Mike Tyson a 51 ans mais, aujourd'hui, il se déplace comme Mohammed Ali quand il avait 70 ans. Un vieil homme usé en jeans gris et pantoufles blanches de sport. Il semble perdu dans sa propre maison, imposante.
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Mike Tyson a 51 ans mais, aujourd'hui, il se déplace comme Mohammed Ali quand il avait 70 ans. Un vieil homme usé en jeans gris et pantoufles blanches de sport. Il semble perdu dans sa propre maison, imposante. C'était encore pire hier. Tyson devait aller chez le dentiste pour faire arracher une dent. Mais il déteste les dentistes. Il a suffisamment souffert sur le ring. Kiki, sa femme, a convaincu le praticien de procéder à l'intervention dans un hôpital, pour que le boxeur puisse subir une anesthésie générale. Heureusement, aujourd'hui, Tyson peut à nouveau se sustenter. Des oeufs battus, une grande portion de glace et trois assiettes de pâtes sauce tomate. Dans cet ordre. " Mike arrive tout de suite. C'est encore une légende en Allemagne ? ", demande David au journaliste du magazine Der Spiegel, qui veut consacrer un reportage à l'ancienne icône. David, qui s'appelle en fait Farid, a fait la connaissance de Tyson quand il purgeait sa peine de prison pour viol. Lui-même avait été condamné pour trafic de cocaïne. Il est devenu l'assistant privé de Mike. Farid est à l'entrée d'une de ces villas qu'on voit dans les feuilletons américains. Escaliers en marbre, piscine extérieure, autant de signes ostentatoires de luxe. Las Vegas n'est qu'à vingt kilomètres de la villa et comme le manager qui a vendu la maison à Tyson s'en est servi pour faire de la pub, on sait qu'elle comporte six chambres à coucher et autant de salles de bain et que sa surface habitable est de 966 mètres carrés. Un petit palais. Mike Tyson aurait pu devenir le plus grand boxeur de l'histoire. Plus grand encore qu'Ali. C'est un blasphème dans le milieu de la boxe car Ali se sentait supérieur et le proclamait. Mais Tyson est un des meilleurs à être monté sur le ring. À vingt ans, il est devenu le plus jeune champion du monde poids lourd alors qu'il était trop petit pour cette catégorie. Mais ses coups étaient durs, il était rapide, mobile, sûr en défense. Il n'attendait pas : il cherchait la confrontation. Il a remporté ses 19 premiers combats professionnels par knock-out, dont douze au premier round. Mais alors que l'aura d'Ali grandissait après chaque combat, Tyson rapetissait. Ali personnifiait le rêve américain, Tyson représentait sa facticité. Ali défendait des idéaux, des valeurs, Tyson était synonyme de drogue et de prostituées. Le gosse du ghetto de Brownsville, dont un Noir ne sort que menotté ou les pieds devant, a réussi à s'en échapper grâce à ses poings. Finalement, il n'a pas mieux fini que ses anciens camarades. En 1992, cinq ans après son premier titre mondial, Tyson a été condamné à six ans de prison pour viol. Il a purgé trois ans. En 2003, il est tombé en faillite et en 2007, il a suivi une cure de désintoxication. À ceux qui n'aiment pas la boxe, il suffit de dire, pour le situer, que Tyson est celui qui a mordu l'oreille d' Evander Holyfield en 1997. Ils savent alors qu'il s'agit de l'homme qui a claqué 300 millions de dollars en maisons dont il n'avait pas besoin, en autos qu'il n'a jamais conduites, en femmes qui ne l'ont jamais aimé. Un homme auquel dieu a donné autant de talent pour la boxe que de démons pour la vie. Farid est toujours à la porte et il dresse un autre portrait. Celui d'Iron-Mike. De l'homme que les gens aiment. Il jette un coup d'oeil dans la maison et montre le grand divan en cuir blanc placé à côté d'un piano noir. Deux autres visiteurs y ont pris place. Radim Tauchen et Pietro Polidori sont là pour discuter avec Tyson de sa tournée européenne, en Autriche, en Suisse, en Allemagne. Dix villes en douze jours. Tyson répondra à des questions sur un podium. Le billet coûtera entre 79 et 809 euros. Mike Tyson a l'habitude d'être sur scène. Spike Lee, son vieil ami, a organisé une tournée en Amérique à l'occasion de la sortie de son autobiographie. On a projeté des images de la vie d'un homme qui ignore toujours qui est son père. Le show est souvent génial. Tyson est gai, émotif, crédible, ses mots portent. Il prouve qu'il n'est pas un idiot, bien qu'il se soit comporté comme tel dans certaines périodes de sa vie. Il a aussi des jours sans. Comme aujourd'hui. " Encore une minute et on peut commencer ", annonce Farid, irrité parce qu'il ne semble pas y avoir la liste des questions convenues. On ne sait jamais dans quel état d'esprit Tyson se trouve. Il peut piquer une crise de rage si, dans un mauvais jour, on parle de sa fille Exodus. À l'âge de quatre ans, elle s'est étranglée avec le câble du tapis roulant. Quand Tyson se remémore l'accident, il peut très bien arracher une armoire du mur ou jeter un appareil ménager à travers la cuisine. À moins qu'il ne parte en ville pour y noyer son chagrin dans de vieux clubs de strip-tease. Il passe la nuit à boire, avec des femmes. Jusqu'à ce qu'il oublie Exodus. Mike Tyson, on l'oublie souvent, est un homme malade. Un alcoolique abstinent pour le moment, un ancien consommateur de cocaïne qui, en plus, est maniaco-dépressif. Il pénètre dans le living et s'installe dans un fauteuil blanc. La taille de ses mains attire le regard, comme ses pieds énormes, pointure 49. Il est réservé, absent, même. Ses yeux reflètent une profonde tristesse. Farid précise qu'on ne peut pas poser de questions sur sa vie, ses affaires privées ni la politique. Seulement sur sa tournée. Ce n'est pas ce qui était prévu, même si, pour l'heure, tout tourne autour de cette tournée. C'est tout ce qui lui reste. Et n'a-t-il pas déjà donné d'étranges réponses à différentes questions ? Style : " Je suis la dernière des merdes. " Ou : " Je pense souvent au suicide. " Et : " Je suis le plus grand à avoir vécu. " Mais il a aussi dit à un journaliste : " Je prends des antidépressifs pour ne pas vous tuer. " Nous avions l'intention de l'interroger sur sa triste jeunesse, ses problèmes de drogue, ses ennuis avec la justice et sa cure de désintoxication. Si ce n'est pas permis, à quoi sert l'interview ? Mike Tyson ne profère que des banalités. A-t-il un message à faire passer ? Il se contente d'un cliché : il se réjouit de voir ses fans. Interrogé à ce sujet, il affirme avoir été une fois en Allemagne, à Düsseldorf, dans une clinique qui a traité ses maux de dos. Pour son show, il faut un autre Tyson. Celui qui, quadragénaire, rayonnait de joie et croquait la vie à pleines dents. C'est ce Tyson-là que sa famille veut retrouver. Il y travaille. Il suit une thérapie, ne consomme plus d'alcool, assiste aux matches de tennis de Milan, son fils de neuf ans, s'entraîne parfois et est devenu végétarien. C'est le Mike que veut voir Kiki. Elle est dans la cuisine. Une femme fantastique. C'est sans doute grâce à elle que Mike Tyson est toujours en vie. Lakiha Spicer, de son vrai nom, est la troisième femme de Mike. Elle a 41 ans, elle est magnifique et elle connaît Mike depuis qu'elle a seize ans. Ils ont eu une liaison pendant des années. Kiki a toujours été là pour Mike. En 2002, ils ont déjà vécu ensemble. C'est à cette époque que Tyson a perdu son dernier grand combat, le 8 juin 2002, à Memphis, Tennessee, contre Lennox Lewis. Quelques années plus tard, Mike a retéléphoné à Kiki. Ils se sont mariés onze jours après le décès d'Exodus. Depuis, elle ne l'a plus quitté. Elle l'aide à rembourser ses dettes. Un moment donné, celles-ci s'élevaient à 27 millions de dollars. Si Tyson est toujours reconnu en rue et qu'une entreprise australienne lui a demandé de tourner un sport publicitaire, c'est grâce à Kiki. Il y a même un projet de tournage de sa vie. Jamie Foxx, un acteur américain qui a gagné un Oscar, occuperait le rôle principal. L'interview est achevée en douze minutes. Sa plus longue réponse comptait sept mots. C'est OK, déclare son assistant Farid. Il est content que l'entretien soit achevé. Il aurait pu tourner autrement. Avant chaque tournée, toute la question est de savoir comment Tyson se sent et joue son rôle. Il est souvent bon mais tout aussi souvent mauvais. C'est comme avec ses projets : il en a beaucoup, il parvient à en réaliser mais il échoue souvent aussi. Il n'est pas maître de son sort. Et nul ne peut prédire dans quel état il sera. Juan Moreno