les routes du monde entier avec Tadej Pogacar. La promotion du cyclisme aux Émirats arabes unis s'est également poursuivie avec la fusion du Tour d'Abu Dhabi (lancé en 2015) et du Tour de Dubaï (lancé en 2014) en un Tour des Émirats arabes unis dont la première édition s'est disputée en 2019.Cette opération a également été suivie en 2020 par l'acquisition du célèbre fabricant italien de vélos Colnago, qui fournit depuis lors ses vélos à l'équipe UAE. Depuis 2020, l'actionnaire majoritaire de l'équipe est Chimera Investments LLC, un groupe d'investissement privé basé aux Émirats arabes unis et qui fait partie du Royal Group.Son président est Tahnoon bin Zayed, le frère de Mohammed et Mansour, qui, en tant que conseiller à la sécurité nationale des Emirats arabes unis, est forcément considéré comme l'une des personnes les plus puissantes et influentes du Moyen-Orient. L'homme est aussi un passionné de vélo qu'il pratique à titre personnel. Il a fait construire une piste couverte à Abu Dhabi pour s'entraîner. Des dizaines de kilomètres de pistes cyclables ont aussi été aménagés à son initiative.Voilà pour l'image toute belle qu'on essaie de vendre, mais la réalité est cependant beaucoup plus sombre. Premièrement, en matière de droits de l'homme, la réputation des Émirats arabes unis est loin d'être irréprochable. Selon Human Rights Watch, des dissidents et des militants sont emprisonnés pour avoir exercé leur droit à la liberté d'opinion. Dans les prisons, les conditions d'hygiène sont rarement respectées et les soins médicaux se limitent au strict minimum. Aucun représentant des organisations des droits de l'homme n'est autorisé à se rendre sur le territoire des EAU.Deuxièmement, ces dernières années, les Émirats arabes unis, anciennement alliés des États-Unis, ont fortement renforcé leurs liens économiques, financiers et politiques avec la Russie, qui s'est lancée à la fin du mois de février dans une invasion de l'Ukraine sous la conduite de son président Vladimir Poutine.Le prince héritier Mohamed bin Zayed s'est même rendu à Moscou à six reprises entre 2013 et 2018. Lorsque Poutine s'est rendu à Abu Dhabi l'année suivante, les bâtiments et les voitures de police ont été décorés aux couleurs du drapeau russe.Ce n'est donc pas une coïncidence si Mohammed bin Zayed était en conversation téléphonique avec le président russe le 1er mars 2022, la veille de la rencontre avec Tadej Pogacar et le reste de l'équipe, alors que l'invasion ukrainienne venait de commencer. Le Cheikh et Poutine auraient discuté d'un accord de l'OPEP, l'organisation des pays exportateurs de pétrole. Avec une valeur totale de quatre milliards de dollars, les Emirats arabes unis sont l'un des plus importants partenaires commerciaux de la Russie au Moyen-Orient. Que ce soit par le biais de contrats pétroliers et d'armement ou d'investissements de Russian Direct Investment Fund.Les EAU accueillent chaque année un million de touristes russes. Ils sont également un paradis fiscal pour les Russes fortunés. L'invasion de l'Ukraine n'a rien changé à leur situation puisqu'ils y sont toujours accueillis à bras ouverts, afin (selon de nombreux rapports) d'y blanchir également de l'argent. Une destination qui est sans doute devenue plus importante depuis que d'autres paradis fiscaux comme la Suisse, Monaco et les îles Caïmans ont gelé les avoirs et les comptes russes.Le New York Times rapportait cette semaine que pas moins de 3000 entreprises localisées aux Emirats arabes unis sont détenues par des Russes. Ce sont également 38 hommes d'affaires et alliés liés à Vladimir Poutine qui possèdent des dizaines de propriétés dans le pays pétrolier. Ce parc immobilier représente une valeur de 341 millions de dollars. Les méga yachts de certains oligarques sont également amarrés dans le Golfe d'Oman ou sont en route pour les Émirats arabes unis. Six de ces alliés tombent sous le coup des sanctions imposées par les États-Unis et l'Europe. Ce que les Emirats refusent de faire. A moins qu'elles ne soient imposées par les Nations Unies, mais la Russie possède un droit de veto au Conseil de sécurité pour empêcher cela.L'on se souviendra qu'à l'Assemblée générale des Nations unies, les Emirats arabes unis se sont d'abord abstenus de voter sur la résolution condamnant la guerre en Ukraine, avant d'ensuite voter en faveur (et donc contre la Russie).Selon les analystes et experts, ce léger revirement s'explique par le fait que la résolution n'a pas de conséquences concrètes en termes de sanctions contre la Russie. La première absentation avait un peu terni l'image de l'Etat pétrolier qui n'a pas trop aimé cette publicité négative alors qu'il essaie de se montrer "propre" depuis tant d'années. Malgré ses alliances avec la Russie, il est hors de question d'effrayer le reste du monde. La manoeuvre avait pour objectif d'affirmer une certaine indépendance du pays et d'oeuvrer pour la diplomatie sans risquer d'offenser Vladimir Poutine dans le processus.Cela ne change rien au fait que les Émirats arabes unis ont été un partenaire de la Russie lors de la guerre civile en Syrie ces dernières années, afin de maintenir le président Bachar al Assad au pouvoir. Les troupes émiraties en Libye ont combattu aux côtés des soldats russes et des rebelles du général Khalifa Haftar contre le gouvernement qui était soutenu par l'... ONU.En 2020, un rapport du Pentagone mentionnait également que les Émirats arabes unis finançaient "plus que probablement" le groupe paramilitaire russe Wagner en Libye. Un groupe qui a défrayé la chronique ces dernières semaines pour avoir été enrôlé par Vladimir Poutine afin d'assassiner le président ukrainien Volodymyr Zelensky...Questions crucialesLe royaume des Emirats arabes unis est donc non seulement un allié (non officiel) de la Russie, mais aussi le principal sponsor de l'équipe cycliste de Tadej Pogacar. Déjà surnommé le nouvel Eddy Merckx, en raison de ses résultats et de sa façon offensive de courir, le jeune Slovène peut compter sur le soutien de coéquipiers de qualité et qui obtiennent aussi des résultats. Jeudi dernier, l'équipe UAE réalisait même une double victoire sur la journée, avec un bouquet d'étape pour Pogacar sur Tirreno-Adriatico et un pour Brandon McNulty sur Paris-Nice. Ces succès sportifs font la une de la presse sportive, mais cela ne va pas plus loin. Aucun média ou presque ne s'est penché ou ne s'est intéressé aux relations liant les Émirats arabes unis, le sponsor de l'équipe, et la Russie. Sur ses réseaux sociaux, le coureur slovène n'a pas non plus rédigé de déclaration pacifique contre l'invasion de l'Ukraine, comme l'ont fait les coureurs russes (ou devenus Français depuis)Pavel Sivakov (INEOS) et Aleksandr Vlasov (BORA-hansgrohe). L'UCI les autorise toujours à exercer leur métier, mais de nombreuses autres fédérations sportives ont entre-temps exclu des athlètes et des équipes russes de leurs compétitions. La semaine dernière, le gouvernement britannique a même imposé des sanctions à l'encontre de Roman Abramovitch, ce qui bloque la vente de Chelsea et place le club en grande difficulté.Toutefois, le fait que la famille royale des Émirats arabes unis soit (in)directement propriétaire/investisseur de Manchester City et de l'équipe cycliste UAE Emirates semble ignoré par certains responsables politiques. Ces équipes et leurs athlètes devraient-ils également être bannis des compétitions internationales, comme c'est le cas pour tout ce qui vient de Russie ou de Biélorussie ? On peut se poser la question, même si ce serait pas légalement applicable.Mais le rôle de tous les médias seraient au moins d'exprimer leurs réserves à ce sujet. Tout comme les managers et les sportifs peuvent se voir poser des questions critiques sur les liens existants entre les Émirats arabes unis et la Russie en période de guerre. On peut évidemment comprendre que le conflit en Ukraine ou ces relations géo-politiques entre deux pays ne soient pas la préoccupation première d'un jeune coureur cycliste de 23 ans. Il serait cependant souhaitable que Tadej Pogacar (qui est issu d'une ancienne république yougoslave) s'exprime plus clairement et plus fermement contre l'invasion russe. De sa propre initiative, sur ses réseaux sociaux et de manière moins laconique qu'après sa victoire de jeudi dernier lorsqu'on lui a demandé son avis sur la situation ukrainienne lors de l'interview suivant la course. "C'est une situation très triste. Espérons que ce soit bientôt terminé et qu'il n'y aura pas trop de dégâts. Nous prions pour l'Ukraine", s'est-il contenté de répondre.Certes, une déclaration et un positionnement fort du double vainqueur du Tour ne lavera pas la réputation ternie de ses soutiens financiers sur les questions de droits de l'homme et surle partenariat avec la Russie. Mais au moins, de cette façon, il gardera intacte son image de coureur exceptionnel, largement acclamé et sympathique auprès du public.Mais peut-être aussi qu'il se sentira un peu plus droit dans ses bottes au niveau de sa conscience.