Il a soumis son corps et son esprit à une pression colossale pendant trois mois et demi, de début juillet, lors des premiers stages de l'équipe à Gérone et à Tignes, jusqu'au 18 octobre, jour du Tour des Flandres. Durant 34 courses, il a surpris les amateurs de la petite reine du monde entier, en additionnant les tours de force, des Strade Bianche de Toscane et la Via Roma de Sanremo, à l'Autodromo Enzo e Dino Ferrari d'Imola et Audenarde, en passant par les arrivées et les cols raides du Tour. Il a ensuite voulu se relâcher et s'accorder un copieux repas étoilé, sans devoir compter ses calories. Malheureusement, le 19 octobre, le lendemain de sa dernière course, l'horeca a dû fermer ses portes, victime des mesures prises dans le cadre d'un nouveau confinement.
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Il a soumis son corps et son esprit à une pression colossale pendant trois mois et demi, de début juillet, lors des premiers stages de l'équipe à Gérone et à Tignes, jusqu'au 18 octobre, jour du Tour des Flandres. Durant 34 courses, il a surpris les amateurs de la petite reine du monde entier, en additionnant les tours de force, des Strade Bianche de Toscane et la Via Roma de Sanremo, à l'Autodromo Enzo e Dino Ferrari d'Imola et Audenarde, en passant par les arrivées et les cols raides du Tour. Il a ensuite voulu se relâcher et s'accorder un copieux repas étoilé, sans devoir compter ses calories. Malheureusement, le 19 octobre, le lendemain de sa dernière course, l'horeca a dû fermer ses portes, victime des mesures prises dans le cadre d'un nouveau confinement. " Un mauvais timing ", sourit Wout van Aert sur notre écran d'ordinateur, lui dont les interviewes via Zoom font aussi partie de la nouvelle réalité. " Je n'ai pas pu aller au restaurant ni même sortir. Encore que pour sortir, je suis sans doute déjà trop vieux! Bref, j'ai ouvert quelques bouteilles de vin à la maison et passé une soirée de fête corona-proof avec des copains que je n'avais plus vus depuis longtemps. J'en ai vraiment profité, mais c'est vite passé, car j'ai rapidement commencé à penser à la saison de cross. " Tu le dis: le 27 octobre, tu as posté sur Strava les données de ta première courte séance. Deux jours plus tard, celles d'une séance de course de douze kilomètres, et ce 4 novembre, tu avais déjà couru huit kilomètres à une moyenne de 13 km/h, avant d'enchaîner avec une séance combinée de cross et de route de septante kilomètres. Tu aimes souffrir? WOUT VAN AERT: Disons que je me suis " reposé " une bonne semaine, mais en restant occupé. Je n'éprouvais pas le besoin d'observer un long repos. J'ai rapidement eu envie de courir, ce que je n'avais pas fait depuis longtemps, et le goût du cyclisme m'est aussi revenu. De ce point de vue, j'ai changé. Avant aussi, j'étais une bête d'entraînement, mais après une trêve de quatre semaines, j'entamais le premier entraînement contre mon gré. Il me fallait deux semaines pour retrouver mon envie. Je ne peux plus m'imaginer ça maintenant. Est-ce une conséquence de ta longue revalidation, après ta chute au Tour 2019? VAN AERT: Oui. Quand on est vissé à un lit d'hôpital et à un fauteuil pendant un mois, on réalise à quel point il est agréable de pédaler. Je n'y songeais pas avant. Ça coulait de source. Depuis cet accident, je prends beaucoup de plaisir à rouler et je me dis souvent, en m'entraînant, que j'adore mon métier. Le 31 octobre 2019, tu as confié à HUMO que ta vie était en ruine, que tu ne pensais qu'à l'état dans lequel ta jambe serait le lendemain, tu avais peur de ne pas retrouver ton niveau. Tu n'as pu recommencer à marcher qu'à la mi-novembre. Deux minutes sur le tapis roulant, à 8 km/h... Quand on voit où tu en es, un an plus tard... VAN AERT: À l'époque, j'étais confronté à de nombreux points d'interrogation, après trois mois sans vélo, avec pour seul fil conducteur mon kinésithérapeute, qui déterminait ce que je pouvais faire ou non. C'est très pénible quand on a l'habitude de gérer soi-même son agenda. J'ai dû accepter que mon corps soit le patron et que je ne puisse pas le forcer. Mais je n'ai jamais baissé les bras. À un moment donné, j'ai balayé toutes les pensées négatives, j'ai cessé de me demander sans arrêt si je retrouverais mes sensations. Je me suis concentré sur le processus, j'ai fait confiance à ceux qui géraient ma rééducation. Le sportif a repris le dessus. J'ai repris confiance progressivement. Il y a eu un premier stage avec l'équipe en décembre, puis un premier succès en cross, à Lille, début février. Rudy Heylen, ton psychologue, a-t-il joué un rôle important? Sarah, ta femme, dit que tu étais toujours calme après une séance. VAN AERT: Les premiers mois, je n'ai pas eu l'énergie de le consulter. J'en ai ressenti le besoin en hiver. Rudy m'a aidé à tout remettre en place, à me concentrer sur ce qu'il fallait: la structure de ma journée, ma revalidation, pas son résultat. Il m'a aussi aidé à gérer le traumatisme dû à ma chute, par la technique EMDR ( Eye Movement Desensitization and Reprocessing, des exercices qui consistent à bouger rapidement les yeux afin d'occuper le cerveau au point qu'il bloque l'anxiété, ndlr). J'ai pu renégocier des virages sans crainte. Tu crois au karma, as-tu dit à HUMO : rien n'arrive sans raison. Ça te vient de Heylen? VAN AERT: Non. Peut-être est-ce simplement le destin. En tout cas, ça m'a appris à tourner la page, à ne plus penser à ce qui pourrait encore m'arriver et à me dire que c'est l'occasion de progresser. Puis il y a eu le confinement et d'après Sarah, tu as eu trop de temps pour penser et tu as ruminé. As-tu vraiment eu des idées noires? VAN AERT: Non, j'avais toutes les raisons d'être heureux. J'avais retrouvé ma forme et je me suis occupé dans la maison avec Sarah. D'autre part, rester chez moi et pédaler quelques heures par jour pour passer le temps n'était pas marrant. Je ne pouvais pas m'entraîner en fonction d'un objectif alors que j'aime m'organiser. Nous ne savions même pas si nous pourrions rouler cette année. Marc Lamberts, ton entraîneur, affirme que tu as puisé beaucoup de confiance dans ta participation à la Container Cup, le programme TV de VIER, dans lequel tu as même battu le chrono de Mathieu van der Poel. VAN AERT: Je dois le contredire. L'enregistrement a eu lieu début avril. J'étais donc surtout heureux de n'avoir pas craqué, car je n'avais que deux semaines de vélo dans les jambes. Et améliorer un record comme ça n'est rien comparé à une victoire en course. Je me suis livré à fond, par esprit de compétition, mais j'ai été surpris que la presse qualifie ça de prestation mondiale. Cette longue pause n'a-t-elle pas été une chance dans ton malheur, en t'offrant plus de temps pour t'entraîner, après ta blessure? VAN AERT: Fin février, après un stage en altitude à Tenerife, j'étais déjà bien au Circuit Het Nieuwsblad. J'avais signé quelques records personnels à l'entraînement avant le report des Strade Bianche la semaine suivante. Aurais-je gagné cette course puis Milan-Sanremo sans le lockdown? C'est difficile à dire, mais je ne pense pas que je dois ma saison au report des courses. À partir de juin, j'ai travaillé ma condition de base et j'ai énormément roulé en côte avec l'équipe du Tour, à Tignes. Ça a porté ses fruits aux Strade Bianche. Ça m'a insufflé de l'assurance et de la sérénité. Sachant d'où tu venais, n'as-tu pas été surpris par tes performances? VAN AERT: Si. Indépendamment de ma blessure, j'ai beaucoup progressé. Je ne m'y attendais pas, surtout dans les cols. Je me croyais trop lourd pour ce travail. Vas-tu reporter tes ambitions sur les grands tours? VAN AERT: Pas vraiment. Je veux surtout améliorer mon palmarès dans les classiques. Je ne vais pas tout chambouler pour viser le classement au Tour. Certes, j'ai tenu bon longtemps en haute montagne, mais il y a une différence entre rouler en tête jusqu'à cinq kilomètres du sommet et lutter jusqu'à l'arrivée. Encore faut-il être bien tous les jours pendant trois semaines. Gagner le Tour n'est pas réaliste, ne serait-ce que parce que ça nécessite un tout autre entraînement. Je devrais d'abord me distinguer dans des courses comme Tirreno-Adriatico, le Dauphiné ou le Tour de Suisse. C'est possible à court terme, surtout s'il y a un contre-la-montre, comme à Tirreno-Adriatico. Là, je vise le classement en 2021. De même que, plus tard, dans des courses comme Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie. Tu as fait tes preuves au Mondial d'Imola, avec un dénivelé de 5.000 mètres. VAN AERT: Au niveau du ressenti, c'est même ma meilleure course de la saison, meilleure que les Strade Bianche, Milan-Sanremo ou le Tour. Lâcher beaucoup de grands coureurs pour lutter ensuite avec des ténors tels que Hirschi, Kwiatkowski, Fuglsang et Roglic sur ce parcours, c'était super, mais un homme a été encore plus rapide. La fierté a vite remplacé ma déception initiale, car je n'ai pas commis de faute et je ne pouvais pas faire mieux. Qu'as-tu pensé des critiques sur le rôle de Roglic, ton coéquipier Jumbo-Visma, auquel on a reproché de ne pas avoir travaillé à ton service? VAN AERT: Primoz ne méritait pas d'être le bouc émissaire de l'affaire. Je me suis demandé ce qu'il se passait quand on m'a posé la question à ma descente du podium. Je suis allé le trouver dans le car de l'équipe slovène. Primoz m'a répété ce qu'il m'avait dit en course: il ne pouvait pas faire mieux. Nous nous sommes regardés dans les yeux et nous sommes jurés que ça ne nuirait pas à notre relation. Cette saison, pour la première fois, tu as beaucoup roulé avec Roglic. T'a-t-il appris quelque chose? VAN AERT: Nous avons beaucoup parlé entraînement et matériel. J'ai donc appris des détails, mais surtout, j'ai eu une confirmation: il n'y a pas de secret en sport, il faut travailler, rien ne vient tout seul. Et Primoz trime. Il parle peu, il a l'air nonchalant, mais ce n'est qu'une apparence. Il est très malin, il établit des plans et les exécute dans les moindres détails. De ce point de vue, nous nous ressemblons. On te compare encore plus à Mathieu van der Poel. Marc Lamberts vient de déclarer ceci dans Knack : " Wout est maintenant au niveau du phénomène Van der Poel, qu'on qualifie à juste titre de plus grand talent cycliste du monde. Mais depuis 2020, Wout est un phénomène au même titre que Mathieu. " Tu es d'accord? VAN AERT: C'était bien formulé. J'ai signé des performances comparables à celles de Mathieu, dans différents types de courses, et j'en suis fier. Quand Mathieu me bat, comme au Tour des Flandres, je suis toujours le deuxième meilleur au monde. Heureusement, la perception est différente sur route. Les courses ne tournent pas au duel entre nous, le deuxième n'est pas un loser. Quand nous lâchons les autres, comme au Ronde, tout le monde comprend que nous sommes très bons tous les deux. À l'issue du Ronde, tu as posté ceci sur Instagram: " Merci, Mathieu van der Poel, de me pousser jusqu'à mes limites depuis des années. Hier, nous nous sommes livrés la lutte la plus passionnante de notre carrière. À suivre. " Van der Poel vient de dire à Knack : " Sans Wout, je ne serais pas le Mathieu que je suis actuellement. " De belles paroles, après votre dispute au terme de Gand-Wevelgem. VAN AERT: Oui, c'est bien que nous l'admettions tous les deux, mais je ne pense pas que nous nous entraînons et concourons dans le but de nous battre. Nous le faisons pour gagner. Parfois, nous devons vaincre l'autre pour y parvenir. En cyclocross, c'est différent, car nous émergeons nettement. En semaine, je pense plus à Mathieu: comment puis-je le battre, comment adapter mes séances pour y parvenir? Vous vous retrouvez en décembre. Te souviens-tu de ta dernière victoire en cross contre Van der Poel? VAN AERT: Aucune idée. Il y a longtemps, en tout cas. Au Mondial de Valkenburg, le 4 février 2018. VAN AERT: C'est donc bien trop éloigné! (Rires)Ton entraîneur pense que tu vas avoir de plus en plus de mal à passer de la route au cross, comme tu t'entraînes énormément sur route. Après tout ce que tu as gagné dans ce domaine, aurais-tu beaucoup de mal à supporter que Van der Poel soit le meilleur en cross? VAN AERT: Il est en tout cas plus facile d'accepter la défaite dans un cross qu'au Tour des Flandres. Non que le cross ne soit plus important, mais il l'est moins que la route. Même si j'ai l'intention de contrarier Mathieu, comme il y a trois ans. Et de le battre. Je pense depuis longtemps au Mondial d'Ostende, de même qu'au Mondial sur route, à Louvain, au Tour, aux Jeux Olympiques... Ce sera une saison très chargée. Je vais devoir opérer des choix. Je dois en discuter avec l'équipe. La combinaison Tour de France-Jeux Olympiques est particulièrement difficile. La course sur route se déroule le samedi suivant le Tour, le contre-la-montre le mercredi. Mais la course sur route du Japon, avec un dénivelé de près de 5.000 mètres et une ultime ascension de sept kilomètres à 10%, n'est-elle pas trop dure pour toi? Elle est encore plus pénible que le Mondial d'Imola. VAN AERT: Mais c'est une course d'une journée, pas une accumulation d'ascensions comme dans un grand tour. Ceci dit, ce sera serré. J'ai plus de chances de médaille contre le chrono. Le tracé me convient bien ( 44 kilomètres et 846 mètres de dénivellation, ndlr). Je pourrais battre Filippo Ganna alors que le parcours d'Imola était trop plat. Même s'il a prouvé sa valeur sur des tracés vallonnés au Giro. Pourrais-tu envisager de rouler au service de Remco Evenepoel puis de te concentrer sur le contre-la-montre? VAN AERT: Il est trop tôt pour distribuer les rôles. Nous ne savons pas dans quelle condition nous serons, mais le parcours sur route convient mieux à Remco. S'il est désigné leader, je suis prêt à rouler à son service. J'ai déjà prouvé que je ne répugnais pas à aider un équipier qui est meilleur que moi. Tu vas peut-être remporter ta plus belle victoire début 2021, quand tu seras père pour la première fois, si tout va bien. Dans quelle mesure cette perspective a-t-elle joué un rôle ces derniers mois? T-a-t-elle aidé à relativiser ta défaite au Tour des Flandres? VAN AERT: Certainement pas. Sarah a tout fait pour me remonter le moral, mais je me suis senti mal plusieurs jours. La course est donc très importante. D'autre part, ma future paternité m'a procuré du bonheur pendant le confinement du printemps, comme plus tard dans la saison. Elle me confère une certaine sérénité, aussi. En parler est agréable. Les gens disent que je rayonne quand on aborde le sujet, comme maintenant. Je me réjouis de cette naissance, même si je serai absent plus souvent que je ne le voudrais les premiers mois. Mais soit, nous avons décidé de fonder une famille maintenant et je dois faire avec. Sarah et toi avez déjà parlé de la répartition des tâches et des couches? VAN AERT: Je me suis gardé d'en parler jusqu'à présent. ( Rires) Mais ça viendra, quand je serai à la maison. Je devrai trouver un équilibre entre la paternité et la course. Mais ça viendra. ( Rires)