"Van Aert, accroche-toi et reste derrière le large dos de Sagan", s'écrie Michel Wuyts, le commentateur de la VRT, à 1,4 kilomètre de l'arrivée, alors que l'avant-garde du peloton vient d'atteindre le sommet de la légère côte de la Route de Chomérac.
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"Van Aert, accroche-toi et reste derrière le large dos de Sagan", s'écrie Michel Wuyts, le commentateur de la VRT, à 1,4 kilomètre de l'arrivée, alors que l'avant-garde du peloton vient d'atteindre le sommet de la légère côte de la Route de Chomérac.Alors que tout le monde reprend son souffle, Van Aert prend le temps de relacer sa chaussure gauche. Comme au terme du sprint, il est encore en aérobie. Dans les prochains hectomètres, ça va lui conférer plus d'énergie et de lucidité dans son positionnement, parfait. Quand, peu après le sommet de la colline, il remporte un duel épaule contre épaule contre Sam Bennett. Puis, quand, après un virage à droite en pente légère, il dépasse les autres, presque en roue libre. Il dépasse notamment Sagan, rejoint le train de Sunweb à 600 mètres de la ligne. La position idéale pour placer son sprint à 150 mètres de l'arrivée, en laissant sur place tous les sprinteurs, à l'exception de Cees Bol.Le Tour a ensuite divulgué la vitesse maximale du top cinq sur Twitter. Van Aert a atteint 67,2 km/h à quarante mètres de l'arrivée. Bol, deuxième, a eu un pic à 64,8 km/h à 180 mètres de l'arrivée. Sam Bennett, troisième, a atteint une vitesse maximale de 70,2 km/h sur la ligne. À noter : Peter Sagan (68,7 km/h) et Jasper Stuyven (67,4 km/h) ont atteint une plus grande vitesse de pointe que Van Aert. Notre compatriote a toutefois eu un meilleur jeu de position et un timing parfait au sprint. Pas sur la ligne d'arrivée, mais quarante mètres avant. Le Campinois a donc retiré un maximum de sa vitesse de pointe, en la conservant, voire en la diminuant légèrement, jusqu'au finish. C'est exactement comme les spécialistes du 100 mètres en athlétisme : ils atteignent leur vitesse maximale à environ 32 mètres (Usain Bolt, lors de son record du monde) et à 45 mètres, avant de poursuivre sur cette lancée jusqu'à la ligne d'arrivée. Cees Bol a atteint son pic trop tôt (à 180 mètres de l'arrivée) et il a trop ralenti. Sam Bennett, lui, roulait 3 km/h plus vite que Van Aert à son maximum, mais sur la ligne d'arrivée, ce qui l'a donc privé d'un rendement optimal. Les spécialistes du cross ont l'art de redémarrer vite après un virage, ils ont un bon équilibre sur le sable et dans la boue, ils exploitent leur centre de gravité. Ils dosent parfaitement la puissance à exercer sur les pédales sans faire patiner leur roue arrière. De même qu'en motocross, les pilotes ne doivent pas avoir recours à tous les chevaux de leur moteur pour sortir du sable ou de la boue.Il s'agit de développer la bonne puissance, au rythme adéquat et avec le bon braquet. Van Aert, crossman, maîtrise parfaitement cet art. Comme Primoz Roglic, il possède des muscles stabilisateurs très puissants, qui lui offrent une grande stabilité à vélo. Ses solides muscles fléchisseurs lui permettent de développer toute sa puissance en sprint, sur route, sans perte de force et dès les premiers mètres, afin de creuser un écart. C'était déjà flagrant pendant le sprint sur la Via Roma, à Milan-Sanremo : Wout Van Aert a parfaitement sprinté, parfaitement dans l'axe, les coudes légèrement écartés, alors que Julian Alaphilippe zigzaguait et parcourait donc quelques mètres de plus. Van Aert a remis le couvert dans son sprint à Privas : il a sprinté tout droit, sans jamais dévier de sa ligne, en restant bien compact.Derrière lui : un festival de coureurs crispés, de roues qui zigzaguaient et de coudes très écartés - Sam Bennett tenait même ses freins au lieu de garder ses mains sur le guidon. "Cette position compacte offre sans conteste un avantage aérodynamique à Van Aert", explique Bert Blocken, professeur à l'université technique d'Eindhoven et à la KUL. Les coureurs de Jumbo-Visma effectuent leurs tests en tunnel avec lui."Nous n'avons pas encore mesuré exactement la position de Wout, mais en fait, il sprinte comme un spécialiste du contre-la-montre. Il est quasi horizontal, il rapproche ses bras et ses épaules tout en conservant une position qui lui permet de développer une puissance maximale. Il réduit très fort la résistance de l'air et la différence entre la décompression devant et la sous-pression aspirante derrière. Caleb Ewan a le même avantage : son slipstream vertical est très bas. Comme il est petit (1m65), il peut se coucher sur son guidon, ce qui est plus difficile pour Wout, avec son 1m87. Sa position compacte lui offre un avantage par rapport aux coureurs qui zigzaguent, comme Alaphilippe, et qui élargissent leur sillage, augmentant ainsi la résistance de l'air et engendrant plus de force d'aspiration."Jumbo-Visma a annoncé qu'il avait conçu la tenue de contre-la-montre la plus rapide du monde en prévision du Tour, avec AGU et Sportconfex (voir la séquence vidéo). Cette innovation porte ses fruits au Tour. Le Pr Bert Blocken : "C'est une tenue sur mesure, très aérodynamique, notamment grâce à la forme de sa texture grossière, qui diminue la puissance d'aspiration, mais aussi par la position des coutures, notamment au col. La tenue est bien fermée au niveau du col et moule tout le reste du corps. Nous avons aussi conçu une tenue de sprint pour les étapes classiques, à partir de la tenue de contre-la-montre. Elle est également très moulante. Ce n'est pas un hasard si on voit les côtes de Wout à travers. Ça ne rapporte peut-être que quelques petits pourcents, mais tout bénéfice est le bienvenu, surtout à des vitesses pareilles."Vous avez vu le résultat dans le sprint de Privas. Alors que la veille, Wout van Aert avait grimpé avec brio les cols en direction d'Orcières-Merlette. George Bennett, son coéquipier Jumbo-Visma, a parfaitement résumé ces deux jours : "Hier, j'ai été amené dans un fauteuil à l'arrivée par quelqu'un qui a remporté le sprint massif aujourd'hui. Crazy!"