Sacrifices et victoire

2 février. Dries Devenyns remporte la première victoire belge de la saison en WorldTour à la Cadel Evans Great Ocean Road Race.
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2 février. Dries Devenyns remporte la première victoire belge de la saison en WorldTour à la Cadel Evans Great Ocean Road Race."Je n'avais plus gagné de course depuis 2016. L'explication est simple : si IAM Cycling me permettait de rouler pour moi-même, je me sacrifie toujours sous le maillot de Deceuninck - Quick-Step. Ce jour-là, Sam Bennett était notre chef de file, mais j'étais en tête et Sam n'a pu revenir. J'ai donc reçu ma chance. Cette saison, on m'a dit à deux reprises que je pouvais rouler pour mon compte : au championnat de Belgique, où un groupe de tête important s'est échappé sans moi, et au Tour du Piémont : septième. Je ne pense pas à ce que j'aurais pu réussir dans ma carrière si j'avais pu rouler davantage à mon compte. Ce ne sont pas toujours les ténors qui s'adjugent les classiques. Parfois, ce sont des coureurs de mon calibre. Je n'éprouve pas le moindre mal à me sacrifier pour Remco Evenepoel ou Julian Alaphilippe, car je sens à l'entraînement qu'ils sont nettement plus forts que moi. Au contraire même, sans franchir la ligne d'arrivée en premier, je participe à beaucoup de belles victoires."14 mars. Suite à la pandémie, Paris-Nice s'achève un jour plus tôt que prévu. Il n'y aura plus de course de WorldTour jusqu'au 1er août. "Nous avons été confrontés au coronavirus de retour d'Australie. À l'aéroport de Singapour, des caméras mesuraient notre température. Peu après, en février, je suis allé pédaler avec Tom Bohli, un Suisse de l'UAE Team Emirates qui vient de rejoindre Cofidis et habite près de chez moi. Il m'avait parlé de sa motivation, à l'aube des classiques. Je l'ai surpris : Je doute fort que la saison se poursuive. Le cyclisme va suivre le même chemin que la société.Pendant le confinement, j'ai gardé espoir. J'étais certain que nous pourrions reprendre la compétition. Je ne me suis jamais tracassé à propos de mon contrat, qui arrivait à échéance. J'allais le prolonger d'un an pendant la pause imposée par la pandémie. Le principal souci, c'était l'incertitude quant à la date à laquelle nous allions reprendre. L'UCI a recommencé trop tard, en fait. Nous aurions pu courir un mois plus tôt, à partir du 1er juillet."5 août. Le sprint massif de la première étape du Tour de Pologne est endeuillé par l'horrible chute de Fabio Jakobsen."Je n'ai pas vu la chute, mais quand j'ai franchi la ligne, j'ai vu des coureurs au sol et des morceaux de plastique des barrières, éparpillés. Je ne savais pas encore que Fabio était couché là. Je prenais une boisson auprès d'un soigneur quand Florian Sénéchal est arrivé. Il avait vu Fabio et était sous le choc. C'est à ce moment que j'ai compris la gravité de la situation.L'ambiance était horrible, le soir à l'hôtel. Nous craignions pour la vie de Fabio. Nous ne pouvions qu'attendre en espérant de meilleures nouvelles. L'attente était interminable. On ne parle pas beaucoup, dans des moments pareils.Le Tour de Pologne s'est poursuivi dès le lendemain, mais nous n'avions pas la tête à la course. Nous avions vu les parents et l'amie de Fabio. Ils nous avaient encouragé à continuer à rouler, pour Fabio. L'équipe a décidé de le faire, bien que l'état de Fabio ait été encore très incertain au départ de l'étape. Mais c'était la bonne décision, car il fallait faire passer le temps et à quoi bon rester assis dans sa chambre d'hôtel ? Ce jour-là, j'ai ressenti énormément de soutien et de collégialité du peloton. Ça m'a rendu du courage. J'espère que la chute de Fabio n'a pas été complètement vaine, que les coureurs vont moins dévier de leur ligne durant les sprints. Le sprinteur néerlandais TheoBos a suggéré qu'on trace des lignes sur la route, un peu comme les couloirs en athlétisme. À première vue, c'est une bonne idée. L'UCI doit assumer ses responsabilités : investir dans des finales uniformes et sûres, interdire les arrivées en descente et cesser de sanctionner à géométrie variable. Dylan Groenewegen est suspendu pour neuf mois. La nature des blessures a été décisive dans le jugement. La tempête se serait calmée plus vite si Fabio n'avait pas été aussi gravement blessé."15 août. Remco Evenepoel semble invincible au Tour de Lombardie, mais il chute dans un ravin dans la descente du Sormano."En arrivant à cet endroit, j'ai vu la voiture de l'équipe, au-delà du pont. J'ai demandé ce qu'il s'était passé à un mécanicien. Remco est là au fond. Les directeurs sportifs étaient déjà descendus, l'ambulance était sur place. Je ne pouvais rien faire. J'ai donc poursuivi ma route, la peur au ventre, en m'informant chaque fois qu'une auto passait. Avant même d'arriver à Côme, j'ai reçu des signaux relativement apaisants. Le soir-même, j'ai eu un entretien vidéo avec Remco. C'est un battant et il était donc terriblement déçu, mais au fil du temps, il a réalisé que les choses auraient pu prendre une tournure bien pire et la déception a fait place au soulagement. Je suis convaincu qu'il va ressortir plus fort encore de cette épreuve. Suite à sa chute, on a remis en cause son art du pilotage, mais la seule leçon que Remco doit tirer de ça, c'est que dans une descente technique, il doit rester en deuxième ou troisième position, pas en dernière. Pour moi, ce n'est qu'une erreur unique. Je trouve que Remco descend bien, qu'il adopte les bonnes trajectoires. S'il n'était pas capable de négocier des virages, il ne gagnerait pas de contre-la-montre."30 août. Deuxième étape du Tour. Julian Alaphilippe déploie ses ailes dans la dernière ascension, Marc Hirschi et Adam Yates sont les seuls à le suivre. Au sprint à Nice, le Français bat ses compagnons d'échappée et enfile le maillot jaune."Ce jour-là, le groupe de tête était costaud. Notre équipe y était aussi représentée par Kasper Asgreen. Pour être franc, ça a rendu Julian un peu nerveux : il craignait que le groupe conserve son avance. Mais quand nous avons pris la direction de Nice, nous avons compris que nous allions opérer la jonction. Je souffrais de crampes et j'ai entamé mon travail plus tôt que prévu. J'ai pédalé de toutes mes forces dès le premier passage du Col d'Eze afin de fatiguer le peloton, car Julian m'avait signalé qu'il se sentait bien. À quelques kilomètres du sommet, j'avais accompli mon travail et c'était au tour de Bob Jungels. Un peu après, l'équipe a annoncé que Julian était en tête avec Marc Hirschi et Adam Yates. Des supporters français m'ont crié, quand je me rapprochais de l'arrivée : Julian en tête! Julian en tête! Je leur ai demandé si la ligne était encore loin. J'ai appris que les premiers étaient presque arrivés. Je me suis arrêté pour regarder le sprint, sur le smartphone d'un supporter, à distance, compte tenu de la pandémie. J'ai assisté à la victoire de Julian. Quel soulagement ! Julian était très ému, quelques mois après le décès de son père." 27 septembre. Au Mondial d'Imola, Wout van Aert ne doit s'avouer vaincu que par Julian Alaphilippe."Je n'ai encore participé qu'à un Mondial, en 2012, quand Philippe Gilbert a gagné. Le sélectionneur aurait aimé m'emmener à Imola, mais je n'ai pas accepté. La décision n'a pas été difficile. J'ai été clair : je ne voulais pas être obligé de rouler contre Alaphilippe. Pour être franc, je trouve que la formule des championnats du monde est dépassée. Pendant toute l'année, on noue des relations avec ses coéquipiers, on prépare ensemble des objectifs et ce jour-là, subitement, il faut collaborer avec d'autres coureurs ? C'est comme si, dans les entreprises, les patrons libéraient quelques-uns de leurs meilleurs éléments, l'espace d'un jour, pour travailler à un projet important d'un concurrent. Ne me comprenez pas mal : je souhaite beaucoup de médailles à la Belgique, mais j'éprouve encore plus de bonheur quand un valet de Deceuninck - Quick-Step recueille les fruits d'un long labeur et remporte une victoire, même si c'est dans une petite course. Pendant le Mondial, assis devant ma télévision, j'ai donc supporté Alaphilippe et pas Wout van Aert. Les gens trouvent sans doute ça bizarre, mais pour moi, c'est logique, puisque nous travaillons ensemble depuis des années. Combien de nuits n'ai-je pas passé dans la même chambre que Julian, combien de kilomètres avons-nous abattu ensemble ?"4 octobre. Liège-Bastogne-Liège. Au sprint, Alaphilippe, flanqué de Hirschi, lève les bras trop tôt. Le champion du monde est renvoyé à la cinquième place. "Une journée très agitée. À peine étions-nous partis que quelqu'un a cogné la roue avant de Julian. Il a fallu remplacer la roue alors que le peloton y allait à fond. Puis il y a eu les chutes dans la descente de la Côte de Wanne, qui ont impliqué Julian. Chaussures fichues. Il a encore dû changer de vélo, de chaussures. J'ai passé la journée à ses côtés, pour le ramener dans la course. Julian était abattu, sur le point de jeter l'éponge. Pas d'abandonner, mais simplement de rouler jusqu'à l'arrivée, sans plus d'ambition. Avec les directeurs sportifs, je l'ai motivé, en allant le rechercher en arrière. Juste au bon moment, dans la Redoute, nous sommes revenus en tête et j'ai haussé le rythme. Quand je passe en revue la saison, je me dis que c'est à Liège que j'ai été le plus utile à mon chef de file, même si nous n'avons pas obtenu le résultat espéré. Malgré toute sa poisse, Julian a été très fort, mais il a commis une double erreur dans le sprint. À cause de la fatigue ? Sous le coup de l'euphorie du Mondial ? Parce qu'il a été trop énervé durant la course ? Je pense que c'est une combinaison de tous ces facteurs, mais n'oublions pas non plus que tout s'est joué en une fraction de seconde." 18 octobre. Alaphilippe plie le Tour des Flandres dans le Koppenberg. Mais un peu après, il heurte une moto du jury. "La course a vraiment démarré dans le deuxième passage du Quaremont. À partir de là, le Ronde devient une course par élimination, avec la succession du Quaremont, du Paterberg et du Koppenberg. Si on n'est pas bien placé à ce moment, on ne revient jamais dans la course. Après le Paterberg, Julian a pris ma roue. Puis Dylan van Baarle a démarré et nous avons dû le rattraper à nous deux. Julian n'a pas gaspillé trop d'énergie, puisqu'il était dans ma roue. Il a donc pu entamer l'ascension du Koppenberg en bonne position. Il a placé son accélération au sommet, en suivant l'inspiration du moment. Julian était visiblement bien en jambes, mais je n'ose pas affirmer qu'il aurait gagné car Wout et Mathieu (van der Poel, ndlr) ont un tout bon sprint. Julian aurait encore placé une attaque, probablement dans le Paterberg, compte tenu de sa raideur. À trois ou à deux, la situation aurait été très différente. Le soir, Julian s'est rendu à notre B&B à Kaster, le poignet dans le plâtre. Il était évidemment déçu, mais je suis frappé par le fait qu'il refuse toujours de dramatiser et qu'il tourne très vite la page. Il a puisé l'énergie qui lui a permis d'enlever une étape du Tour dans le décès de son père. Trois jours après le fameux sprint à Liège et les critiques sur les réseaux sociaux, il a bien roulé la Flèche brabançonne. Après le Tour des Flandres, il a rapidement reporté ses ambitions à 2021. Une nouvelle saison qu'il abordera en fier champion du monde."Par Benedict Vanclooster