E LKE WEYLANDT: " Broerke. Petit frère. C'est comme ça que je l'ai toujours appelé. Ou Wout, pas Wouter, sauf quand j'étais fâchée. J'ai cinq ans de plus que lui et j'étais heureuse d'avoir un petit frère. Les premières années, nous étions très unis. Je me souviens d'un après-midi. On jouait une saynète chez nos grands-parents: un frère qui revient après des années et revoit sa soeur. Wouter sonnait, j'ouvrais la porte et l'embrassais. On a répété la scène pendant des heures, au point d'être très émus. Nos grands-parents sont probablement devenus fous à force d'entendre la sonnette! Je ressens toujours la chaleur de notre relation. Une oasis dans un désert de chagrin.
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E LKE WEYLANDT: " Broerke. Petit frère. C'est comme ça que je l'ai toujours appelé. Ou Wout, pas Wouter, sauf quand j'étais fâchée. J'ai cinq ans de plus que lui et j'étais heureuse d'avoir un petit frère. Les premières années, nous étions très unis. Je me souviens d'un après-midi. On jouait une saynète chez nos grands-parents: un frère qui revient après des années et revoit sa soeur. Wouter sonnait, j'ouvrais la porte et l'embrassais. On a répété la scène pendant des heures, au point d'être très émus. Nos grands-parents sont probablement devenus fous à force d'entendre la sonnette! Je ressens toujours la chaleur de notre relation. Une oasis dans un désert de chagrin. À mon adolescence, nous nous sommes quelque peu éloignés. Nos centres d'intérêt n'étaient plus les mêmes, mais nous nous sommes retrouvés quand j'ai entamé mes études universitaires et que Wouter roulait en juniors et en néophytes. Le week-end, je le conduisais à ses courses. C'était le bon temps... J'étais très fière de la détermination qu'il affichait à quinze ans, de sa motivation. Il n'était pas le nouveau TomBoonen, l'idole des jeunes coureurs d'alors, mais un bon professionnel. Il a gagné douze courses, des étapes de la Vuelta et du Giro. Pendant sa carrière pro, nous nous sommes vus moins souvent, tout en restant très liés. On se comprenait d'un regard. Wouter était très ouvert et il restait lui-même, en famille comme à l'extérieur. Il avait une grande gueule, mais un petit coeur. Il était flamboyant, extraverti, fier aussi. Il pouvait passer une demi-heure devant le miroir en se demandant quel t-shirt enfiler. Il a aussi porté de fausses lunettes ( Elle rit). Wouter avait un rire contagieux. C'était quelqu'un de sincère, qui n'a jamais ri pour la façade. J'ai déclaré qu'il avait sans doute le plus beau sourire du monde quand j'ai pris la parole devant le peloton, au départ du Giro 2012, au Danemark, un an après son décès. Tout le monde devenait joyeux rien qu'en le voyant. À la maison, mes parents riaient, au lit, en entendant les rires fuser du living pendant les soirées poker qu'il organisait. Wouter n'a jamais perdu son sourire, bien qu'il ait été confronté à plusieurs tragédies: en 2009, FrederiekNolf, un de ses meilleurs amis dans le peloton, est mort dans son sommeil. La même année, un autre, KurtHovelijnck, a lourdement chuté et a failli perdre la vie. Il en a été affecté, mais il est parvenu à surmonter cette période grâce à son caractère positif. Sa seule source de frustration était qu'on le dépeigne comme un coureur jouette alors qu'il était très pro. Wouter se laissait parfois aller, mais seulement quand c'était permis. Pendant la saison, il était très concentré. On ne gagne pas douze courses grâce à son seul talent. Je me souviens du samedi précédant le Giro 2011. Il a pris deux pommes avant d'assister au baptême de ma fille. Il n'a pas bu de champagne ni mangé de gâteau, il n'a même pas pris de café. Deux pommes et une eau plate. Il voulait faire ses preuves dans sa nouvelle équipe, Leopard-Trek, et n'avait encore rien gagné au printemps. Il avait chuté au GP de l'Escaut, mais sans s'occasionner de fracture. S'il s'était cassé la clavicule, il n'aurait jamais participé au Giro. Et si... On referait le monde avec des "si". On n'échappe pas à son destin. Avant chaque course, je lui envoyais le même SMS: Broerke, succes! Sois prudent! Gros bisou de ta soeur. Malheureusement, ça ne l'a pas aidé..." "Je retrouve nos liens dans ceux qui unissent mes enfants, Loïc (douze ans) et Aurélie (dix ans). Loïc protège sa soeur. Tout petit déjà, il présentait fièrement Aurélie à des étrangers: Monsieur, c'est ma petite soeur! Comme elle est la cadette, on lui passe tout, comme à Wouter avant. Wouter a une fille, Alizée, née quatre mois après son décès. Il continue à vivre en elle. Elle lui ressemble: c'est une enfant joyeuse et dotée d'un fameux caractère. La voir est un plaisir, mais c'est aussi se confronter à une chose difficile: Wouter n'aura pas vu sa fille grandir. Il l'aurait sûrement gâtée. J'aurais voulu le voir dans le rôle de père, comme j'aurais voulu pouvoir lui dire qu'il me manque, mais ça n'arrivera jamais. Je ne crois pas en la vie après la mort, même si j'ai parfois l'impression qu'il est près de moi. Mais c'est une illusion. Peu importe, ça me fait chaud au coeur. J'éprouve aussi ce sentiment quand je me rends dans la descente du Passo del Bocco, à l'endroit qui lui a été fatal. J'y reste une demi-heure, à contempler la pierre commémorative, les photos et les maillots. J'en ai les larmes aux yeux, mais en même temps, ça m'apaise. C'est personnel, car son amie An-Sophie ne veut pas y aller, alors que mes parents essaient de s'y rendre chaque année. Ils se rendent aussi tous les jours au cimetière. J'y vais moins souvent, car la tombe me touche moins. D'ailleurs, il me suffit de regarder les photos de Wouter à la maison pour penser à lui, tous les jours. Ou quand je cours, que je suis dans l'auto, que j'entends Desenchantée, une chanson qu'il repassait une dizaine de fois avant chaque course, quand je le conduisais, au point que j'en devenais folle! Les fêtes de famille sont pénibles. Il manque une chaise à table. Les accidents d'autres coureurs sont autant de coups durs aussi. Comme celui de BjorgLambrecht au Tour de Pologne. Il est comparable à l'accident de Wouter: la poisse à l'état pur, à l'étranger. J'en ai été malade pendant deux jours, en pensant à ses parents et à sa soeur, à leur chagrin. Et en me rappelant que Wouter était mort. Il a toujours une place dans ma tête et dans mon coeur. Ce n'est pas la distance qui mesure l'éloignement, a écrit Antoine de Saint-Exupéry. Je corrige donc les gens quand ils me disent: Wouter était ton frère. Non, il est mon frère. Je refuse d'employer le passé. Mes parents continuent à dire qu'ils ont deux enfants." "Pendant des années, j'ai porté un bracelet orné de WW108, ses initiales et son dossard au Giro, et de l'inscription Think less, live more. Je l'ai remplacé par un tatouage, pour que mon frère m'accompagne partout. Je retiens sa devise: moins penser et profiter davantage de la vie. Relativiser, aussi, comme tous ceux qui ont perdu un proche le diront sans doute. Le stress au boulot, des dates-butoirs trop serrées qui s'accumulent, d'autres problèmes importants à première vue, tout ça glisse sur ma carapace. On peut résoudre beaucoup de problèmes en restant calme. Sauf... (Elle se tait)Peu après le décès de Wouter, j'ai vraiment tout relativisé. Je me disais qu'il ne pouvait rien arriver de pire, ce qui n'était pas vrai, bien sûr. Michaël, mon mari, m'a dit que j'exagérais et je lui en suis reconnaissante. On ne peut pas mesurer son chagrin à l'aune de celui d'un autre. Mon mari m'a aidée à recadrer la mort de mon frère. J'ai toujours pu lui en parler. Il est positif: pour lui, le verre est toujours à moitié plein. Il m'est plus pénible de parler à mes parents de la mort de Wouter et de la manière dont ils la vivent. Je ne veux pas les accabler encore davantage en leur confiant à quel point sa perte me pèse. Je préfère vivre mon deuil seule. En plus, ils sont sexagénaires et leur génération est moins encline à exprimer ses sentiments. Ils ne le faisaient déjà pas beaucoup pendant notre enfance. Ça ne signifie pas que nous ne parlons plus jamais de Wouter, au contraire, mais nous évoquons surtout les souvenirs heureux. Je n'élude pas les questions de mes enfants quand ils parlent de leur oncle. Même si j'ai de la peine, que je pleure, je ne le leur cache pas. Ils doivent comprendre que ça fait partie de la vie. Les gens savent d'ailleurs qu'ils peuvent me parler de mon frère. C'était plus fréquent avant et je le comprends. C'est logique, après dix ans. Son décès ne fait plus l'actualité. Mais j'entends encore régulièrement de nouvelles anecdotes amusantes, de la bouche d'anciens collègues, de même que des récits sur un côté moins connu de mon frère: son engagement social, un trait que nous partagions. Par exemple, en 2007, quand Wouter a gagné le Tour du Coeur Vert et a gagné son poids en fromage hollandais, il a voulu l'offrir à Poverello, un centre d'accueil pour les pauvres. Il a téléphoné trois fois, sans obtenir de réponse. Alors, il a partagé le fromage avec ses amis. Wouter était comme ça." "Je ne travaille jamais le 9 mai, le jour anniversaire de sa mort. Ce jour-là, je ne veux voir personne. Même après toutes ces années, je replonge dans le profond chagrin qui m'a accablée pendant des semaines après l'accident. Je ne veux voir personne, hormis mon mari et mes enfants. Même pas mes parents, bien qu'ils le souhaiteraient. Je suis incapable de camoufler ma peine pour les consoler. Je suis prête à endosser ce rôle protecteur 364 jours par an, mais je réserve le 9 mai à mon deuil personnel. J'ai besoin de temps pour moi-même. Chaque année, j'écris aussi un texte sur mon petit frère. Je le poste le matin du 9 mai. Je planche dessus pendant des semaines et je rédige tout ça les jours qui précèdent l'anniversaire. Pas le jour-même, c'est déjà assez douloureux comme ça. J'ajoute une playlist des chansons que j'ai appréciées durant l'année écoulée, souvent des textes qui décrivent bien ce que je ressens en tant que soeur, avec et sans Wouter. Cette année, par exemple, je vais poster Letter to you de BruceSpringsteen. Je complète la liste au fur et à mesure, toute l'année, puis j'effectue une ultime sélection. Ces posts reflètent parfaitement mon état d'esprit durant la décennie qui s'est écoulée. Les deux ou trois premières fois, j'ai choisi des chansons mélancoliques, tristes. Maintenant, mon choix est plus joyeux. Le 9 mai, je suis souvent envahie par des sentiments de frustration, de colère. Nos 26 années remplies de bons souvenirs me procurent du bonheur. Certaines personnes perdent un proche bien plus tôt, mais je me dis aussi que nous aurions pu avoir 37 années de moments heureux, en 2021. Je ne me résignerai jamais. Cependant, je tourne ma colère contre l'univers, le destin. Je n'en veux à personne, car personne n'a fait tomber Wouter. Son accident relève de la pure malchance. ( Weylandt a jeté un coup d'oeil en arrière dans la descente du Passo del Bocco, sa pédale a heurté un mur et il a chuté, ndlr). Quelque part, je suis contente de ne pouvoir accuser personne, car ça n'aurait fait qu'accroître ma colère. Ce genre de perte fait partie de la vie. Ces bleus à l'âme m'ont également formée, ont fait de moi la personne que je suis maintenant. S'il y avait un médicament contre le chagrin, je n'en voudrais pas. Car il montre à quel point mon petit frère a compté pour moi, compte toujours et sera toujours en moi."