En 2017, quand Nafi Thiam est devenue la quatrième athlète à franchir le cap des 7.000 points en heptathlon, au meeting de Götzis, l'Américain Ashton Eaton, un des meilleurs décathloniens de tous les temps, a twitté: "Cette fois, il y a de fortes chances pour qu'une femme soit élue meilleur athlète du monde." Une femme qu'un journaliste britannique a décrite, après son titre olympique à Rio, comme un " self playing piano". Une femme "unique sur le plan physiologique et morphologique", pour reprendre les termes de Johan Bellemans, le responsable du staff médical du Team Belgium.
...

En 2017, quand Nafi Thiam est devenue la quatrième athlète à franchir le cap des 7.000 points en heptathlon, au meeting de Götzis, l'Américain Ashton Eaton, un des meilleurs décathloniens de tous les temps, a twitté: "Cette fois, il y a de fortes chances pour qu'une femme soit élue meilleur athlète du monde." Une femme qu'un journaliste britannique a décrite, après son titre olympique à Rio, comme un " self playing piano". Une femme "unique sur le plan physiologique et morphologique", pour reprendre les termes de Johan Bellemans, le responsable du staff médical du Team Belgium. Thiam insiste pourtant sur le fait que l'athlète parfait n'existe pas. Mais comment a-t-elle développé son corps exceptionnel, depuis l'adolescence, pour se muer en championne polyvalente? Quels sont ses points forts et ses points faibles? Peut-elle encore progresser? Analyse. C'est frappant: adolescente, Nafi Thiam n'était pas la meilleure du monde ni même de Belgique. Au Mondial 2011 pour scolaires, âgée de 17 ans, elle a même échoué à la quatrième place, derrière deux Cubaines et sa concurrente belge, Marjolein Lindemans. Thiam n'a commencé à s'entraîner sérieusement qu'à quatorze ans, sous la houlette de Roger Lespagnard, l'ancien spécialiste des épreuves multiples, qui a participé aux Jeux 1968 (17e), 1972 (14e) et 1976 (19e) et est toujours son entraîneur maintenant, à 74 ans. Au début, Lespagnard s'est limité à quatre séances par semaine, pour ne pas surcharger le corps de Nafi, en pleine croissance. Il a appliqué la même philosophie les années suivantes pour ne lui dispenser six séances hebdomadaires qu'à l'âge de 19 ans. Avec un rendement direct: en juillet 2013, à l'EURO pour juniores de Rieti, la Namuroise a renversé les rôles. Marjolein Lindemans a décroché la médaille de bronze et Nafi s'est emparée de l'or tout en améliorant le record de Belgique senior (6.298 points) détenu par Tia Hellebaut. Cinq mois plus tôt, Nafi avait déjà stupéfié les observateurs en battant le record du monde junior du pentathlon de Carolina Klüft, à Gand, avec 4.558 points. Le record n'a toutefois pas été homologué, faute de contrôleur antidopage ce jour-là... À peine trois ans plus tard, avant ses 22 ans, Thiam a atteint le nirvana aux Jeux de Rio 2016. Pourtant, jusqu'au Mondial 2019 de Doha, elle ne s'est entraînée que six fois par semaine, et souvent le soir. Le rythme n'était plus élevé que durant ses stages à l'étranger. Thiam a longtemps combiné le sport de haut niveau et ses études à l'Université de Liège et en hiver, elle ne pouvait quasiment pas s'entraîner en salle, faute de piste d'athlétisme couverte. Heureusement, le problème est résolu depuis. La rapidité avec laquelle elle a dominé les épreuves multiples est donc surprenante. Thiam n'a commencé à s'entraîner plus et de manière plus ciblée qu'en 2019, une fois ses études achevées. "Sans doubler la charge. Une fois et demie par jour au lieu d'une fois", avait raconté Lespagnard. Sa protégée était désormais libre en journée et passait de bonnes nuits, ne stressant plus avant ses examens et ne devant plus étudier. Comme elle pouvait se reposer, il a cru que Thiam allait progresser en explosivité, en force et en vitesse, qu'elle allait s'améliorer dans toutes les disciplines de l'heptathlon et établir de nouveaux records personnels, même passé l'âge de 25 ans. En matière de chiffres purs, ses projets sont tombés à l'eau. La pandémie a d'abord limité les possibilités d'entraînement et les compétitions de la Liégeoise, tandis que les Jeux ont été reportés d'un an. Thiam n'a pu se réentraîner pleinement qu'en 2021, en effectuant notamment des stages en Guadeloupe, en Afrique du Sud et en Turquie. Avant les Jeux, selon ses propres dires, elle était "plus forte, plus affûtée et plus rapide" que jamais, même si ça ne s'est pas traduit par des records personnels ces derniers mois, ni dans les différentes épreuves ni en heptathlon. Pour la première fois, elle n'en a pas disputé avant un grand championnat. Lespagnard voulait qu'elle atteigne son pic de forme les 4 et 5 août à Tokyo, en la faisant participer à des épreuves simples, sans stress. Reste à voir si ça lui permettra d'établir un nouveau record à Tokyo (7.013 points, voir encadré) et un nouveau record d'Europe (7.032 points, au nom de la Suédoise Carolina Klüft, record qui date de 2007). Pour cela, elle doit prendre des risques dans certaines disciplines, ce qui n'est pas nécessaire pour remporter l'heptathlon olympique. Entre Tokyo et les Jeux de Paris en 2024, elle aura suffisamment d'opportunités de battre le record de Klüft. À terme, Roger Lespagnard estime même que le record du monde de l'Américaine Jackie Joyner-Kersee (7.291 points en 1988) est à portée de main. "Nafi possède les qualités physiques requises, c'est une question de volonté." Ça ne doit pas constituer un problème, car d'après lui, Thiam s'acquitte méticuleusement de ses entraînements et c'est ce qui fait sa force. Elle retrouve rapidement son niveau en privilégiant la qualité à la quantité. Son père Bamba (un Sénégalais): 1m96. Sa mère Danièle (une Belge): 1m87. Son frère Ibrahima: 1m96. Nafi: 1m87. Sa grande taille est donc génétique. Quand Roger Lespagnard a découvert Nafi, lors d'un concours du saut en longueur à Seraing, il a d'emblée été frappé par ses longues jambes. Pendant son adolescence, elles ont été un handicap plus qu'autre chose, surtout vers quinze-seize ans, quand elle a connu un pic de croissance. Ses muscles n'ont pas suivi les centimètres gagnés, Thiam a souffert du dos et elle a eu du mal à contrôler ses longues jambes au début des courses. Mais quand son corps s'est adapté à sa grande taille, elle est devenue imbattable. Thiam est nettement plus grande que ses concurrentes, passées et présentes. Toutes les championnes olympiques depuis 2000 étaient plus petites qu'elle: Denise Lewis (1m75), Nataliya Dobrynska (1m82), Carolina Klüft (1m78), Jessica Ennis-Hill (1m65). Même Jackie Joyner-Kersee, championne olympique en 1988 et 1992 et tenante du record du monde, ne mesure que 1m78. La principale rivale actuelle de Thiam, la Britannique Katarina Johnson-Thompson, lui concède quatre centimètres (1m83). Sa taille constitue un avantage en saut en hauteur, qui est d'ailleurs sa meilleur discipline. Avec un record personnel qui est aussi un record du monde en heptathlon (2m02), elle était troisième au classement mondial fin 2019. D'ailleurs, Nafi Thiam est plus grande que les meilleures sauteuses en hauteur. Vashti Cunningham (1m86) est la seule à approcher sa taille. L'invincible Russe Maria Lasitskene renseigne sept centimètres de moins (1m80) et Tia Hellebaut (1m82) est également plus petite que Thiam. Sa stature est encore plus frappante en saut en longueur, une discipline dont elle était dixième au classement mondial 2019 avec un record personnel à 6m86. Aucune des cinq meilleures spécialistes ne mesure plus de 1m80. Il n'est donc pas indispensable d'être très grande pour briller dans les épreuves de saut. La force de Thiam réside dans le fait qu'elle combine sa taille élevée avec d'autres qualités physiques. Bien que l'athlétisme ait toujours été une passion pour elle, la jeune Nafi s'est adonnée à d'autres sports, notamment pendant les stages de l'Adeps: badminton, judo, patinage à roulettes, voile... De onze à treize ans, elle a même joué au basketball au BC Alsavin Belgrade et au RCS Bouge. En pratiquant en plus différentes disciplines athlétiques, Thiam a acquis une maîtrise exceptionnelle de son corps et une proprioception inégalée, soit l'aptitude à appréhender la position et le point de gravité de son corps dans l'espace, un don très important dans les sauts et les lancers, les épreuves qu'elle domine le plus. C'est grâce à ces dons qu'elle parvient à corriger ses petites erreurs techniques en cours de compétition, selon Roger Lespagnard, car elle sent elle-même ce qu'elle fait mal. "Nafi a une telle coordination, un tel rythme, qu'elle parvient à exécuter ses mouvements à la perfection. On remarque ça immédiatement chez les bons danseurs aussi." Lespagnard estime que Thiam aurait encore une meilleure technique et une meilleure maîtrise de son corps s'il avait pu l'entraîner dès douze ans, quand les jeunes assimilent ces mouvements spécifiques plus facilement. "En plus, Nafi avait copié le style de sa mère, une ancienne athlète, en course et en saut en hauteur. Or, il n'était pas bon. Gommer ces fautes a pris beaucoup de temps." Quand Lespagnard a découvert Thiam, il a été frappé par ses longues jambes, mais aussi par sa souplesse et son explosivité. Elle les doit à des articulations et des tendons très élastiques, comme ceux des nageurs. La championne olympique n'est pas dotée d'une force brute: elle a une musculature fine, bien équilibrée, complète. En termes scientifiques, un corps à la fois ectomorphe (long, mince et avec peu de graisse) et mésomorphe (athlétique et musclé). Elle le doit en partie à ses gènes africains. C'est un énorme atout, car c'est la qualité des muscles qui importe et non leur volume. Ils doivent se détendre tout en étant rapides dans les mouvements puissants et explosifs comme au saut en hauteur, au lancer du javelot et du poids. "Le cerveau déclenche les impulsions, mais il faut travailler cet aspect dès le plus jeune âge", explique Lespagnard. "Thiam y parvient. Aucune des meilleures heptathloniennes n'a lancé le javelot aussi loin que Nafi (59m32) quand elle a établi son record personnel de 7.013 points en 2017." Aux Jeux de Rio, son jet à 53m13 a également été déterminant dans son titre olympique. Seul problème: cette puissance explosive lui a souvent valu des blessures de surcharge. La championne a d'autres atouts: de grands pieds (pointure 42), qui lui confèrent une grande stabilité. C'est de là qu'elle tire l'énergie et la puissance qu'elle insuffle à chaque mouvement. Par contre, elle retire moins de profit de ses tendons et de ses grands pieds sur les deux plus longues distances de l'heptathlon, le 200 et le 800 mètres. Ce sont ses deux points faibles, car elle manque de capacité cardiopulmonaires. Ou, comme l'a dit un journaliste anglais, en exagérant, après son sacre olympique à Rio: "Nafi est une déesse. Si seulement elle savait courir!" Elle accuse un retard flagrant sur sa principale concurrente, Katarina Johnson-Thompson. La Britannique détient des records personnels de 22: 79 sur 200 mètres et de 2: 07: 26 sur 800, alors que Nafi plafonne à 24: 37 et à 2: 15: 24. Elle se situe nettement en-dessous de la moyenne si on la compare aux autres spécialistes des épreuves multiples. C'est là qu'elle a la plus large marge de progression et c'est d'ailleurs en course qu'elle a le plus travaillé durant l'année écoulée: en juin, à Nivelles, elle est arrivée à onze centièmes (24: 48) de son record personnel sur 200 mètres. Reste à voir quel impact (négatif) cela peut avoir sur ses scores dans les épreuves de sauts et de lancers, car il s'agit là d'un équilibre précaire. C'est une des images de sa carrière: à Rio, Nafi Thiam a lancé le javelot à 53m13, le visage crispé par la douleur. Un demi-miracle, puisqu'un mois avant les Jeux, elle s'était déchiré les ligaments du coude droit. Un traitement intensif lui avait permis de lancer, même si elle avait rechuté à Rio. Heureusement, sa médaille d'or était acquise, elle ne devait plus courir que le 800 mètres. Cette blessure refait régulièrement surface. En 2019, elle a dû cesser de lancer le javelot après deux essais, pour ne pas aggraver l'irritation. Elle était en route vers un record européen, mais elle a pris la sage décision de ne pas prendre de risques, en prévision du Mondial de Doha. Depuis lors, le traitement de ses tissus fragiles permet à la Namuroise de lancer sans problème. Elle alterne repos et exercices de renforcement musculaire. Si elle s'acquitte de ses lancers correctement, d'un point de vue biomécanique, elle devrait pouvoir achever sa carrière sans blessure. Elle doit toutefois faire preuve de prudence. C'est pour ça qu'elle n'a participé à aucun concours de javelot avant les Jeux de Tokyo, préférant travailler sa technique à l'entraînement pour pouvoir lancer le javelot de toutes ses forces au Japon, l'articulation soutenue par un bandage. Son coude n'est pas son seul point faible. Récemment, Nafi Thiam a déclaré "avoir surmonté beaucoup d'obstacles" ces dernières années, en matière de blessures. "Il est difficile de ne pas se tracasser quand on a mal quelque part tous les jours". Et d'ajouter qu'à 26 ans, elle se sent parfois "comme si elle était arrivée en fin de vie." Roger Lespagnard adapte souvent son programme d'entraînement, mais les bobos resurgissent de temps à autre. En juin, l'athlète s'est présentée aux championnats de Belgique avec un kinésiotape au tendon d'Achille. L'été dernier, elle a renoncé aux championnats nationaux et au Mémorial Van Damme à cause d'une douleur au même endroit. Officiellement par prudence, il ne s'agissait pas de véritables graves blessures, contrairement à ce qui s'était produit un an plus tôt, début 2019, quand la championne s'était occasionnée une déchirure de six centimètres au mollet, en Afrique du Sud. Elle avait dû observer un repos de six semaines avant de s'atteler à une longue rééducation. Au Mondial de Doha, cette déchirure musculaire et son coude douloureux (blessé à Talence), l'ont handicapée. Ces blessures ont perturbé sa préparation. Elle est restée en-dessous de son niveau normal (6.677 points) et a dû céder le titre mondial à Johnson-Thompson, subissant sa première défaite en épreuves multiples depuis les Jeux de Rio. Sa réaction était éloquente: "Je suis au bout du rouleau. Tout ce que je veux, c'est dormir. Et au moins me reposer quatre semaines pour récupérer." Ce n'est donc pas un hasard si Nafi Thiam ne s'est astreinte à aucun heptathlon avant les Jeux. Elle a tout misé sur Tokyo, en touchant du bois pour ne pas se blesser, comme Katarina Johnson-Thompson, son unique véritable concurrente, qui s'est déchiré le tendon d'Achille à la fin de l'année 2019. À cette différence près qu'elle était loin d'être à 100% dans les épreuves qu'elle a disputées avant les JO. Si le corps de Nafi tient bon, que Johnson-Thompson n'effectue pas une progression miraculeuse et qu'aucun autre jeune prodige n'éclate, il y a de fortes chances pour que, jeudi après-midi, elle remporte une deuxième médaille d'or olympique d'affilée. Comme elle l'a confié au quotidien britannique The Times, empreinte d'assurance: "Je vais être difficile à battre ."