"C'est sans doute la dernière fois que j'enfile ce maillot", dit Thomas Briels au moment de poser pour les photos. Le hockeyeur a en effet annoncé sa retraite, mais ne regrette rien. Il est fier de cette médaille d'or qu'il a ramenée du Japon. Fier aussi d'avoir inspiré de nombreux compatriotes.
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"C'est sans doute la dernière fois que j'enfile ce maillot", dit Thomas Briels au moment de poser pour les photos. Le hockeyeur a en effet annoncé sa retraite, mais ne regrette rien. Il est fier de cette médaille d'or qu'il a ramenée du Japon. Fier aussi d'avoir inspiré de nombreux compatriotes. ALEXANDER HENDRICKX: De nombreux gamins m'ont déjà demandé une photo. Quand tu sens la main d'un gosse trembler sur ton épaule, tu comprends que tu as réalisé quelque chose de spécial. Il arrive souvent que des groupes m'abordent au restaurant ou que le serveur me dise qu'une table d'inconnus nous offre un verre. THOMAS BRIELS: Ça avait déjà été le cas après Rio et notre titre mondial en 2018, mais cette fois, l'enthousiasme était encore plus fort. Des gens baissaient leur vitre pour nous féliciter. Parfois, ils sortaient même de leur voiture pour nous serrer la main. Notre tour de Bruxelles en bus a été un succès. Des centaines de personnes nous lançaient des maillots pour que nous les signions ou agitaient des drapeaux belges. A-t-il été difficile de reprendre l'entraînement avec vos clubs néerlandais respectifs? HENDRICKX: À Pinoké ( Amsterdam, ndlr), ça n'a pas été difficile, car je n'avais plus vu les copains depuis le mois de mai. On a aussi de l'ambition. Avec les Red Lions, ça a été plus dur mentalement: la Pro League arrive, mais il n'y a pas encore de grand tournoi en vue. Heureusement, tout le monde surfe sur la vague du nouveau centre d'entraînement, du nouveau coach ( Michel van den Heuvel, ndlr), des nouveaux joueurs qui veulent faire leurs preuves... Mais la grande forme doit encore venir. BRIELS: J'ai eu les mêmes sensations en 2018, lorsqu'on a repris les entraînements sous la pluie, deux semaines après les championnats du monde. On se demandait ce qu'on faisait là. Lorsque j'ai vu les images des premiers entraînements après Tokyo, j'étais content d'être assis en terrasse ( Il rit). Vous êtes le seul Red Lion a avoir décidé d'arrêter après les Jeux. Quand avez-vous pris cette décision? Et pourquoi? BRIELS: Au début de l'année, je me suis dit que si j'étais encore en forme et que je pouvais encore apporter quelque chose, je resterais. Mais lorsque j'ai été écarté de l'EURO en juin, j'ai décidé qu'après Tokyo, ce serait terminé, quelle que soit la couleur de la médaille. Si c'était l'or, je ne pouvais pas rêver plus bel adieu. Mieux, je pars en paix, je ne veux pas freiner l'éclosion des jeunes. Dans votre message d'adieu, vous avez parlé de sentiment de tristesse. BRIELS: Fin août, Vinnie ( Vanasch, ndlr) et Felix ( Denayer, ndlr) ont organisé un barbecue pour toute l'équipe, le staff et les compagnes pour les adieux de Shane McLeod ( le coach néo-zélandais qui prend une année sabbatique, ndlr). On a fait une petite fête dans le vestiaire, puis on a pris une douche pour laver nos cheveux pleins de champagne. Ça a été un moment difficile, c'était le dernier instant avec mes amis. Je n'en ai rien laissé paraître, mais je n'oublierai jamais ce moment.Après quinze ans avec les Red Lions, vous étiez réserviste pour Tokyo. Étiez-vous fâché? BRIELS: J'étais déjà déçu de ne pas pouvoir disputer la demi-finale de l'EURO, mais je me suis toujours dit que je serais à Tokyo. Être écarté après cinq ans de capitanat et après avoir beaucoup investi dans l'équipe, c'est très difficile. Pour Shane aussi: il avait les larmes aux yeux en me l'annonçant. Je n'étais donc pas fâché, mais déçu comme jamais. Vous avez cependant accepté votre statut de réserviste sans savoir que vous pourriez loger au village olympique et entrer à chaque match. Pourquoi? BRIELS: J'en ai parlé avec ma compagne, ma famille et quelques amis. Je n'en ai pas dormi pendant deux nuits. Certains m'ont dit de tout plaquer et de partir en vacances, mais je ne suis pas comme ça. J'ai fait toute ma carrière pour une équipe et j'estimais que mes équipiers méritaient aussi leur sélection. Les semaines suivantes ont été dures mentalement. Je me suis renfermé sur moi-même. Heureusement, juste avant les Jeux, on a appris que les réservistes étaient sélectionnables et, en raison de la blessure de Tom Boon, j'ai même été titulaire contre les Pays-Bas et l'Allemagne. Finalement, j'ai joué sept matches sur huit et Shane a dit que je lui avait prouvé qu'il avait eu tort. C'est tout à son honneur. Alexander, vous étiez réserviste à Rio et vous aviez eu moins de chance: vous ne pouviez pas loger au village olympique ni jouer. HENDRICKX: Ma situation était différente: j'étais jeune, c'était plus facile à accepter que quand on est une valeur sûre. Pourtant, ce fut aussi le moment le plus dur de ma carrière. Ça m'a donné envie de m'entraîner encore davantage pour ne plus connaître ça. Ça a été le tournant de ma carrière. Avant les Jeux, il y a eu l'EURO en juin. Vous avez été éliminés en demi-finale par les Pays-Bas, aux shoot-outs. Pourtant, vous êtes restés zen. Vous avez parlé d'apprentissage. Mais qu'avez-vous appris? HENDRICKX: On a surtout évolué tactiquement. À Tokyo, on était capables d'anticiper toutes les situations de jeu. Que fallait-il faire si on devait marquer à trois minutes de la fin? Quelle équipe aligner si l'adversaire devait marquer et jouait sans gardien? Mais on a aussi appris d'autres choses, comme lorsqu'il y a eu une petite bagarre entre Victor Wegnez et un Néerlandais. Les rôles ont été clairement définis. Qui devait éteindre l'incendie? Qui allait parler avec l'arbitre? Tout ça pour éviter un carton jaune ou rouge, car à Tokyo, avec la chaleur, perdre un joueur même pour cinq minutes pouvait être fatal. Tous les scénarios imaginables avaient été préparés. BRIELS: Ça nous mettait aussi en confiance, comme des élèves qui vont à un examen et qui savent qu'ils maîtrisent la matière. Avant l'EURO, on a regardé la finale de Rio. C'était la première fois que je revoyais ce match. Shane voulait nous montrer ce qui n'avait pas été: quelques moments de déconcentration nous ont coûté trois buts et la victoire alors qu'on était meilleurs que les Argentins. La grande différence entre Rio et Tokyo, ce sont les penalties-corners. Au Brésil, vous ne les aviez pratiquement pas exploités. Cette fois, avec Alexander comme spécialiste, vous avez marqué douze fois sur 23. Cela a-t-il influencé votre style de jeu? BRIELS: Quand on dispose d'une telle arme, il serait stupide de ne pas l'utiliser. Notre mission était simple: aller le plus possible vers le but et espérer que le ballon touche un pied. HENDRICKX: Adam Commens ( le directeur technique de la Fédération de hockey, ndlr) avait même promis d'offrir un voyage à Ibiza à celui qui forcerait dix penalties-corners. Tout au long du tournoi, on a donc fait les comptes. Thomas a longtemps été en tête du classement avant de terminer à la quatrième place. Il a eu droit à quatre gin-tonics, car j'en ai promis un à chaque équipier qui obtient un PC. J'ai la liste dans mon téléphone, mais je n'ai pas encore tout offert, car à Tokyo, il n'y en avait pas ( Il rit). Étiez-vous nerveux avant les penalties-corners? HENDRICKX: Non, à aucun moment. C'était très différent aux championnats du monde en Inde ( fin 2018, ndlr), avant mon premier PC. À Tokyo, mes équipiers faisaient même la fête lorsqu'on obtenait un PC, car ils savaient qu'on avait une chance sur deux de marquer. Ça met en confiance. De plus, j'étais tellement concentré que je ne ressentais aucune pression. Je ne pensais qu'à deux choses: mon timing et ma technique spécifique. On avait aussi mis au point une variante. Aviez-vous gardé une variante pour la demi-finale ou la finale? HENDRICKX: Oui, Shane voulait absolument en garder une pour la finale. Il disait: "Faites-moi confiance, on a 100% de chances de marquer". Mais un Australien s'est interposé et on a raté. Avant les shoot-outs, Shane est venu s'excuser, mais je lui ai répondu: "Pas de problème, coach, on va gagner aux shoot-outs". Vous aviez confiance à ce moment-là? BRIELS: J'étais sûr de gagner à 99%. Grâce à Vinnie ( Vanasch, ndlr). Pendant des mois avant les Jeux et au cours du tournoi, il répétait chaque jour: " Tommy, on va le faire!" Avant la finale, il n'avait pas encore eu l'occasion de se mettre en évidence. Les shoot-outs, c'était son moment. Avant la fameuse séance, il s'est touché la tête du doigt. HENDRICKX: Il le fait souvent. Ça veut dire: "Restez concentrés". Après son premier arrêt, alors qu'on faisait la fête et que les Australiens réclamaient un replay, il est resté dans son coin. Il voulait être prêt et il l'était. On a peu parlé de votre préparation physique. BRIELS: Mick Beunen a fait de l'excellent travail. On s'est servis de l'EURO et des matches de préparation pour simuler le programme olympique avec huit matches en treize jours. Même contre l'Australie, après un match très dur contre l'Inde, on avait encore de l'énergie. HENDRICKX: Le soir, les conditions atmosphériques étaient encore relativement bonnes, mais contre l'Inde, à midi, il faisait quarante degrés avec un taux d'humidité de 85%. Ce n'était pas normal. Après le premier quart-temps, j'avais l'impression d'avoir joué tout un match. BRIELS: Lors des derniers sprints, j'avais des crampes au mollet, ce qui m'arrive rarement. Mais on savait que l'adversaire souffrait aussi. Et en deuxième mi-temps, on a bien fait circuler la balle pour ouvrir des espaces. Pareil en deuxième mi-temps contre l'Espagne, alors qu'on était menés. HENDRICKX: Quand on a le meilleur tireur de penalties-corner, le meilleur gardien, les meilleurs techniciens et le meilleur physique, on sait qu'on a de bonnes chances de gagner. Même quand on ne joue pas bien, comme en première mi-temps contre l'Espagne, où on était trop individualistes. Même en finale contre l'Australie, on n'était pas super, mais on n'a jamais été véritablement mis en danger. Avant la finale, Shane McLeod vous a demandé de fermer les yeux et d'imaginer une tribune pleine de vos proches. Ça vous a surpris? HENDRICKX: Pas vraiment, car on savait que Shane invente toujours quelque chose. Comme les tribunes étaient vides, c'était exactement ce dont on avait besoin. Quand on pense à sa copine et à sa famille, on est boosté. J'avoue que je n'avais pas vraiment les yeux fermés, car le kiné était en train de me faire un pansement à la tête. BRIELS: Je savais que c'était mon dernier match avec les Lions. J'ai repensé aux derniers mois et aux gens qui m'avaient soutenu pendant quinze ans. Bizarrement, je n'étais pas du tout stressé. Je savais qu'on allait gagner. J'avais dormi comme un loir alors qu'avant la finale de Rio, je n'avais pas fermé l'oeil. Sur les réseaux sociaux, on a aussi vu la surprise que vous avez faite à Nina Derwael après son titre et votre quart de finale. Qui a pris l'initiative? HENDRICKX: C'est venu spontanément, sur WhatsApp. On forme un groupe et on voulait soutenir les athlètes individuels du Team Belgium. Ça les stimulait et le fait de voir une médaille d'or nous a inspirés. Même si, par superstition, je n'ai pas osé la toucher. J'ai juste pris une photo. Nina nous a encouragés à son tour. On ne l'a pas déçue. Après la finale, sur une vidéo du kiné Julien Rysman, on vous entend chanter: "Le staff, ils n'ont pas de mains. " Qu'est-ce que ça veut dire? HENDRICKX: ( Il rit) C'est une pique au staff. Depuis le début du tournoi, les jours de matches, ils nous demandaient de porter les mailles avec les balles, les sticks, etc. Eux, ils ne portaient jamais rien tandis qu'on se fatiguait. C'est pourquoi on chantait ça dans le bus. Après la finale, on vous a vu fumer le cigare dans le vestiaire. BRIELS: C'était une idée de Vinnie. C'est un grand fan de NBA et, après les titres, Michael Jordan, Kobe Bryant et LeBron James fument le cigare. Il était tellement sûr qu'on allait gagner qu'il avait déjà acheté une boîte de cigares en Belgique. Il les a gardés dans son sac pendant des semaines. Les officiels japonais devenaient fous: "C'est interdit!" Mais on s'en fichait ( après l'interview, Vincent Vanasch nous racontera qu'une semaine avant de partir pour Tokyo, il s'était rendu chez un spécialiste pour acheter une dizaine de Monte Cristo. Il avait promis au propriétaire du magasin de revenir faire une photo avec la médaille d'or après les Jeux, ce qu'il a bel et bien fait, ndlr). Quel cadeau avez-vous fait à Shane McLeod fin août? BRIELS: Ce n'était pas un adieu mais un au revoir, car il reviendra l'an prochain dans une autre fonction. HENDRICKX: On lui a fait deux cadeaux: une caisse en bois doré car, à Tokyo, il montait toujours sur un casier d'eau pour mieux voir le match, et une montre GMT qui donne l'heure de deux fuseaux. On y a fait graver le drapeau belge et son " Share the love", le slogan qu'il a lancé à Rio et qui souligne l'importance de l'esprit d'équipe. BRIELS: J'ai beaucoup apprécié les mots d'adieu qu'il m'a adressés: "À chaque fois que je me disais que tu méritais plus de respect, tu mettais la barre plus haut." J'étais fier. Le nouveau coach est le Néerlandais Michel van den Heuvel. En tant qu'adjoint, il faisait passer les messages plus durs afin que McLeod ait un rôle plus paternel. Ce changement de style fonctionnera-t-il? HENDRICKX: Ça va être de la tyrannie ( Il rit). Non, Michel sait très bien qu'en tant que coach principal, il ne doit pas être trop brut. Mais il est plus direct, c'est vrai. Toujours dans le but de faire progresser les joueurs. Au cours de ses cinq premiers entraînements, il a "cassé" Nicolas Poncelet mais après, il a commencé à construire et Nicolas a beaucoup progressé. Celui que Michel n'engueule pas a un problème. BRIELS: Il dit les choses comme elles sont, mais fait toujours passer les joueurs à l'avant-plan. Je l'ai eu pendant trois ans comme coach aux Pays-Bas: c'est un grand entraîneur, son palmarès est immense et il connaît beaucoup de choses. HENDRICKX: Entamer un nouveau chapitre olympique avec un nouveau coach, ce n'est pas mal. Il va faire en sorte qu'on ne s'endorme pas. En route vers Paris 2024!