Quelques heures avant cette interview, Cameron Vandenbroucke est encore dans un fossé. Elle tente de se remettre de ses émotions après avoir failli être heurtée par une voiture. Les orties lui piquent les jambes et elle se rend compte qu'elle vient d'échapper au drame. " J'avais la priorité mais le conducteur de la voiture ne m'a probablement pas vue ", dit-elle. " Heureusement, il y avait un fossé et je m'y suis jetée pour éviter la collision. J'étais en état de choc. Mon grand-père me l'a souvent répété : Quand tu pars à vélo, tu ne sais jamais si tu vas rentrer. Ce sont les risques du métier mais le décès de Bjorg Lambrecht m'a de nouveau fait comprendre combien le cyclisme était un sport dangereux. "

Je me console en reniflant la chemise qu'il portait le jour de sa mort. Dix ans après, elle a toujours son odeur. " Cameron Vandenbroucke

Dans la paisible commune de Ploegsteert, connue pour ses cimetières de la Première Guerre mondiale, il est un peu plus facile d'oublier les tracas du quotidien. Ce village situé entre Messines et la ville industrielle française d'Armentières est au bout du monde. C'est là que Cameron est née et qu'elle a grandi. Quand elle passe à vélo pour aller s'entraîner le long de la Lys, les habitants du village la saluent.

" Je ne pourrais pas vivre dans une grande ville comme Bruxelles. Il y a peu, je suis allée à Paris et j'étais tout étonnée de voir autant de monde en rue. Je préfère le calme et la chaleur de mon village. "

En 2018, vous avez signé un contrat chez Lotto-Soudal, comme votre père en son temps. Mais vous auriez également pu faire carrière dans l'athlétisme.

CAMERON VANDENBROUCKE : Lorsque j'avais cinq ou six ans, j'ai commencé à rouler régulièrement à vélo mais j'ai arrêté après un an car je tombais souvent. J'ai opté pour l'athlétisme et me suis spécialisée dans le 800 m. J'ai été plusieurs fois championne de Belgique indoor, outdoor et en cross-country. J'aurais pu participer à des championnats d'Europe ou du monde. Sans un accident avec une voiture au cours duquel je me suis fracturé la cheville, je ferais toujours de l'athlétisme...

" Chez les Vandenbroucke, on a le vélo dans les gênes "

Qu'est-ce qui vous a décidée à passer au cyclisme ?

VANDENBROUCKE : Suite à l'accident, je suis restée un petit temps sans rien faire puis je me suis réinscrite au club d'athlétisme. Malgré deux opérations, ma cheville n'a plus jamais été la même. Le ligament ne supportait plus la puissance et, à cause des compensations, je me blessais sans cesse ailleurs. Parfois, il me fallait des mois pour revenir et, après un troisième essai manqué, j'ai arrêté.

J'ai commencé à faire du home-trainer afin de rester en condition puis j'ai fait des tours de 30 km à l'aise avec papy. Au début, je n'aimais pas, je me disais que je referais de l'athlétisme un jour, mais ça a vite commencé à me plaire. Qui aurait dit que je remonterais un jour sur un vélo ?

Vous ne vous dites pas que c'était votre destin ?

VANDENBROUCKE : Cet accident, c'était écrit, oui. Ça devait arriver. Je suis une Vandenbroucke et, dans la famille, on a le vélo dans les gênes. Mon grand-père, c'est toute sa vie. Le matin, la première chose dont il me parle, c'est de vélo. Quand il fait beau, il réfléchit déjà à l'endroit où nous pourrions aller rouler. Aujourd'hui, je me dis qu'il est dommage que je n'aie pas commencé plus tôt.

Choisir le sport de votre père, ce n'était pas la voie de la facilité. Vous ne vous êtes jamais réveillée en vous disant que vous aimeriez vivre une vie normale ?

VANDENBROUCKE : Être normale... Je déteste ce terme. Beaucoup de gens suivent un parcours normal : l'adolescence, les études, le travail, fonder une famille, etc. Et avant même de s'en rendre compte, ils sont vieux. Je ne veux pas de ça. J'ai toujours vécu différemment des autres filles et ça me convient très bien.

" Je me donne deux ans pour apprendre le métier "

Vous êtes une femme très occupée : en plus du cyclisme, vous développez une ligne de vêtements dédiée à votre père, vous êtes modèle et vous étudiez. Vous devez aussi vous protéger des médias. Ce n'est pas trop, pour une jeune fille de 20 ans ?

VANDENBROUCKE : Je vis au jour le jour. Je suis incapable de planifier, il m'arrive donc de rater des rendez-vous. Heureusement, grâce à papy, je n'ai jamais loupé une course. (elle réfléchit longuement) En ce moment, le vélo est prioritaire. Je suis en dernière année d'études des sciences de la communication mais si j'échoue... tant pis ! Ce sera comme ça. Après, je me donne deux ans pour apprendre le métier et vivre comme une vraie pro. Si ça ne marche pas, je chercherai du boulot et je participerai à des courses de kermesses.

C'est par là que vous avez commencé.

VANDENBROUCKE : L'an dernier, à cette époque, je participais surtout à des courses de l'UFOLEP, en France. J'ai terminé quatrième de ma première course. Comme le niveau des épreuves féminines n'était pas très relevé, je roulais surtout dans la catégorie Messieurs +55 ans. Ils se fichaient pas mal d'être dépassés par une femme, au contraire : ils étaient contents que je roule avec eux et, quand je me rapprochais, ils me laissaient passer.

Vous avez dit qu'une femme sur un vélo, ça ne ressemblait à rien.

VANDENBROUCKE : Avant, les femmes avaient l'air moches dans leur équipement trop grand, pas du tout adapté à leur morphologie. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui : les équipements sont faits sur mesure pour nous, les médias nous suivent davantage et le cyclisme féminin évolue de façon positive.

" Je suis satisfaite de ce que j'ai chez Lotto-Soudal "

Vous n'avez pas l'impression qu'une cycliste doit avant tout être belle pour attirer l'attention des médias et des sponsors ?

VANDENBROUCKE : Ça joue certainement un rôle. La preuve par mon équipière Puck Moonen. Elle a beaucoup d'abonnés sur Instagram et on ne la prend pas au sérieux comme coureuse. On la considère avant tout comme une jolie chose. On dit qu'elle passe plus de temps sur Instagram que sur son vélo. C'est dommage. Instagram offre tellement de possibilités en matière de sponsoring qu'il serait dommage de ne pas l'utiliser. Nous, les femmes, nous devons prouver que nous sommes dignes de monter sur un vélo. C'est la seule façon de clouer le bec à nos détracteurs.

Quelle est votre opinion dans le débat qui oppose les partisans et les opposants à un salaire équivalent chez les hommes et chez les femmes ?

VANDENBROUCKE : On devrait gagner plus : l'écart avec les hommes est trop important. Mais j'estime qu'on n'a pas à se plaindre. Surtout chez Lotto-Soudal. On a notre propre motorhome, même s'il est plus petit que celui des hommes, et une voiture à disposition. Et on fait moins de kilomètres que les hommes. Je suis donc satisfaite de ce que j'ai.

Ça ne va pas faire plaisir aux plus féministes de vos équipières...

VANDENBROUCKE : ( elle hausse les épaules) Le féminisme, ce n'est vraiment pas mon truc... Je m'en fous !

" Il ne faut pas attendre qu'une débutante batte tout le monde "

On dit que, si vous avez décroché un contrat chez Lotto-Soudal, c'est grâce à votre nom. Comment le peloton réagit-il ?

VANDENBROUCKE : Je sais que certaines filles se sont plaintes parce que j'ai directement été engagée chez Lotto-Soudal alors qu'elles sont dans le peloton depuis des années et pensent qu'elles mériteraient leur place au sein d'une grande équipe. Mais devais-je refuser pour leur faire plaisir ? Je peux comprendre qu'il y ait de la jalousie mais ce n'est pas ma faute.

Vous sentez les yeux braqués sur vous dans le peloton ?

VANDENBROUCKE : ( elle approuve de la tête) On m'épie sans cesse. Lors d'une de mes premières courses, j'ai dû abandonner et tout le monde me regardait bizarrement. Je parvenais pratiquement à lire dans leurs pensées. Ce qui me dérange le plus, c'est que les gens pensent que je vais bientôt remporter ma première grande course. J'en suis au début de ma carrière et les femmes arrivent à leur sommet sur le tard. Marianne Vos domine alors qu'elle a 38 ans. Il ne faut donc pas attendre qu'une débutante de 20 ans batte tout le monde. Ceux qui n'y connaissent rien ne comprennent pas ça. En fait, je dois dire merci à Remco Evenepoel : tout le monde est focalisé sur lui et, pendant ce temps-là, on me laisse tranquille. (elle rit)

Cameron Vandenbroucke : " Point de vue caractère, je suis la copie conforme de mon père. Mes grands-parents disent que je suis au moins aussi énervante que lui. ", belgaimage - christophe ketels
Cameron Vandenbroucke : " Point de vue caractère, je suis la copie conforme de mon père. Mes grands-parents disent que je suis au moins aussi énervante que lui. " © belgaimage - christophe ketels

Le 12 octobre, on commémorera les 10 ans du décès de votre père. Comment avez-vous appris sa mort ?

VANDENBROUCKE : D'habitude, c'était ma mère qui me réveillait mais un matin, j'ai vu mon grand-père penché sur mon lit. J'ai trouvé ça bizarre. J'ai demandé ce qui se passait et je l'ai vu grimacer. J'ai cru qu'il y avait eu un problème avec mamy, pour moi, c'était l'explication la plus plausible. Puis j'ai entendu papy dire : Tu sais que papa est en vacances au Sénégal. Il s'est passé quelque chose et tu ne le reverras plus jamais. J'ai descendu les escaliers en courant et j'ai vu maman et mamy en pleurs dans le salon mais je ne me rappelle plus si j'ai pleuré ce jour-là.

Je comprends qu'il puisse y avoir de la jalousie mais ce n'est pas ma faute. " Cameron Vandenbroucke

" Ce n'était pas un père comme les autres "

Que ferez-vous le 12 octobre ?

VANDENBROUCKE : Rien. Je ne dirais pas que c'est un jour comme les autres mais je ne fais rien de spécial. Mamy ne parvient pas à contenir ses larmes lorsqu'elle parle de papa mais je ne suis pas émotive. Ce n'est pas parce que c'est le jour du décès de mon père que je dois m'isoler. Et je ne décompte pas les jours non plus. Il est déjà arrivé que d'autres me rappellent qu'on était le 12 octobre. Ça me fait parfois peur de me dire que je n'ai que 20 ans et que j'ai déjà vécu la moitié de ma vie sans mon père. Ça me fend le coeur. Alors, il m'arrive de renifler la chemise qu'il portait le jour de sa mort. Après dix ans, elle a toujours son odeur...

Votre père est toujours considéré comme un dieu. Vous avez compris pourquoi il était si populaire en Belgique ?

VANDENBROUCKE : C'est avant tout une question de personnalité. C'était une rock star qui n'aimait pas les règles. Ça en faisait quelqu'un d'unique. Quel coureur annonce à l'avance en face de quelle maison il va placer un démarrage dans une grande classique ? Il faut être un génie pour faire ça... Je ne suis donc pas surprise que les amateurs de cyclisme belges l'adoraient. À chaque course, il y a au moins toujours une personne qui a roulé avec papa ou qui me raconte une anecdote à son sujet. De temps en temps, des gens viennent sonner à la porte pour acheter un maillot ou pour parler de mon père.

Dix ans après sa mort, vous avez compris qui il était ?

VANDENBROUCKE : J'ai vu tous les DVD et documentaires qui existent à son sujet mais ce n'est qu'aujourd'hui que je réalise les choses exceptionnelles qu'il a faites. Ça frôle l'invraisemblable. Mais ce n'était pas un père comme les autres. Il avait une vie spéciale, même si je ne m'en rendais pas compte. C'est aux réactions des gens que j'ai vu combien il était célèbre et, quand j'étais avec lui, j'étais un peu gênée. Mais il y a une chose dont je suis certaine : ma soeur et moi, il nous adorait.

" J'ai la même posture que papa sur un vélo "

De quels traits de caractère avez-vous hérité ?

VANDENBROUCKE : En la matière, je suis sa copie conforme. Mes grands-parents disent que je suis au moins aussi énervante que lui. Et il semble que j'aie exactement la même posture que lui sur le vélo. Mais je n'ai pas autant confiance en moi. Ou plutôt : il faisait croire aux gens qu'il débordait de confiance. Il savait qu'il était fort et que, quand il était au meilleur de sa forme, il pouvait battre tout le monde. Mais dans la vie de tous les jours, il n'était pas sûr de lui.

Vous a-t-il dit un jour que vous deviez devenir coureuse ?

VANDENBROUCKE : Jamais ! Il l'a peut-être dit à papy... C'est une question que j'aimerais lui poser : que pense-t-il de mon choix ?

Perpétuer la mémoire de VDB

Début avril, Cameron Vandenbroucke a effectué ses premiers pas dans le monde de la mode en lançant une ligne de vêtements en mémoire de son père. Ce n'est pas un hasard si la vente de la collection Cyclo Club Marcel limited edition, développée en partenariat avec la chaîne de mode ZEB, a débuté aux environs de Liège-Bastogne-Liège.

C'est dans La Doyenne qu'en 1999, Franck Vandenbroucke est entré pour toujours dans la légende du cyclisme belge. Cameron n'a donc pas dû réfléchir longtemps quand on lui a demandé d'être le visage de la marque de vêtements VDB. " J'aime poser et je suis la fille de Franck Vandenbroucke. Donc, pourquoi pas ? ", dit-elle. " Si je n'aimais pas les photos, j'aurais laissé sans problème ma place à une autre fille. "

Les T-shirts avec les inscriptions VDB Forever, Je ne suis pas Dieu et Francesco Del Ponte sont les plus frappants. Francesco Del Ponte, c'est le faux nom utilisé par Franck Vandenbroucke lors d'une course en Italie en 2006. Sur sa fausse licence, il avait mis une photo de... Tom Boonen.

Pour Cameron, ces T-shirts sont un moyen de perpétuer la mémoire de son père. " La marque de vêtements, les documentaires à son sujet... Je remarque de plus en plus que les gens sont loin d'avoir oublié mon père. Tous ces hommages, il les mérite car il a tant fait pour le cyclisme belge. "

Quelques heures avant cette interview, Cameron Vandenbroucke est encore dans un fossé. Elle tente de se remettre de ses émotions après avoir failli être heurtée par une voiture. Les orties lui piquent les jambes et elle se rend compte qu'elle vient d'échapper au drame. " J'avais la priorité mais le conducteur de la voiture ne m'a probablement pas vue ", dit-elle. " Heureusement, il y avait un fossé et je m'y suis jetée pour éviter la collision. J'étais en état de choc. Mon grand-père me l'a souvent répété : Quand tu pars à vélo, tu ne sais jamais si tu vas rentrer. Ce sont les risques du métier mais le décès de Bjorg Lambrecht m'a de nouveau fait comprendre combien le cyclisme était un sport dangereux. " Dans la paisible commune de Ploegsteert, connue pour ses cimetières de la Première Guerre mondiale, il est un peu plus facile d'oublier les tracas du quotidien. Ce village situé entre Messines et la ville industrielle française d'Armentières est au bout du monde. C'est là que Cameron est née et qu'elle a grandi. Quand elle passe à vélo pour aller s'entraîner le long de la Lys, les habitants du village la saluent. " Je ne pourrais pas vivre dans une grande ville comme Bruxelles. Il y a peu, je suis allée à Paris et j'étais tout étonnée de voir autant de monde en rue. Je préfère le calme et la chaleur de mon village. " En 2018, vous avez signé un contrat chez Lotto-Soudal, comme votre père en son temps. Mais vous auriez également pu faire carrière dans l'athlétisme. CAMERON VANDENBROUCKE : Lorsque j'avais cinq ou six ans, j'ai commencé à rouler régulièrement à vélo mais j'ai arrêté après un an car je tombais souvent. J'ai opté pour l'athlétisme et me suis spécialisée dans le 800 m. J'ai été plusieurs fois championne de Belgique indoor, outdoor et en cross-country. J'aurais pu participer à des championnats d'Europe ou du monde. Sans un accident avec une voiture au cours duquel je me suis fracturé la cheville, je ferais toujours de l'athlétisme... Qu'est-ce qui vous a décidée à passer au cyclisme ? VANDENBROUCKE : Suite à l'accident, je suis restée un petit temps sans rien faire puis je me suis réinscrite au club d'athlétisme. Malgré deux opérations, ma cheville n'a plus jamais été la même. Le ligament ne supportait plus la puissance et, à cause des compensations, je me blessais sans cesse ailleurs. Parfois, il me fallait des mois pour revenir et, après un troisième essai manqué, j'ai arrêté. J'ai commencé à faire du home-trainer afin de rester en condition puis j'ai fait des tours de 30 km à l'aise avec papy. Au début, je n'aimais pas, je me disais que je referais de l'athlétisme un jour, mais ça a vite commencé à me plaire. Qui aurait dit que je remonterais un jour sur un vélo ? Vous ne vous dites pas que c'était votre destin ? VANDENBROUCKE : Cet accident, c'était écrit, oui. Ça devait arriver. Je suis une Vandenbroucke et, dans la famille, on a le vélo dans les gênes. Mon grand-père, c'est toute sa vie. Le matin, la première chose dont il me parle, c'est de vélo. Quand il fait beau, il réfléchit déjà à l'endroit où nous pourrions aller rouler. Aujourd'hui, je me dis qu'il est dommage que je n'aie pas commencé plus tôt. Choisir le sport de votre père, ce n'était pas la voie de la facilité. Vous ne vous êtes jamais réveillée en vous disant que vous aimeriez vivre une vie normale ? VANDENBROUCKE : Être normale... Je déteste ce terme. Beaucoup de gens suivent un parcours normal : l'adolescence, les études, le travail, fonder une famille, etc. Et avant même de s'en rendre compte, ils sont vieux. Je ne veux pas de ça. J'ai toujours vécu différemment des autres filles et ça me convient très bien. Vous êtes une femme très occupée : en plus du cyclisme, vous développez une ligne de vêtements dédiée à votre père, vous êtes modèle et vous étudiez. Vous devez aussi vous protéger des médias. Ce n'est pas trop, pour une jeune fille de 20 ans ? VANDENBROUCKE : Je vis au jour le jour. Je suis incapable de planifier, il m'arrive donc de rater des rendez-vous. Heureusement, grâce à papy, je n'ai jamais loupé une course. (elle réfléchit longuement) En ce moment, le vélo est prioritaire. Je suis en dernière année d'études des sciences de la communication mais si j'échoue... tant pis ! Ce sera comme ça. Après, je me donne deux ans pour apprendre le métier et vivre comme une vraie pro. Si ça ne marche pas, je chercherai du boulot et je participerai à des courses de kermesses. C'est par là que vous avez commencé. VANDENBROUCKE : L'an dernier, à cette époque, je participais surtout à des courses de l'UFOLEP, en France. J'ai terminé quatrième de ma première course. Comme le niveau des épreuves féminines n'était pas très relevé, je roulais surtout dans la catégorie Messieurs +55 ans. Ils se fichaient pas mal d'être dépassés par une femme, au contraire : ils étaient contents que je roule avec eux et, quand je me rapprochais, ils me laissaient passer. Vous avez dit qu'une femme sur un vélo, ça ne ressemblait à rien. VANDENBROUCKE : Avant, les femmes avaient l'air moches dans leur équipement trop grand, pas du tout adapté à leur morphologie. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui : les équipements sont faits sur mesure pour nous, les médias nous suivent davantage et le cyclisme féminin évolue de façon positive. Vous n'avez pas l'impression qu'une cycliste doit avant tout être belle pour attirer l'attention des médias et des sponsors ? VANDENBROUCKE : Ça joue certainement un rôle. La preuve par mon équipière Puck Moonen. Elle a beaucoup d'abonnés sur Instagram et on ne la prend pas au sérieux comme coureuse. On la considère avant tout comme une jolie chose. On dit qu'elle passe plus de temps sur Instagram que sur son vélo. C'est dommage. Instagram offre tellement de possibilités en matière de sponsoring qu'il serait dommage de ne pas l'utiliser. Nous, les femmes, nous devons prouver que nous sommes dignes de monter sur un vélo. C'est la seule façon de clouer le bec à nos détracteurs. Quelle est votre opinion dans le débat qui oppose les partisans et les opposants à un salaire équivalent chez les hommes et chez les femmes ? VANDENBROUCKE : On devrait gagner plus : l'écart avec les hommes est trop important. Mais j'estime qu'on n'a pas à se plaindre. Surtout chez Lotto-Soudal. On a notre propre motorhome, même s'il est plus petit que celui des hommes, et une voiture à disposition. Et on fait moins de kilomètres que les hommes. Je suis donc satisfaite de ce que j'ai. Ça ne va pas faire plaisir aux plus féministes de vos équipières... VANDENBROUCKE : ( elle hausse les épaules) Le féminisme, ce n'est vraiment pas mon truc... Je m'en fous ! On dit que, si vous avez décroché un contrat chez Lotto-Soudal, c'est grâce à votre nom. Comment le peloton réagit-il ? VANDENBROUCKE : Je sais que certaines filles se sont plaintes parce que j'ai directement été engagée chez Lotto-Soudal alors qu'elles sont dans le peloton depuis des années et pensent qu'elles mériteraient leur place au sein d'une grande équipe. Mais devais-je refuser pour leur faire plaisir ? Je peux comprendre qu'il y ait de la jalousie mais ce n'est pas ma faute. Vous sentez les yeux braqués sur vous dans le peloton ? VANDENBROUCKE : ( elle approuve de la tête) On m'épie sans cesse. Lors d'une de mes premières courses, j'ai dû abandonner et tout le monde me regardait bizarrement. Je parvenais pratiquement à lire dans leurs pensées. Ce qui me dérange le plus, c'est que les gens pensent que je vais bientôt remporter ma première grande course. J'en suis au début de ma carrière et les femmes arrivent à leur sommet sur le tard. Marianne Vos domine alors qu'elle a 38 ans. Il ne faut donc pas attendre qu'une débutante de 20 ans batte tout le monde. Ceux qui n'y connaissent rien ne comprennent pas ça. En fait, je dois dire merci à Remco Evenepoel : tout le monde est focalisé sur lui et, pendant ce temps-là, on me laisse tranquille. (elle rit)Le 12 octobre, on commémorera les 10 ans du décès de votre père. Comment avez-vous appris sa mort ? VANDENBROUCKE : D'habitude, c'était ma mère qui me réveillait mais un matin, j'ai vu mon grand-père penché sur mon lit. J'ai trouvé ça bizarre. J'ai demandé ce qui se passait et je l'ai vu grimacer. J'ai cru qu'il y avait eu un problème avec mamy, pour moi, c'était l'explication la plus plausible. Puis j'ai entendu papy dire : Tu sais que papa est en vacances au Sénégal. Il s'est passé quelque chose et tu ne le reverras plus jamais. J'ai descendu les escaliers en courant et j'ai vu maman et mamy en pleurs dans le salon mais je ne me rappelle plus si j'ai pleuré ce jour-là. Que ferez-vous le 12 octobre ? VANDENBROUCKE : Rien. Je ne dirais pas que c'est un jour comme les autres mais je ne fais rien de spécial. Mamy ne parvient pas à contenir ses larmes lorsqu'elle parle de papa mais je ne suis pas émotive. Ce n'est pas parce que c'est le jour du décès de mon père que je dois m'isoler. Et je ne décompte pas les jours non plus. Il est déjà arrivé que d'autres me rappellent qu'on était le 12 octobre. Ça me fait parfois peur de me dire que je n'ai que 20 ans et que j'ai déjà vécu la moitié de ma vie sans mon père. Ça me fend le coeur. Alors, il m'arrive de renifler la chemise qu'il portait le jour de sa mort. Après dix ans, elle a toujours son odeur... Votre père est toujours considéré comme un dieu. Vous avez compris pourquoi il était si populaire en Belgique ? VANDENBROUCKE : C'est avant tout une question de personnalité. C'était une rock star qui n'aimait pas les règles. Ça en faisait quelqu'un d'unique. Quel coureur annonce à l'avance en face de quelle maison il va placer un démarrage dans une grande classique ? Il faut être un génie pour faire ça... Je ne suis donc pas surprise que les amateurs de cyclisme belges l'adoraient. À chaque course, il y a au moins toujours une personne qui a roulé avec papa ou qui me raconte une anecdote à son sujet. De temps en temps, des gens viennent sonner à la porte pour acheter un maillot ou pour parler de mon père. Dix ans après sa mort, vous avez compris qui il était ? VANDENBROUCKE : J'ai vu tous les DVD et documentaires qui existent à son sujet mais ce n'est qu'aujourd'hui que je réalise les choses exceptionnelles qu'il a faites. Ça frôle l'invraisemblable. Mais ce n'était pas un père comme les autres. Il avait une vie spéciale, même si je ne m'en rendais pas compte. C'est aux réactions des gens que j'ai vu combien il était célèbre et, quand j'étais avec lui, j'étais un peu gênée. Mais il y a une chose dont je suis certaine : ma soeur et moi, il nous adorait. De quels traits de caractère avez-vous hérité ? VANDENBROUCKE : En la matière, je suis sa copie conforme. Mes grands-parents disent que je suis au moins aussi énervante que lui. Et il semble que j'aie exactement la même posture que lui sur le vélo. Mais je n'ai pas autant confiance en moi. Ou plutôt : il faisait croire aux gens qu'il débordait de confiance. Il savait qu'il était fort et que, quand il était au meilleur de sa forme, il pouvait battre tout le monde. Mais dans la vie de tous les jours, il n'était pas sûr de lui. Vous a-t-il dit un jour que vous deviez devenir coureuse ? VANDENBROUCKE : Jamais ! Il l'a peut-être dit à papy... C'est une question que j'aimerais lui poser : que pense-t-il de mon choix ?