Dans une interview accordée à notre magazine l'année passée, Mathieu van der Poel racontait une anecdote à propos du prologue des Boucles de la Mayenne en 2014. Le directeur d'équipe Christoph Roodhooft avait promis le nouvel iPhone à son poulain s'il ne terminait pas parmi les cinq premiers.
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Dans une interview accordée à notre magazine l'année passée, Mathieu van der Poel racontait une anecdote à propos du prologue des Boucles de la Mayenne en 2014. Le directeur d'équipe Christoph Roodhooft avait promis le nouvel iPhone à son poulain s'il ne terminait pas parmi les cinq premiers. Le Néerlandais n'avait pas mordu à l'hameçon : il avait terminé en troisième position, après avoir pédalé à fond. Il trouvait que c'était plus honorable que de finir 22e et d'empocher le téléphone. Ça illustre parfaitement la rage de vaincre de Van der Poel. C'est une seconde nature, renforcée par toutes les courses gagnées durant sa jeunesse. " Ne cherchez pas des considérations psychologique ni des techniques spéciales de motivation. C'est inné ", avait raconté VDP. L'argent et la gloire ne jouent aucun rôle. Il est mû par le désir de reculer ses limites, même loin des feux de la rampe. Comme quand, à l'entraînement, il a essayé pendant une heure de grimper une dune très pentue. 50, 60 fois, jusqu'à ce qu'il y parvienne. " Sinon, j'y serais retourné le lendemain matin. Je suis ainsi fait. " Il tente constamment de se surpasser, y compris sans vélo. Il va jouer sur son smartphone jusqu'à en avoir les doigts bleus, pour améliorer son record à un jeu. Il apprend des dictons par coeur afin de pouvoir surprendre Christoph Roodhooft dans un quiz. Ou il va jouer au padel jusqu'à ce qu'il gagne ou jusqu'à ce que le propriétaire du complexe sportif, las, le mette dehors. Il est constamment en quête de nouveaux défis et c'est aussi pour cela qu'il combine cross, route et VTT. Il cherche à battre ses concurrents, de préférence avec l'avance la plus large possible. Ce n'est pas un hasard s'il trouve que c'est à Harzé, en 2013, en jeunes, qu'il a remporté sa plus belle victoire. Van der Poel avait relégué ses " concurrents ", parmi lesquels Laurens De Plus, à quatre minutes et demie ! En route, un motard l'avait sublimé en lui révélant l'ampleur de son avance. " C'est pour ça que je pédale. " Il veut gagner beaucoup mais avec panache. Comme au Mondial de cyclocross de Zolder en 2016. Son père Adrie lui avait conseillé de se placer dans la roue de Wout van Aert. " Pa, si je deviens champion du monde, ça doit être avec classe. Sinon, je préfère pas ", avait répondu Matje, résolu. Un cannibale en pensées comme en actes, qui a le feu sacré et un instinct quasi animal quand il sent la victoire proche. " Je suis parfois vidé mais je trouve toujours des raisons inexplicables et des forces pour achever ma course. A l'adrénaline ", a-t-il confié au quotidien De Telegraaf. Ce ne sont pas que des paroles, comme en témoigne cette statistique : depuis sa première saison complète de cross chez les pros, quand il a perdu un sprint contre Van Aert à Hamme et a terminé troisième du cross d'Overijse, gagné par Tom Meeusen, VDP n'a plus perdu aucun cross important quand il figurait parmi le groupe de tête - de deux coureurs ou plus - à l'entame du dernier tour, à moins d'avoir été handicapé par une chute ou un problème technique. Depuis lors, il a réussi un treize sur treize. Seulement treize sur 106 victoires. Lors de ses rares défaites, Van der Poel a été victime d'une chute, d'un problème mécanique ou d'un jour-sans avant le dernier tour. Il a arraché toutes ses autres victoires en démarrant avant le dernier quart d'heure. La saison dernière, il l'a fait dans 29 de ses 32 victoires, à treize reprises dans le premier quart d'heure. Devoir pédaler longtemps en solitaire ne lui pose pas le moindre problème physique ou mental. Il se défie lui-même. Par exemple en essayant de passer plus vite le bac à sable à chaque tour ou en négociant un virage plus sèchement. Il n'a pas peur de souffrir ni de franchir largement le seuil de la douleur. Il l'a montré au cross du Koppenberg en 2017 ou encore dans la légendaire Amstel Gold Race de cette année quand, la ligne franchie, il a aspiré l'air comme un poisson hors de l'eau, pendant de longues minutes, tout en jubilant d'avoir accompli un nouvel exploit. Le secret de VDP, c'est qu'il est capable de se faire mal à l'entraînement. Avant la saison de cyclocross, il lui arrive de simuler un cross dans le bois de Putte en roulant un tour très vite pour prendre son chrono à un point de repère et ensuite essayer pendant une heure de refaire le même chrono. " Puis après, je peux rester couché au milieu du bois pendant un quart d'heure, vidé mais heureux. J'adore ça ", a-t-il raconté à notre magazine. Petit déjà, Matje était capable de se faire mal. A neuf ans, il a gravi l'Alpe d'Huez et le Ventoux. Il a pleuré tant il souffrait mais il a serré les dents jusqu'au sommet. Son père Adrie, qui était une bête d'entraînement notoire pendant sa carrière, affirme que son fils puise encore plus profondément dans ses réserves. C'est pour ça que dans les courses sur route, Mathieu van der Poel camoufle son appareil de mesure des watts et des pulsations. Il ne peut donc pas voir à quel point il va dans le rouge... Le Néerlandais émergeait tellement du lot en catégories d'âge qu'il devait rarement dépasser ses limites. Quand il perdait, le baromètre annonçait un orage. Même quand il subissait la domination de David, son frère, qui a deux ans de plus, dans les cross sur la PlayStation. Matje pleurait et criait, se jetait au sol ou jetait sa console. Même plus tard, quand il a émargé au top des jeunes puis des élites, il a continué à fulminer après une défaite. Van der Poel se contenait devant les caméras mais à la maison, il explosait. Adrie le laissait passer sa rage. A une exception près, au début de sa carrière professionnelle, quand Mathieu a balancé son vélo sur le bas-côté. Son père s'est fâché. " Une fois, pas deux. Tu dois respecter ton matériel ", l'a averti Adrie. Ça n'est plus jamais arrivé. Au fil du temps, Van der Poel a appris à mieux accepter un revers, surtout quand il était battu par plus fort. Il ne laisse libre cours à ses émotions que quand il perd à cause de facteurs extérieurs, comme une panne. Au Mondial de Bièles en 2017, il a dû laisser le maillot arc-en-ciel à Wout van Aert, après quatre crevaisons. En studio, il a laissé couler ses larmes et même sur le chemin du retour, il n'avait pas encore digéré son échec. Il n'avait jamais été aussi déçu. Ce sentiment avait été de courte durée : le soir, il avait mangé des frites puis avait pensé au prochain cross. Le lendemain, quand il s'est aperçu que les pneus de sa voiture avaient perdu de la pression, il avait même réagi avec humour et twitté, avec un smiley : " You gotta be kidding me. " Il a vite tiré un trait sur le Mondial de Valkenburg en 2018. Wout van Aert était hors-catégorie. Le Néerlandais a littéralement noyé sa défaite dans des gin-tonics et d'autre cocktails, pendant une rare sortie. D'après Adrie, il n'a presque pas ruminé après avoir craqué d'une pièce, lors du récent Mondial au Yorkshire. Il a relativisé en pensant déjà à 2020. Et a puisé une nouvelle motivation dans sa déception. C'est aussi ça, Van der Poel. Quand il échoue, il veut prendre sa revanche. " Sinon, je ne parviens pas à m'ôter ça de la tête. " Il a couru la rage au ventre la saison de cross qui a suivi le Mondial de Bièles, pour montrer qui était vraiment le meilleur. Chaque fois que ses jambes ne le suivaient pas, il se remémorait le Mondial luxembourgeois. Ce contre-coup l'a endurci et n'a fait qu'accroître sa rage de vaincre, a-t-il déclaré. " Ça rend les victoires suivantes encore plus belles. " La revanche est un carburant. Comme l'année précédente. Il avait eu un jour sans au Koppenberg, terminant à près de quatre minutes de Wout van Aert. Le soir, Van der Poel avait twitté qu'il avait souffert mais " qu'il fallait traverser des jours difficiles pour apprécier les bons. " Il l'a répété après avoir enlevé avec brio le cross suivant à Ruddervoorde, : " Les déceptions ne doivent pas nous abattre mais nous rendre plus forts. " Depuis le Mondial 2017, le Néerlandais n'a plus perdu deux cross d'affilée. L'année dernière, après une nouvelle casquette au Koppenberg (21e à quatre minutes), il a aligné 26 victoires d'affilée en cyclocross. C'est pareil dans les deux autres disciplines : à l'EURO 2018 de Glasgow, il a abandonné dans l'épreuve de VTT du mardi mais il a digéré cette amère pilule pour louper de peu le titre sur route le dimanche - Matteo Trentin l'a devancé au sprint -. Cette année, VDP a terminé seizième de la manche de coupe du monde de VTT des Gets mais deux semaines plus tard, il a été sacré champion d'Europe. Le Mondial d'Heusden-Zolder 2016 a été un tournant. Van der Poel a coincé sa chaussure dans la roue de Wout van Aert. Les deux coureurs ont perdu beaucoup de temps mais ça n'a pas empêché le Campinois d'être sacré champion du monde alors que le Néerlandais a baissé la tête trop longtemps et a échoué à la cinquième place. " J'en ai tiré des leçons. " De même qu'il a appris à continuer à batailler quand, par hasard, il est dans un mauvais jour, au lieu de penser directement à la course suivante, ce qui lui arrivait avant. Van der Poel a également appris à gérer le stress et la pression. Il entame presque chaque course en favori. Depuis son tout premier cross en néophytes, à Horendonk. Il avait déjà gagné beaucoup de cross aux Pays-Bas mais il était très nerveux avant sa première course en Belgique. Il avait même peur d'être doublé. Pour le motiver, son frère David et son ami Wietse Bosmans avaient promis de doubler sa prime, pensant que nerveux comme il l'était, Mathieu n'allait pas gagner. Il y est parvenu. Sa prime de... 27 euros a donc gonflé jusqu'à 81 euros. Ensuite, Van der Poel prétend n'avoir plus succombé à la pression qu'une seule fois : au Mondial junior de Coxyde, en 2012. Ses nerfs et des crampes d'estomac ont failli le faire perdre mais Adrie a trouvé les bons mots. Il s'est ressaisi et a remporté le maillot arc-en-ciel, devant Wout van Aert. Celui-ci a pris sa revanche en 2014 en devenant le nouveau champion du monde espoir à Hoogerheide, sur les terres d'Adrie van der Poel. Mathieu a terminé troisième seulement. " Il a craqué sous l'effet du stress ", a-t-on avancé, mais Matje n'avait dit à personne qu'il avait été malade cette semaine-là. Un an plus tard, à 19 ans, Van der Poel prenait le départ de son premier championnat du monde en élites, à Tabor. Sa participation avait suscité un fameux émoi mais il était étonnamment décontracté. Peu avant le départ, il urinait au milieu des supporters. Il avait ensuite démarré tout en restant calme alors que Van Aert était resté sur ses talons toute la course. Van der Poel n'a pas commis la moindre erreur et s'est adjugé un premier titre professionnel. Depuis, il a compris : pourquoi stresser ? Ça ne fait que gâcher le plaisir. " La pression ? Celle de mes pneus, vous voulez dire ", a coutume de dire VDP. C'est aussi là que réside la force du Néerlandais : il prend plaisir à tout et est d'un naturel joyeux. Son frère David vient de le dépeindre dans le magazine Knack : " Mathieu laisse les choses passer. Ses soucis ne pompent pas son énergie car il n'en a pas. " Si ce n'est, a plaisanté Christoph Roodhooft, " à cause d'une griffe à son auto ou d'une jante cassée ". C'est que Van der Poel est fan de voitures. Ces dernières années, son coeur n'a battu plus vite et il n'a mal dormi qu'une seule fois. Cette année, avant le Mondial de cyclocross de Bogense. Le cannibale néerlandais avait loupé la victoire à deux reprises en cross, cette saison-là, et après trois échecs consécutifs, il ne voulait pas louper le maillot arc-en-ciel au Danemark. En fait, il craignait davantage une panne qu'une défaillance. Van der Poel avait en effet tué dans l'oeuf toute once de stress sur sa PlayStation et sur Fortnite, son principal hobby. En jouant contre son frère David, dont le bavardage exerce un effet apaisant sur Mathieu. Pour autant que ça soit nécessaire car même en l'absence de David, comme lors des courses de VTT ou sur route, le stress glisse sur la carapace de Matje. Ces courses sont beaucoup plus longues que l'heure de cross, où la moindre crevaison peut être fatale. Même avant son premier Tour des Flandres, ce printemps, Van der Poel a joyeusement fait résonner la musique du DJ Mark with a K dans le bus de l'équipe, alors qu'il figurait parmi les favoris. Le Néerlandais n'a jamais voulu d'un coach mental. Il ne voit pas en quoi pareil spécialiste pourrait l'aider. Son père trouve même l'idée grotesque. " Il faut apprendre tout jeune à gérer les contre-coups. C'est ça, le sport de haut niveau. " Son fils maîtrise parfaitement cet art. C'est justement pour ça qu'il est, plus que jamais, un killer dénué de pitié.