Jürgen Kalwa, un journaliste du Frankfurter Allgemeine Zeitung, n'en a pas cru ses yeux. En visite chez Enes Kanter (26 ans) à New York, il s'attendait à découvrir un endroit luxueux mais, de l'aéroport, on l'a discrètement conduit à un gratte-ciel de 44 étages. Le bâtiment comportait certes un hôtel luxueux mais le joueur turc de NBA n'utilisait aucune des installations de l'établissement. Par principe.

Entouré de luxe et d'abondance, il se satisfaisait de la sécurité d'une petite chambre. "Comparable à la cellule d'un moine." Pas de tapis, de table, de lampe, de table de nuit ni même de lit. Le matelas, bien trop petit pour ses 211 centimètres, était posé à même le sol. "Je suis conscient que c'est très atypique en NBA mais je suis ainsi fait."

Cet ascétisme est le fil rouge de la vie de ce basketteur de 26 ans. Il touche quelque seize millions d'euros bruts par saison mais ne possède pas d'auto. Musulman pratiquant, il suit le ramadan, au grand dam de ses coéquipiers, auxquels il reproche d'ailleurs constamment leurs mauvaises habitudes alimentaires. Par exemple, lors de sa fête d'adieu à Oklahoma City Thunder (2015-2017), il a offert un buffet halal d'agneau et de kebabs au poulet.

C'est un homme de convictions, qui veut offrir matière à réflexion à ses 420.000 followers sur Twitter, auxquels il accorde une large vision de sa vie. Il s'en prend aussi régulièrement à Recep Tayyip Erdogan, le président de son pays natal, qu'il dépeint comme "un fou", "un dictateur" qu'il a traité "d'Hitler de notre siècle". Il a également reconnu que le soir de la tentative de coup d'état ratée en Turquie, le 15 juillet 2016, il se trouvait au domicile pennsylvanien de Fethullah Gülen, un penseur musulman influent qui est le principal détracteur d'Erdogan, "pour prier pour son pays".

Son père Mehmet a perdu son poste de professeur à la faculté de médecine de l'université d'Edirne, bien qu'il se soit excusé en public pour les idées de son fils. "C'est avec beaucoup de honte que je présente au président et au peuple turc mes excuses pour avoir élevé un enfant pareil."

Le joueur, qui a entamé des études aux States en 2009 pour signer, deux ans plus tard, un contrat à Utah Jazz, a également été lourdement sanctionné. En mai 2017, la Turquie lui a retiré sa nationalité et sa carte d'identité. Quelques jours plus tard, un tribunal l'a accusé de "collusion avec une organisation terroriste armée". Au début, ça n'a pas semblé le tracasser outre mesure, comme il l'a annoncé sur Twitter : "Vous ne pouvez de toute façon pas m'attraper, haha..." Toutefois, depuis quelques mois, il fait face à un afflux de menaces de mort. Mi-janvier, il est resté dans son appartement quand les New York Knicks ont affronté les Washington Wizards à Londres. "Là-bas, je crains pour ma vie. Les espions turcs sont partout."

Par Chris Tetaert