Moment déconcertant, à Paris, lorsque Egan Bernal et son frère Ronald, huit ans plus jeune, se sont mutuellement fait des signes de croix sur la poitrine et sur la bouche. Le rituel s'est ensuite reproduit avec Flor, leur maman. La surprise d'Egan était d'autant plus grande qu'ils étaient tous deux arrivés en dernière minute de Colombie, via Rigoberto Uran. Samedi, déjà, c'est les larmes plein les yeux et en secouant la tête qu'il avait regardé son petit lion et son maillot jaune, comme un père qui prend pour la première fois son nouveau-né dans les bras. L'air de dire : " C'est pour moi ? "
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Moment déconcertant, à Paris, lorsque Egan Bernal et son frère Ronald, huit ans plus jeune, se sont mutuellement fait des signes de croix sur la poitrine et sur la bouche. Le rituel s'est ensuite reproduit avec Flor, leur maman. La surprise d'Egan était d'autant plus grande qu'ils étaient tous deux arrivés en dernière minute de Colombie, via Rigoberto Uran. Samedi, déjà, c'est les larmes plein les yeux et en secouant la tête qu'il avait regardé son petit lion et son maillot jaune, comme un père qui prend pour la première fois son nouveau-né dans les bras. L'air de dire : " C'est pour moi ? " Le Prix Nobel de littérature Gabriel García Márquez est allé à l'école à Zipaquirá, la ville de Bernal. Il a écrit Chronique d'une mort annoncée. Ici, on doit plutôt parler de renaissance annoncée, l'ouverture d'une ère nouvelle pour le cyclisme. Celle d' El Capo, le chef, comme ses équipiers d'INEOS l'ont surnommé sur les réseaux sociaux pendant le Tour. Comme Michal Kwiatkowski l'a écrit sur Twitter : tout le monde savait que la victoire de Bernal au Tour n'était qu'une question de temps. Sauf que chez INEOS, on ne pensait pas que ça serait déjà pour 2019. À une exception : le soigneur Garry Beckett. En mai 2018, lorsqu'il a vu Bernal s'imposer de façon impressionnante au Tour de Californie, il est rentré chez lui et est allé dans une agence de paris afin de savoir quelle serait la cote du Colombien pour une victoire au Tour 2019. Vingt-cinq contre un ! Il a misé 150 pounds. Quatorze mois plus tard, il en a empoché 3750. Beaucoup de choses se sont passées au cours de ces quatorze mois. En 2018, Bernal a disputé son premier Tour au service de Geraint Thomas et Chris Froome, impressionnant parfois en montagne. Lors de la Clasica San Sebastian, il est tombé, ce qui lui a valu une commotion. Rétabli plus vite que prévu, il s'est focalisé sur le Giro 2019, où il devait être le chef de file d'INEOS, même si l'intention était déjà de miser sur le Tour. Lorsque, au grand dam de Pinarello, le fournisseur de cadres d'INEOS, Geraint Thomas n'a pas voulu prendre le départ du Giro pour défendre son titre au Tour, le plan A est redevenu prioritaire. Mais juste avant le Giro, Bernal a été victime d'une nouvelle chute, se fracturant la clavicule. Moins de deux heures après l'accident, il se fixait le Tour pour objectif principal et postait une vidéo qui le montrait tel qu'il est : insouciant et motivé. Sur son lit d'hôpital, après l'opération, il mangeait un hamburger et une pizza. De retour à la maison, le bras en écharpe, il montait sur les rouleaux. Une semaine et demi après son rétablissement, il battait déjà quelques records sur Strava dans les cols d'Andorre, sa base européenne. C'est là et à Zipaquirá, en juin, qu'il a effectué des entraînements de six à sept heures avec 4000 ou 5000 mètres de dénivelé, souvent derrière le vélomoteur de son père, German. Des entraînements prescrits par son coach espagnol, Xabi Artetxe, qui voulait gonfler son moteur, histoire qu'il puisse mieux supporter les étapes lors desquelles plusieurs cols se succédaient. Ça a payé dès le Tour de Suisse, où le Colombien a dominé une concurrence certes réduite. Et ça a payé au Tour. Le début a pourtant été un peu hésitant. Il a perdu un peu de temps à la Planche des Belles Filles et il a surtout concédé une trentaine de secondes à Julian Alaphilippe et à Geraint Thomas lors du contre-la-montre de Pau. " Ce jour-là, j'ai failli perdre le Tour ", a-t-il avoué à Paris. Il n'a cependant pas perdu la foi car il n'avait pas encore joué sur son terrain : les cols culminant à plus de 2000 mètres. Or, Christian Prudhomme l'avait dit : c'était " le Tour le plus élevé de tous les temps. " Dans les Pyrénées, pourtant, ce n'est pas le Colombien mais Thibaut Pinot qui s'est mis en évidence. " J'ai regardé mon compteur et je me suis dit que je ne pouvais pas tenir à cette puissance ", a-t-il dit après l'ascension de Prat d'Albis. Mais la perte de quelques secondes ne l'a pas inquiété. Comme l'a dit Dave Brailsford, sa grande force, c'est de récupérer rapidement et de pouvoir tenir trois semaines à un niveau élevé. " Plus la course est rude, meilleur est Egan. " Cela s'est vérifié dans le Galibier et l'Iseran, où le condor sud-américain a survolé tout le monde. " Je suis un grimpeur. Je me sens mieux en haute montagne que dans les premiers kilomètres d'ascension ", disait le jeune homme à 2640 mètres au-dessus du niveau de la mer. Mère nature et le glissement de terrain sur la route de Tignes ont été les seuls à pouvoir le retenir mais Bernal avait déjà fait exploser le peloton dans les six derniers kilomètres de l'Iseran. La seule chose qu'on ne saura jamais, c'est si Thibaut Pinot aurait été en mesure de résister au Colombien. Ce qui est certain, c'est que, lors de cette étape de l'Iseran, INEOS a joué son va-tout. Avec un plan bien déterminé et un train mis sur rails pour la première fois : Castroviejo, Van Baarle et Poels ont imposé un rythme élevé dès le début, puis Thomas est passé à l'offensive suivi de Bernal. Lors de l'étape précédente, dans le Galibier, le Colombien était parti avant le Gallois. " C'était un test car les autres étaient à la limite ", expliquait le Gallois par la suite. La vérité, c'est que Thomas, qui défendait son titre, a vu son (co-)leadership lui échapper et a, pour une fois, réagi de façon émotionnelle plutôt que rationnelle. Puis il a plafonné, permettant à Pinot et aux autres de revenir. La leçon était dure : Thomas n'était pas aussi fort que l'an dernier. Ce soir-là, un peu tard sans doute, l'équipe britannique prit la sage décision de se baser sur les faits et les données sacrées de Brailsford : il n'y avait plus de co-leaders, on misait tout sur Bernal. " Fini de jouer au poker ", a dit le directeur sportif, Nicolas Portal. " Le risque est trop gros. " Ce qu'INEOS ne savait pas encore, à ce moment-là, c'est que Pinot souffrait d'une déchirure à la cuisse. Thomas s'est plié aux ordres et est redevenu l'équipier loyal qui, avant sa victoire en 2018, avait servi Froome pendant des années. Il a donc veillé à appliquer le plan dans l'Iseran et, à Val Thorens, il a protégé Egan Bernal, sans attaquer. " Il peut le faire mais ce serait fou. Nous devons être prudents ", avait dit le Colombien, devenu leader pour la première fois du Tour. Car, pendant deux semaines et demi, il s'est intelligemment réfugié derrière des valeurs comme la loyauté et la modestie, répétant, comme Thomas, que l'important était de bien communiquer. Dans le Tourmalet, lorsque le Gallois a été frappé par une légère fringale, Bernal a même demandé à son directeur sportif s'il devait se laisser décrocher pour l'aider. Et lors de la deuxième journée de repos, juste avant les Alpes, il a répété que G était le premier leader et qu'il serait prêt à sacrifier ses chances et son maillot blanc pour lui si on le lui demandait. " Je n'ai que 22 ans. Cinq ou six coureurs peuvent encore remporter ce Tour. Il est peu probable que ce soit moi. " Dès avant le Tour, Bernal avait dit qu'il aiderait son équipier si celui-ci était meilleur que lui. Thomas a souffert dans le Tourmalet mais il s'est repris dans le Galibier, juste après une attaque de Bernal qui, selon le Colombien, avait reçu l'aval de Thomas. Sur le podium à Paris, Bernal a d'ailleurs remercié son équipier de lui avoir laissé sa chance. Déçu, certes, Thomas semblait tout de même heureux que la victoire soit revenue à son équipier, comme le prouve sa tape sur l'épaule sur les Champs-Élysées. Selon Dave Brailsford, la stratégie du co-leadership l'a emporté sur le chaos. " L'équipe compte plus que les individus. " Ce Tour imprévisible s'est transformé en partie d'échecs et, lors de la deuxième journée de repos, le patron de l'équipe INEOS a estimé qu'il ne s'agissait plus de contrôler mais de réagir car INEOS était affaiblie par les performances décevantes de Moscon et Kwiatkowski, tandis que Poels n'allait arriver en forme que sur la fin. C'est pourquoi il était heureux que Deceuninck-Quick-Step roule en tête au service du maillot jaune, Julian Alaphilippe. Il savait que le Français craquerait dans les Alpes. Seul l'étonnant Pinot semblait consister un danger avant son abandon. Brailsford n'a en effet jamais considéré Steven Kruijswijk ou Emanuel Buchmann comme des candidats à la victoire. INEOS a ainsi pu jouer le contre, Bernal inscrivant le but de la victoire en fin de partie. Bradley Wiggins, consultant sur Eurosport, compare l'équipe britannique au Manchester United d'Alex Ferguson. " Ce n'était pas toujours la meilleure équipe mais elle gagnait toujours. C'est la marque des grands. " Même si la vérité commande de dire que, cette fois, c'est le talent individuel qui a permis à INEOS de remporter son septième Tour en huit ans. Thomas était plus fort que prévu après avoir fait la fête tout l'hiver et Egan Bernal était au-dessus du lot. Son heure chez INEOS semble venue. Même si Thomas prétend qu'il peut remporter un deuxième Tour et si Chris Froome, victime d'une chute au Dauphiné, voudra tenter sa chance de décrocher un cinquième succès. En 2020, ils auront respectivement 34 et 35 ans alors que Bernal aura un an d'expérience supplémentaire. Équilibré, intelligent et mûr, il ne risque pas de se planter comme Jan Ullrich et sa date de péremption semble encore plus éloignée que celle de son compatriote Nairo Quintana. Si Bernal montre à nouveau l'an prochain qu'il est le meilleur, Brailsford n'hésitera plus à en faire son Capo, même en cours de Tour s'il le fait. Car pour lui, comme pour le milliardaire Jim Ratcliffe, nouveau propriétaire de l'équipe, la seule chose qui compte, c'est la victoire. Qu'importe si c'est un Britannique qui l'emporte. Un Colombien, c'est bien aussi. Voire un Vénézuélien. Car INEOS a engagé Richard Carapaz (26 ans), le récent vainqueur du Giro, et peut encore compter sur le diamant russe Pavel Sivakov (9e du Tour d'Italie à 21 ans seulement). Brailsford a toujours eu un coup d'avance. C'est pour ça qu'il a désigné Egan Bernal comme successeur de Chris Froome et lui a fait signer un contrat de cinq ans (13 millions de dollars) dès le mois d'octobre dernier. Le destin (la chute de Froome au Dauphiné et celle de Bernal au Giro) a précipité les choses. Et dire qu'il y a six mois, lorsque Sky s'était retiré contre toute attente, Brailsford ne savait pas où il allait. Puis Jim Ratcliffe, propriétaire de la multinationale pétrochimique INEOS, lui a montré la voie à coup de millions. Détail inconnu : INEOS est la contraction d'Ineo (qui signifie début en latin), d'Eos (le dieu grec de l'aurore) et de Neos (nouveau en grec). Est-ce le symbole du début de l'ère Bernal ? À moins que Jumbo-Visma, qui construit une super-équipe autour de Primoz Roglic, Tom Dumoulin, Steven Kruijswijk et de notre Laurens De Plus, ne lui mette des bâtons dans les roues. Sans oublier les coups de sabre des mousquetaires français Thibaut Pinot et Julian Alaphilippe. Le Tour 2019 a été longtemps indécis et aurait mérité une meilleure fin. L'édition 2020 s'annonce d'ores et déjà spectaculaire.