Dans leur vie de commentateurs pour la télé néerlandophone, Michel Wuyts et José De Cauwer ont vu pas mal d'exploits. Mais ce jour-là, ils ont explosé. Le commentaire de Wuyts : " Est-ce que Mathieu van der Poel va gagner l'Amstel Gold Race ? C'est pas vrai ! Mais si, c'est vrai, il l'a fait. " La tirade de De Cauwer : " Les gens ici deviennent fous. Complètement fous. C'est une victoire qu'on ne va pas oublier, on en parlera encore dans vingt ans. "

"Si la presse ne me met pas la pression, je me la mets moi-même." Mathieu van der Poel

On parle ici de l'édition 2019 de l'Amstel. Gio Lippens, un commentateur radio batave, affirme que ce fut le moment le plus excitant de sa carrière : " Cinq minutes après l'arrivée, j'avais encore la chair de poule. " Et sur Twitter, Lance Armstrong a posté : " THE BEST bike race I have EVER seen. " Cette victoire était écrite, terriblement prévisible finalement, après la remontée de Van der Poel dans le Tour des Flandres et son succès facile dans la Flèche Brabançonne. Après cette dernière course, Oliver Naesen avait posté : " That moment you realise you're racing MvdP this weekend. God help us all ! " Avec le smiley de dégoût de circonstance. Quant à la grand-mère de Tim Wellens, elle l'avait prévenu : " Van der Poel roule à l'Amstel ? Alors, tu vas devoir viser la deuxième place. "

Le principal intéressé est très zen à l'approche de la course. Deux jours avant, il se confie à un journaliste de la chaîne NOS. Il parle de la pression. " Si la presse ne me la met pas, je me la mets moi-même. " Il évoque aussi sa façon d'aborder l'Amstel : " Je préfère tenter quelque chose, échouer et finir vingtième, que terminer cinquième en ayant simplement suivi le mouvement. "

Dans le même reportage, le directeur sportif Christoph Roodhooft compare Van der Poel à un groupe musical mythique, The Ramones : " Les créateurs de la musique punk. Et les punks sont des gars qui sortent de la norme. On peut appliquer ça à Van der Poel, il bouscule les codes. " Et en conclusion : " Mathieu van der Poel fait ce qu'il veut et il aime ce qu'il fait. "

Il aime ce qu'il fait et une seule chose l'intéresse : gagner. Sammy Neyrinck, journaliste pour la VRT, le constate encore quand il croise Van der Poel la veille de l'Amstel. Le champion jure comme un charretier parce qu'il vient de perdre une partie de Fortnite, son péché mignon. " Je n'ai pas eu de chance aujourd'hui. OK, ce n'est qu'un jeu, mais même les jeux, je veux les gagner. " Il explique sa rage de victoire sur le vélo : " Quand je commence à sentir la ligne d'arrivée, je me dis que je peux éventuellement finir premier. Et dans ces moments-là, j'arrive à donner un petit quelque chose en plus. Mon grand avantage, c'est qu'à la fin d'une course difficile, j'ai encore un bon sprint. "

Quelle couleur pour le cuissard ?

Le matin de la course, il n'est toujours pas plus stressé. C'est Pâques et il profite d'un soleil généreux ! La seule chose qui l'inquiète, c'est la couleur de son cuissard. Il en portait un blanc dans le Tour des Flandres et ça n'avait pas suscité que des commentaires positifs. Il a donc prévu de mettre un bleu cette fois. Mais quand il apprend qu'on lui a réservé, pour l'Amstel, un vélo rouge au lieu d'un blanc, il change d'avis et revient à son cuissard blanc. Parce qu'un short bleu sur un vélo rouge, il estime que ça ne le fait pas ! Il demande aussi à son mécanicien, Nick Vandecauter, de lui mettre des jantes basses au lieu des hautes. Parce qu'il y a plus de vent que prévu.

"Je préfère tenter quelque chose, échouer et finir vingtième, que terminer cinquième en ayant simplement suivi le mouvement." Mathieu van der Poel

Autour du bus de son équipe, l'agitation est palpable. Des dizaines de supporters l'attendent. Quand il descend les marches pour prendre son vélo et aller signer la feuille de départ, les cris résonnent : " Ma-thieu, Ma-thieu, Ma-thieu ! "

Mais pendant les premières heures de courses, il n'est pas fier. Il se plaint auprès de ses coéquipiers de ne pas avoir les jambes, les bonnes sensations. Puis tout à coup, après 200 kilomètres, sa bonne humeur revient. Il se confie à nouveau : " Les gars, je commence à me sentir bien. " À un peu moins de 45 bornes du finish, dans le Gulperberg, il est ramené à l'avant du peloton par son équipier Gianni Vermeersch. Le commentateur Michel Wuyts témoigne : " Il est incapable de rester calme pendant plus de 200 kilomètres. " José De Cauwer rigole : " Il commence à s'ennuyer. "

Mathieu van der Poel, un véritable phénomène., GETTY IMAGES
Mathieu van der Poel, un véritable phénomène. © GETTY IMAGES

Il attaque, et ça étonne les autres favoris du jour. Ça étonne aussi les directeurs sportifs, Christoph Roodhooft et Michel Cornelisse. Mais ça ne sert à rien de lui hurler dans l'oreillette que c'est trop tôt pour placer son attaque. Mathieu van der Poel est déçu quand il voit qu'à part l'Espagnol Gorka Izagirre qui fait sa part de boulot, il n'y a pas d'autres gros bras dans le groupe. Il est rejoint avant le Kruisberg. À cause de l'effort qu'il vient de produire, il doit laisser un trou par rapport à Julian Alaphilippe, lancé par Dries Devenyns. Jakob Fuglsang est en embuscade. Ceux-là sont persuadés qu'ils peuvent profiter de l'état de fatigue temporaire de Van der Poel. Poursuivis par Michal Kwiatkowski et Matteo Trentin, ils creusent vite un écart d'une quarantaine de secondes. La radio officielle de la course ne parle plus du Néerlandais. Robert Gesink, qui est dans son groupe, pense avoir compris : " Il a tiré ses cartouches trop tôt. "

Ses deux directeurs sportifs essaient de le remotiver : " Allez, vas-y, tu dois y croire. " Son père Adrie lui envoie aussi ses encouragements au moment où il lui donne un bidon au sommet du Keutenberg. Il constate que, finalement, son fils paraît encore assez frais.

Prix de la combativité

Espérant encore une place d'honneur, Mathieu met la machine en route juste avant le Bemelerberg, à un peu plus de sept kilomètres de la ligne. Il n'a aucune idée du nombre de secondes qui le séparent des hommes de tête parce que la radio a des ratés et ses directeurs sportifs ne savent donc pas le renseigner. La seule chose qu'ils peuvent lui hurler, c'est : " Vas-y. N'attends plus. " Il commence par rattraper Bjorg Lambrecht, Romain Bardet, Valentin Madouas et Alessandro De Marchi. Les cinq hommes collaborent parfaitement et refont une bonne partie de leur retard, qui passe sous la minute.

Devant, Alaphilippe et Fuglsang jouent au poker. Le Danois a essayé de lâcher le Français, ça n'a pas marché. Alors qu'Alaphilippe semble attraper des crampes, Fuglsang reçoit l'ordre de son équipe de ne plus rouler en tête. Contre le Français, il n'a aucune chance au sprint. Et Fuglsang ignore que Van der Poel roule comme un forcené derrière. Mais on pense qu'il ne reviendra quand même pas. C'est aussi ce que prévoit le directeur de course, Leo van Vliet, qui lui accorde quand même le prix de la combativité. Un trophée de consolation, croit-on alors...

À deux kilomètres de l'arrivée, il en remet une couche. Il a entre-temps déposé Bauke Mollema et Simon Clarke. Avant d'en faire de même avec Matteo Trentin et Maximilian Schachmann. L'écart avec la tête est passé sous les trente secondes. Joris van den Berg, commentateur pour la NOS, qui suit la course sur une moto, recommence à y croire : " Est-ce qu'il va quand même gagner l'Amstel ? "

Quand je commence à sentir la ligne d'arrivée, je me dis que je peux éventuellement finir premier. " Mathieu van der Poel

Leo van Vliet et son chauffeur Walter Planckaert, qui roulent derrière les hommes de tête, entendent que le groupe Van der Poel se rapproche méchamment. À 1.300 mètres du finish, ils signalent à Alaphilippe et Fuglsang que des coureurs reviennent. Ils se rangent sur le côté, voient d'abord passer Kwiatkowski, puis Van der Poel et les autres. À toute berzingue vers la longue dernière ligne droite.

Van der Poel aperçoit Kwiatkowski, Alaphilippe et Fuglsang. À ce moment, l'écart est de huit secondes. À un peu moins de 800 mètres de la ligne, il s'installe en tête de son groupe. Il se retourne plusieurs fois, va de gauche à droite, histoire de ne pas se faire dépasser par un gars qu'il tire depuis des kilomètres. Mais personne ne souhaite de toute façon passer. Aux 300 mètres, il produit son ultime effort, à bloc. 230 mètres plus loin, il avale Kwiatkowski, Fuglsang et Alaphilippe. Le miracle se produit.

Délire total

Incrédule, il tape des poings sur son casque. Puis il s'écroule, à même le sol, au milieu d'une horde de photographes et cameramen. Il est en position foetale et hurle de bonheur, c'est Mathieu qui rit, Mathieu qui pleure. Dans son petit micro, il donne des nouvelles à ses coéquipiers toujours dans la course : " C'est fait, les gars. " Quand il se relève, les applaudissements du public redoublent. Et un Leo van Vliet heureux comme un gosse le serre contre lui.

Dans les cafés des environs, c'est le délire total. Des clients qui ne se connaissent pas, s'enlacent et s'embrassent comme s'ils étaient les meilleurs amis du monde. Même le père Van der Poel, pourtant mesuré en temps normal, ne parvient plus à se contenir. Il se lâche devant une caméra de la télé néerlandaise. Il n'a pas vu l'arrivée en direct à cause d'un souci technique sur son Ipad. Il voyait les images en léger différé. C'est un spectateur qui est venu l'interpeller en frappant à la vitre de sa voiture : " Mathieu a gagné. " Il a continué à visionner, histoire d'être tout à fait sûr que le miracle s'était produit.

Sur le podium, le vainqueur afonne un grand verre d'Amstel, sous des applaudissements nourris. En retournant vers le bus de l'équipe, il offre les fleurs à sa petite amie Roxanne, qui a suivi la course avec sa mère Corinne. Il tombe sur son père. Aussi sur les frères Christoph et Philip Roodhooft, manager de Corendon-Circus. L'émotion est immense. Cette émotion, c'est " le plus beau compliment qu'on pouvait me faire. " Une fois au bus, il remercie chaleureusement ses équipiers Gianni Vermeersch et Stijn De Bock.

Mais ce n'est qu'en soirée qu'il prend véritablement conscience de son exploit. L'équipe est à l'hôtel Van der Valk de Heerlen. Au menu : steak, frites, bière et champagne. Plus un bruit au moment où Mathieu Van der Poel, qui n'est pourtant pas un grand bavard, se lance pour un speech dans lequel il remercie avec insistance tous les membres de l'équipe. Adrie, toujours très à cheval sur les valeurs humaines, ne peut cacher sa fierté. Et puis c'est aussi particulier parce que le père et le fils ont gagné la même classique, à 29 ans d'intervalle. À l'époque, Adrie avait remporté l'Amstel en devançant au sprint un Luc Roosen qui avait célébré trop tôt.

La fête se prolonge dans un café du centre de Maastricht. Mais pas jusqu'à des heures indues parce que le héros du jour est claqué. Et puis, le lendemain, il tient à être présent à une compétition de BMX à Heusden-Zolder pour y encourager son pote Bram De Laat, comme promis. En ce lundi après-midi, il poste sur Instagram une photo de lui prise juste après l'arrivée de l'Amstel. Et cette légende : " You've gotta want it more than your last breath #amstelgoldrace. "

Les chiffres affolants de son sprint

800 mètres en 48 secondes

Wattage moyen : 831 (maximum : 1.400)

Vitesse moyenne : 59,2 km/h (maximum : 67,40)

Cadence moyenne : 105 (maximum : 114)

Fréquence cardiaque moyenne : 190 (maximum : 192)

Dans leur vie de commentateurs pour la télé néerlandophone, Michel Wuyts et José De Cauwer ont vu pas mal d'exploits. Mais ce jour-là, ils ont explosé. Le commentaire de Wuyts : " Est-ce que Mathieu van der Poel va gagner l'Amstel Gold Race ? C'est pas vrai ! Mais si, c'est vrai, il l'a fait. " La tirade de De Cauwer : " Les gens ici deviennent fous. Complètement fous. C'est une victoire qu'on ne va pas oublier, on en parlera encore dans vingt ans. " On parle ici de l'édition 2019 de l'Amstel. Gio Lippens, un commentateur radio batave, affirme que ce fut le moment le plus excitant de sa carrière : " Cinq minutes après l'arrivée, j'avais encore la chair de poule. " Et sur Twitter, Lance Armstrong a posté : " THE BEST bike race I have EVER seen. " Cette victoire était écrite, terriblement prévisible finalement, après la remontée de Van der Poel dans le Tour des Flandres et son succès facile dans la Flèche Brabançonne. Après cette dernière course, Oliver Naesen avait posté : " That moment you realise you're racing MvdP this weekend. God help us all ! " Avec le smiley de dégoût de circonstance. Quant à la grand-mère de Tim Wellens, elle l'avait prévenu : " Van der Poel roule à l'Amstel ? Alors, tu vas devoir viser la deuxième place. " Le principal intéressé est très zen à l'approche de la course. Deux jours avant, il se confie à un journaliste de la chaîne NOS. Il parle de la pression. " Si la presse ne me la met pas, je me la mets moi-même. " Il évoque aussi sa façon d'aborder l'Amstel : " Je préfère tenter quelque chose, échouer et finir vingtième, que terminer cinquième en ayant simplement suivi le mouvement. " Dans le même reportage, le directeur sportif Christoph Roodhooft compare Van der Poel à un groupe musical mythique, The Ramones : " Les créateurs de la musique punk. Et les punks sont des gars qui sortent de la norme. On peut appliquer ça à Van der Poel, il bouscule les codes. " Et en conclusion : " Mathieu van der Poel fait ce qu'il veut et il aime ce qu'il fait. " Il aime ce qu'il fait et une seule chose l'intéresse : gagner. Sammy Neyrinck, journaliste pour la VRT, le constate encore quand il croise Van der Poel la veille de l'Amstel. Le champion jure comme un charretier parce qu'il vient de perdre une partie de Fortnite, son péché mignon. " Je n'ai pas eu de chance aujourd'hui. OK, ce n'est qu'un jeu, mais même les jeux, je veux les gagner. " Il explique sa rage de victoire sur le vélo : " Quand je commence à sentir la ligne d'arrivée, je me dis que je peux éventuellement finir premier. Et dans ces moments-là, j'arrive à donner un petit quelque chose en plus. Mon grand avantage, c'est qu'à la fin d'une course difficile, j'ai encore un bon sprint. " Le matin de la course, il n'est toujours pas plus stressé. C'est Pâques et il profite d'un soleil généreux ! La seule chose qui l'inquiète, c'est la couleur de son cuissard. Il en portait un blanc dans le Tour des Flandres et ça n'avait pas suscité que des commentaires positifs. Il a donc prévu de mettre un bleu cette fois. Mais quand il apprend qu'on lui a réservé, pour l'Amstel, un vélo rouge au lieu d'un blanc, il change d'avis et revient à son cuissard blanc. Parce qu'un short bleu sur un vélo rouge, il estime que ça ne le fait pas ! Il demande aussi à son mécanicien, Nick Vandecauter, de lui mettre des jantes basses au lieu des hautes. Parce qu'il y a plus de vent que prévu. Autour du bus de son équipe, l'agitation est palpable. Des dizaines de supporters l'attendent. Quand il descend les marches pour prendre son vélo et aller signer la feuille de départ, les cris résonnent : " Ma-thieu, Ma-thieu, Ma-thieu ! " Mais pendant les premières heures de courses, il n'est pas fier. Il se plaint auprès de ses coéquipiers de ne pas avoir les jambes, les bonnes sensations. Puis tout à coup, après 200 kilomètres, sa bonne humeur revient. Il se confie à nouveau : " Les gars, je commence à me sentir bien. " À un peu moins de 45 bornes du finish, dans le Gulperberg, il est ramené à l'avant du peloton par son équipier Gianni Vermeersch. Le commentateur Michel Wuyts témoigne : " Il est incapable de rester calme pendant plus de 200 kilomètres. " José De Cauwer rigole : " Il commence à s'ennuyer. " Il attaque, et ça étonne les autres favoris du jour. Ça étonne aussi les directeurs sportifs, Christoph Roodhooft et Michel Cornelisse. Mais ça ne sert à rien de lui hurler dans l'oreillette que c'est trop tôt pour placer son attaque. Mathieu van der Poel est déçu quand il voit qu'à part l'Espagnol Gorka Izagirre qui fait sa part de boulot, il n'y a pas d'autres gros bras dans le groupe. Il est rejoint avant le Kruisberg. À cause de l'effort qu'il vient de produire, il doit laisser un trou par rapport à Julian Alaphilippe, lancé par Dries Devenyns. Jakob Fuglsang est en embuscade. Ceux-là sont persuadés qu'ils peuvent profiter de l'état de fatigue temporaire de Van der Poel. Poursuivis par Michal Kwiatkowski et Matteo Trentin, ils creusent vite un écart d'une quarantaine de secondes. La radio officielle de la course ne parle plus du Néerlandais. Robert Gesink, qui est dans son groupe, pense avoir compris : " Il a tiré ses cartouches trop tôt. " Ses deux directeurs sportifs essaient de le remotiver : " Allez, vas-y, tu dois y croire. " Son père Adrie lui envoie aussi ses encouragements au moment où il lui donne un bidon au sommet du Keutenberg. Il constate que, finalement, son fils paraît encore assez frais. Espérant encore une place d'honneur, Mathieu met la machine en route juste avant le Bemelerberg, à un peu plus de sept kilomètres de la ligne. Il n'a aucune idée du nombre de secondes qui le séparent des hommes de tête parce que la radio a des ratés et ses directeurs sportifs ne savent donc pas le renseigner. La seule chose qu'ils peuvent lui hurler, c'est : " Vas-y. N'attends plus. " Il commence par rattraper Bjorg Lambrecht, Romain Bardet, Valentin Madouas et Alessandro De Marchi. Les cinq hommes collaborent parfaitement et refont une bonne partie de leur retard, qui passe sous la minute. Devant, Alaphilippe et Fuglsang jouent au poker. Le Danois a essayé de lâcher le Français, ça n'a pas marché. Alors qu'Alaphilippe semble attraper des crampes, Fuglsang reçoit l'ordre de son équipe de ne plus rouler en tête. Contre le Français, il n'a aucune chance au sprint. Et Fuglsang ignore que Van der Poel roule comme un forcené derrière. Mais on pense qu'il ne reviendra quand même pas. C'est aussi ce que prévoit le directeur de course, Leo van Vliet, qui lui accorde quand même le prix de la combativité. Un trophée de consolation, croit-on alors... À deux kilomètres de l'arrivée, il en remet une couche. Il a entre-temps déposé Bauke Mollema et Simon Clarke. Avant d'en faire de même avec Matteo Trentin et Maximilian Schachmann. L'écart avec la tête est passé sous les trente secondes. Joris van den Berg, commentateur pour la NOS, qui suit la course sur une moto, recommence à y croire : " Est-ce qu'il va quand même gagner l'Amstel ? " Leo van Vliet et son chauffeur Walter Planckaert, qui roulent derrière les hommes de tête, entendent que le groupe Van der Poel se rapproche méchamment. À 1.300 mètres du finish, ils signalent à Alaphilippe et Fuglsang que des coureurs reviennent. Ils se rangent sur le côté, voient d'abord passer Kwiatkowski, puis Van der Poel et les autres. À toute berzingue vers la longue dernière ligne droite. Van der Poel aperçoit Kwiatkowski, Alaphilippe et Fuglsang. À ce moment, l'écart est de huit secondes. À un peu moins de 800 mètres de la ligne, il s'installe en tête de son groupe. Il se retourne plusieurs fois, va de gauche à droite, histoire de ne pas se faire dépasser par un gars qu'il tire depuis des kilomètres. Mais personne ne souhaite de toute façon passer. Aux 300 mètres, il produit son ultime effort, à bloc. 230 mètres plus loin, il avale Kwiatkowski, Fuglsang et Alaphilippe. Le miracle se produit. Incrédule, il tape des poings sur son casque. Puis il s'écroule, à même le sol, au milieu d'une horde de photographes et cameramen. Il est en position foetale et hurle de bonheur, c'est Mathieu qui rit, Mathieu qui pleure. Dans son petit micro, il donne des nouvelles à ses coéquipiers toujours dans la course : " C'est fait, les gars. " Quand il se relève, les applaudissements du public redoublent. Et un Leo van Vliet heureux comme un gosse le serre contre lui. Dans les cafés des environs, c'est le délire total. Des clients qui ne se connaissent pas, s'enlacent et s'embrassent comme s'ils étaient les meilleurs amis du monde. Même le père Van der Poel, pourtant mesuré en temps normal, ne parvient plus à se contenir. Il se lâche devant une caméra de la télé néerlandaise. Il n'a pas vu l'arrivée en direct à cause d'un souci technique sur son Ipad. Il voyait les images en léger différé. C'est un spectateur qui est venu l'interpeller en frappant à la vitre de sa voiture : " Mathieu a gagné. " Il a continué à visionner, histoire d'être tout à fait sûr que le miracle s'était produit. Sur le podium, le vainqueur afonne un grand verre d'Amstel, sous des applaudissements nourris. En retournant vers le bus de l'équipe, il offre les fleurs à sa petite amie Roxanne, qui a suivi la course avec sa mère Corinne. Il tombe sur son père. Aussi sur les frères Christoph et Philip Roodhooft, manager de Corendon-Circus. L'émotion est immense. Cette émotion, c'est " le plus beau compliment qu'on pouvait me faire. " Une fois au bus, il remercie chaleureusement ses équipiers Gianni Vermeersch et Stijn De Bock. Mais ce n'est qu'en soirée qu'il prend véritablement conscience de son exploit. L'équipe est à l'hôtel Van der Valk de Heerlen. Au menu : steak, frites, bière et champagne. Plus un bruit au moment où Mathieu Van der Poel, qui n'est pourtant pas un grand bavard, se lance pour un speech dans lequel il remercie avec insistance tous les membres de l'équipe. Adrie, toujours très à cheval sur les valeurs humaines, ne peut cacher sa fierté. Et puis c'est aussi particulier parce que le père et le fils ont gagné la même classique, à 29 ans d'intervalle. À l'époque, Adrie avait remporté l'Amstel en devançant au sprint un Luc Roosen qui avait célébré trop tôt. La fête se prolonge dans un café du centre de Maastricht. Mais pas jusqu'à des heures indues parce que le héros du jour est claqué. Et puis, le lendemain, il tient à être présent à une compétition de BMX à Heusden-Zolder pour y encourager son pote Bram De Laat, comme promis. En ce lundi après-midi, il poste sur Instagram une photo de lui prise juste après l'arrivée de l'Amstel. Et cette légende : " You've gotta want it more than your last breath #amstelgoldrace. "