Ce mercredi, le contre-la-montre de Mayenne constitue le premier test important pour les coureurs de classement. Le peloton quitte définitivement la Bretagne, dont il a traversé les quatre départements ces derniers jours. Ce Grand Départ éveille de doux souvenirs chez Robert Janssens, une des meilleures plumes de la caravane journalistique du Tour jusqu'au début de ce siècle.
...

Ce mercredi, le contre-la-montre de Mayenne constitue le premier test important pour les coureurs de classement. Le peloton quitte définitivement la Bretagne, dont il a traversé les quatre départements ces derniers jours. Ce Grand Départ éveille de doux souvenirs chez Robert Janssens, une des meilleures plumes de la caravane journalistique du Tour jusqu'au début de ce siècle. "C'est en Bretagne, à Rennes, que le premier Tour que j'ai intégralement suivi, en 1964, a démarré", raconte l'Anversois, qui réside désormais à Gand. "Je travaillais encore pour la Volksgazet. Comme elle n'avait pas les moyens de permettre à un journaliste de suivre tout le Tour avec un véhicule et un chauffeur, l'organisation m'a casé dans la voiture d'un certain Jacques Dupont, un Parisien qui tenait une brasserie, mais prenait ses vacances pour véhiculer les journalistes pendant le Tour. Il m'a invité dans sa brasserie peu avant le départ, afin de faire connaissance. Et il m'avait réservé une surprise." Racontez. ROBERT JANSSENS: J'étais invité en compagnie de Federico Bahamontes, qui se rendait également à Rennes, au départ. Dupont en était un fervent supporter. Je me suis retrouvé, jeune journaliste de 25 ans, à la table du lauréat du Tour 1959, un grimpeur de classe. Malheureusement, Dupont avait invité presque toute sa famille et le dîner a été une gigantesque cacophonie. Au début, Bahamontes n'a même pas ouvert la bouche, ne parlant pas un mot de français, mais je suis quand même parvenu à faire un reportage, grâce à son soigneur. J'ai donc réussi mon entrée en matière. Bahamontes nous a demandé de venir le supporter dans l'Aubisque, où il allait en effet réaliser un joli coup et remporter l'étape. Quand vous suivez le Tour maintenant, le reconnaissez-vous encore? JANSSENS: Oui. Il a énormément changé, mais il a conservé son âme. Quand je le suivais, je me sentais impliqué dans un grand événement sportif et je continue à éprouver ce sentiment, à distance. Toute l'année, on le répète: "Le Tour, c'est spécial." Même si le Tour d'Italie est une compétition fantastique, le Tour a une autre envergure. C'est dû à une autre approche organisationnelle, au fait qu'il se déroule pendant les vacances, quand beaucoup de gens sont libres, mais aussi parce que c'est le grand tour qui s'appuie sur la plus longue histoire. Certains estiment que le Tour est devenu trop important et nuit à l'équilibre du calendrier. JANSSENS: Non. C'est une bonne chose qu'il soit si important. Eddy Merckx surclassait tout et tout le monde, mais il n'était pas trop important non plus. L'importance du Tour donne une autre dimension au cyclisme, comme l'EURO au football pour le moment. Le Tour est la course de référence, celle qui montre le chemin. Prenez le Tour d'Espagne. Qui le regardait, avant? Alors que maintenant, il attire de plus en plus l'attention. Le Tour reste-t-il une course par élimination? JANSSENS: Oui, mais d'une autre manière. Le Tour attaque le corps. Le parcours reste épuisant, mais sa pénibilité dépend beaucoup plus qu'avant de la manière dont on le court. L'adage selon lequel les coureurs font la course n'a jamais été aussi vrai. Le Tour 1964 comptait mille kilomètres de plus que les éditions actuelles. J'ai suivi des étapes de plus de 300 kilomètres. Le raccourcissement des étapes était inévitable et je ne trouve pas que ça écorne la tradition. Personne ne s'intéresse à une longue étape plate à travers les Landes, où un pont est un col de première catégorie et dont le seul spectacle est fourni par un coureur en tête, sans aucun autre événement. Les coureurs eux-mêmes n'en veulent plus et surtout, il faut tenir compte d'une chose: la course est organisée en fonction de son rendement, soit la télévision. Alors qu'initialement, jusqu'aux années 60 et 70, elle était surtout un outil de promotion pour les journaux organisateurs. Comme les étapes sont plus courtes, le Tour ne passe plus par tout l'Hexagone, mais personne ne regrette qu'il laisse de côté telle ou telle ville cette année. Les gens veulent voir des étapes passionnantes, bien retransmises. Ce n'est pas un hasard si le patron du Tour, Christian Prudhomme, vient du milieu télévisuel, alors que ses prédécesseurs étaient issus de la presse écrite. L'émergence de la télévision a profondément changé le travail de la presse écrite. JANSSENS: Au début, quand il n'y avait pas de longues retransmissions TV, on suivait la course en voiture, pour obtenir des informations sur son déroulement. C'était possible, car on n'était qu'une centaine alors qu'actuellement, il y a 2.000 journalistes. On se glissait derrière le groupe de tête dès qu'il avait suffisamment creusé son avantage. En montagne, on précédait les coureurs de deux virages pour mieux les voir et quand c'était impossible, on restait près de la voiture-relais pour capter Radio Tour. À dix kilomètres de l'arrivée, on mettait les gaz pour se préparer à recueillir les réactions. Plus personne ne travaille comme ça maintenant. Les journalistes suivent la course à la télévision, dans la salle de presse. Comment avez-vous vécu cette évolution? JANSSENS: Je préférais l'ancienne méthode. En suivant le peloton, je pouvais en humer l'ambiance, appréhender la difficulté du Col de la Madeleine, participer aux échappées. C'était inspirant, ça m'aidait à écrire. J'ai bien été obligé de m'habituer à la nouvelle méthode de travail et ma conversion définitive a eu lieu au Tour 1985, plutôt péniblement. Le cinquième de Bernard Hinault. JANSSENS: Hinault était en jaune. Ce jour-là, il y avait deux étapes: vers Pau l'après-midi, après une courte étape de cinquante kilomètres avec arrivée à l'Aubisque. C'était la première arrivée au sommet d'un grand col. L'équipe du Laatste Nieuws a décidé de suivre cette étape en voiture, mais il y avait tellement de monde sur les flancs de l'Aubisque qu'on n'est pas arrivés à temps. Tout ce qu'on savait, c'est que Stephen Roche avait gagné. Le soir, la rédaction a téléphoné, alors qu'on pensait avoir rentré tous nos textes. "Il ne manque que l'article sur Hinault", m'a-t-on dit. J'ai répondu froidement: "Ça vient, on s'en occupe." Mais j'ai senti que quelque chose clochait. Et? JANSSENS: Heureusement, l'ambiance était encore collégiale à l'époque. Des confrères d'autres journaux nous ont raconté qu'Hinault avait lâché prise dans l'Aubisque et n'avait pu revenir que grâce à son entente avec Lucho Herrera. Personne ne nous l'avait raconté, n'imaginant pas qu'on avait été assez bêtes pour suivre cette étape en voiture. En tout cas, on a retenu la leçon. Internet et les smartphones n'existaient pas encore, évidemment. JANSSENS: Ça avait un impact sur la collecte des informations, mais aussi sur l'envoi de textes. À mes débuts, beaucoup de journalistes écrivaient encore à la main. D'autres utilisaient des machines à écrire portatives, qui n'était pas si faciles que ça à transporter. On dictait nos textes par téléphone. Souvent, il fallait demander à l'avance à la centrale que Bruxelles nous appelle. Ce jour-là, à Pau, à telle heure. On devait faire en sorte que nos textes soient prêts, car on n'avait pas de seconde chance. Les liaisons n'étaient pas toujours bonnes non plus. Pour notre bien, on ne lisait jamais nos textes après parution... Par la suite, on a employé le télex. La régie française dépêchait un escadron de spécialistes qui tapaient à l'aveugle. Ils ne savaient pas ce qu'ils tapaient, mais ils le faisaient généralement bien, sauf quand quelques joyeux lurons avaient trop usé de la bouteille de Pernod. Ils se trompaient parfois de destinataire. Une fois, la rédaction nous a appris qu'elle avait reçu des textes destinés à un quotidien de Marseille à la place des nôtres. Au fil des années, quel coureur vous a le plus impressionné? JANSSENS: Je vais enfoncer une porte ouverte, si je veux être honnête: Eddy Merckx, évidemment. Il est toujours resté modeste, malgré sa suprématie. Professionnellement, il était indispensable d'être en bons termes avec lui, mais j'ai toujours apprécié l'homme en lui et je pense que c'était réciproque. Je me suis toujours considéré comme un homme très simple, pas spécial pour un sou. Après coup, il est donc plutôt étrange que j'aie toujours eu d'excellentes relations avec des personnalités exceptionnelles. Mais à l'époque, on pouvait approcher les coureurs directement. J'ai réalisé une interview d'Hinault, assis tous les deux au bord du trottoir. Ça ne serait plus possible maintenant. Je reste en contact par mail avec Jan Janssen et récemment, j'ai philosophé au téléphone avec Rik Van Looy sur le vieillissement. En 2003, j'ai été invité aux festivités à Paris, à l'occasion du centenaire du Tour. J'ai eu l'occasion de bavarder avec Bahamontes à bord d'un bateau, sur la Seine. Il se souvenait de moi. Quel regard portez-vous sur la génération actuelle? JANSSENS: Je suis très heureux que la jeune garde émarge aussi rapidement à l'élite absolue, avec en guise d'exemples Egan Bernal et Tadej Pogacar, qui ont gagné le Tour, mais aussi Wout van Aert et Mathieu van der Poel, qui sont un rien plus âgés, mais ont intégré le WordTour plus tard. Avant aussi, il y avait des jeunes coureurs très talentueux, mais ils étaient confrontés au système de dopage qui profitait aux valeurs sûres. Selon moi, ces nouveaux grands talents sont la preuve que le cyclisme est beaucoup plus propre.