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Novembre 2017, "comedy show" de Costa Mesa, en Californie. Dennis Rodman attrape le micro et entonne " Every little thing is gonna be alright", le refrain de Bob Marley, puis s'essaie à un numéro de stand-up un peu confus et finit au bord des larmes. "C'était une boule d'énergie, il dominait toute la salle", décrit un spectateur. À la fermeture, il traîne avec quelques clients. "Ce n'est pas l'argent, c'est l'amour qui compte", martèle-t-il. Un épisode parmi tant d'autres de deux décennies passées à hanter les nuits d'Orange County, contrée bourgeoise au sud de Los Angeles. Dennis Rodman y a quasiment atteint un statut de légende urbaine. Vingt ans pile après son dernier tour de piste en NBA, les excès et les frasques de Dennis le fêtard invétéré ont presque fait oublier les exploits du phénoménal basketteur Rodman. Quelques histoires récentes, en vrac: une autoroute prise à contre-sens, une affaire de vol de cristal dans un studio de yoga et bien sûr, quelques voyages à Pyongyang. Le carton de " The Last Dance", le documentaire diffusé sur Netflix, a eu le mérite de réactiver l'intérêt pour un personnage à part. Il y vole presque la vedette à Michael Jordan, le héros de cette série sur la saison 1997-1998 de Chicago. Le docu s'est chargé de rappeler au monde la place fondamentale de Rodman dans cet accomplissement. Champion aux côtés de His Airness, après l'avoir déjà été deux fois en 1989 et 1990 avec les Detroit Pistons, ce joueur aux qualités défensives uniques a marqué toute une génération. Mais c'est aussi, et surtout, sa personnalité excentrique et hypersensible, qui en a fait un personnage hors du commun. Et ce dès ses années de gloire. Avec l'alcool cette fois, en partenaire majeur. "Nous avons tous des démons. J'en ai eu un tas. L'alcool est l'un d'entre eux", reconnaissait Rodman dans une interview à ESPN, en 2019. Il n'a pourtant commencé à boire qu'à trente ans, alors qu'il avait déjà gagné ses deux titres avec les rugueux Pistons, surnommés les Bad Boys. "Il s'est largement rattrapé depuis", résume le journaliste Michael Silver. C'est la personne la plus fun avec qui boire. J'en parle d'expérience. Mais il n'est pas très modéré et je ne voudrais pas que ça l'engloutisse." Les deux hommes sont amis depuis ce fameux numéro de Sports Illustrated qui avait assis le statut de star de D-Rod en 1995. L'article contait un enchaînement de fêtes folles à L.A., Vegas et au Texas entre... deux matches de play-offs avec San Antonio, où il passa deux saisons entre Detroit et Chicago (1993-1995). Connu à l'époque pour ses tatouages, ses cheveux teints et sa courte relation avec Madonna, Rodman avait changé de dimension en confiant fréquenter des bars gays et avoir déjà fantasmé sur un homme. Une bombe dans une décennie où le stéréotype de l'athlète macho restait la norme. "Je n'aime pas perdre du temps en dormant", annonce-t-il dans sa biographie " Bad as I wanna be", énorme best-seller publié en 1996. À l'époque, le Worm levait déjà le coude toute la nuit avant d'écraser les artilleurs de la NBA. "Je ne pensais pas qu'il verrait quarante ans, tant il brûlait la chandelle par les deux bouts", lâche Michael Jordan dans le documentaire " For better or worse", produit et diffusé par ESPN en 2019. À 59 ans, Dennis Rodman est pourtant bien là. "Les gens le perçoivent comme un homme extravagant et cinglé", observe AJ Bright, l'un de ses managers. "Il n'est vraiment pas comme ça, sauf quand il sort et quand il boit. Sinon, c'est quelqu'un d'extrêmement introverti et très intelligent. C'est un incompris". Sa retraite sportive a pris la forme d'une bringue permanente. Une routine pour déguiser l'ennui d'une vie, suggère-t-il. Un spectaculaire portrait de 2013 dans le New Times Broward décrit un quotidien fait de beuveries, stripclubs, salles de sport et Starbucks matinaux. Mais l'ancien athlète, né en 1961, flirte avec l'âge de la retraite tout court désormais. "Il a beaucoup levé le pied... C'est ce qu'il m'a dit en tout cas", note Elaine Lancaster, célèbre drag-queen de Miami et amie de trente ans qui lui peint encore les ongles. "Dennis vous dit parfois qu'il a arrêté de boire alors que ce n'est pas le cas. Il n'a jamais pris la moindre drogue depuis que je le connais, mais il boit avec excès et l'alcool est une forme de drogue". Elle n'est pas pour autant inquiète au vu d'analyses de sang apparemment irréprochables. "Et puis c'est une sex-machine. Il adore faire l'amour. Ça le maintient en forme." Joueur, il avait l'habitude de s'entraîner à n'importe quelle heure en entrant dans la première salle de gym qu'il trouvait. Aujourd'hui, il s'impose toujours deux sessions de sport quotidiennes. "C'est une anomalie. C'est fou d'avoir autant d'énergie", s'étonne AJ Bright. Le manager a appris à s'adapter aux particularités de son employeur, qui raccroche souvent subitement, sans au revoir par exemple. "On n'essaie pas de le contrôler. Ça ne marche pas. Peut-être qu'il va disparaître pendant deux jours, mais il revient quand il est prêt." Son mode de vie n'est certainement pas le plus adapté au marché du travail, mais sa situation financière est "saine", assure Bright. Le site Celebrity Net Worth estime sa fortune à 500.000 dollars. Très loin quand même des 27 millions gagnés en carrière, mais pas tout à fait le néant que ses poches trouées et ses pensions alimentaires (il a été marié trois fois et a trois enfants) laissent imaginer. Il vivrait aujourd'hui dans un appartement de luxe à Santa Ana. La ville californienne est toutefois nettement moins cossue que Newport Beach, où il possédait une villa au bord de l'eau et un bateau du nom de Sexual Chocolate du temps de sa splendeur. Alors d'où vient l'argent? En gros, de la marque "Dennis Rodman". Ses autographes se vendent entre cent et 200 dollars, affirme Ryan Fiterman, qui compte dans son écurie Mike Tyson ou Hakeem Olajuwon, et qui a obtenu récemment l'exclusivité des droits de Rodman. Avant le Covid-19, l'ex-Bull pouvait participer à deux conventions de fans par mois. "Il a toujours été extrêmement populaire et The Last Dance, qui l'a fait connaître à un public plus jeune, ne peut qu'aider sa popularité à grandir", se réjouit l'entrepreneur. Celebrity Slot (un casino en ligne), des apparitions facturées de 30.000 à 100.000 dollars selon Bright, des prestations de DJ, un livre pour enfant ( Dennis the wild bull) ou des sponsors comme Potcoin (cryptomonnaie) aident à payer les factures. Et les réseaux sociaux entretiennent sa marque. Même s'il n'utiliserait que de vieux téléphones à clapet, Rodman est actif sur Instagram (1,6 million d'abonnés) et TikTok. Quand on a passé du temps auprès de Madonna, on a forcément appris une chose ou deux sur comment se marketer soi-même. Rodzilla trouve souvent le moyen de faire parler de lui. L'interview concoctée par le magazine Vice sur ses trois fractures du pénis justifie à elle seule l'existence d'internet. La reconversion de basketteur à acteur n'a en revanche pas duré. Une dizaine de films tout au plus, dont le bide Double Team avec Jean-Claude Van Damme en guise de première expérience. En 2000, le réalisateur Guy Manos l'a choisi dans un rôle de méchant pour " Cutaway". "J'étais surpris que personne ne lui ait fait enlever sa chemise dans ses films précédents! Vous l'avez vu quand il était en forme? Il était incroyable. Les gens s'arrêtaient pour l'admirer!" Là encore, pas un triomphe, mais Manos a apprécié l'expérience et un Rodman très professionnel. Seul écart: il a été arrêté pendant le tournage avec sa compagne - l'actrice Carmen Electra - pour du grabuge à leur hôtel. L'une de ses dernières apparitions remonte déjà à 2007 et au projet, disons audacieux, " Little Hoop Dreams". Dans son propre rôle (doublé par Fabio Cannavaro dans la version italienne), il accepte de participer à un tournoi de basket avec une équipe de... nains pour s'offrir un peu de publicité. Jette-t-il un coéquipier en direction du panier pour scorer? Poser la question, c'est y répondre. Plus de cinéma pour l'instant donc et toujours pas de NBA, malgré son CV de très haut niveau. Dans sa biographie, Rodman promettait de laisser la Ligue derrière lui une fois à la retraite. Sur les écrans de son restaurant de Newport Beach (fermé depuis des années), c'est "Bob L'Éponge" et pas les Bulls ou les Lakers qui tournait en boucle. Mais de la bière a coulé sous les ponts et Rodman, sept fois meilleur rebondeur de NBA, se verrait bien intégrer une équipe désormais. Il aurait évoqué un rôle de consultant technique avec Jerry West, l'un des dirigeants des Clippers. L'exigeant Jordan est le premier à saluer sa science du jeu. Alors pourquoi pas? Après tout, Dennis Rodman a déjà coaché. C'était en 2010. Bilan: 2 victoires et 0 défaite à la tête des Bulldogs d'Elmira (État de New York), équipe de ligue (très) mineure, et 40.000 dollars sur son compte en banque. Rien dans son après-carrière n'a en tout cas entamé son aura à Detroit, où il a débuté sa carrière, joué sept ans, disputé trois Finals NBA et remporté deux titres. Quand les Pistons ont dit au revoir à leur salle du Palace en 2017, il a bien reçu son invitation et le numéro 10 avait fait le déplacement dans son ensemble traditionnel (casquette, lunettes de soleil, t-shirt, écharpe et pantalon de survêtement). Mais les "ambitions" de l'ancien basketteur envers la NBA ne sont pas que techniques. L'ancien Piston a proposé ses services à la NBA en début de saison passée lors des tensions entre la Ligue et la Chine. "Je connais deux ou trois choses en matière de diplomatie. Réservez-moi un billet pour Shanghai", avait-il alors déclaré sur Twitter, signant "Ambassadeur Rodman". Dennis, le diplomate? Un autre chapitre de ses trépidantes aventures, dont on connaît surtout l'épisode nord-coréen et son improbable affection pour le "dirigeant suprême" Kim Jong-un. Même s'il n'a plus remis les pieds à Pyongyang depuis trois ans (Washington interdit aux Américains de s'y rendre), il parle encore souvent de Kim, son "ami". Comment est née cette improbable connexion? En 2013, Vice organise un voyage en Corée du Nord. Malin, le média sait que le leader suprême, élevé en Suisse, adore les Bulls et emmène Rodman dans ses bagages. Jean H. Lee, alors correspondante sur place pour l' Associated Press, a couvert cette première visite. Elle se souvient d'un homme "doux, cherchant une opportunité de revenir sous le feu des projecteurs", mais qui ne savait pas grand-chose du pays où il arrivait. Bien accueilli, Rodman noue des liens avec Kim Jong-un, qu'il décrit comme un "grand gamin" différent de ses tyranniques père et grand-père. La relation d'amitié (réciproque? ) entre le rebondeur et le dictateur restera inédite dans l'histoire de la diplomatie. Elle lui a valu moqueries et menaces de mort. Le peuple nord-coréen, qui n'avait jamais entendu parler de lui, était lui "perplexe", remarque Jean H. Lee. Le voir fredonner " happy birthday" à l'homme qui menace de bombarder l'Amérique est mal passé au pays. C'était en janvier 2014, juste avant le coup d'envoi d'un match de basket historique qu'il avait organisé à Pyongyang entre d'anciens joueurs NBA accompagnés de streetballers et une sélection nord-coréenne. Malgré les maladresses et les ivresses qui les ont accompagnés, ses voyages entre 2013 et 2017 ont contribué à ouvrir un peu les yeux des Nord-Coréens sur un autre monde. La télévision locale a rediffusé le résumé du match des semaines durant. Des tatouages, des piercings, des vêtements flamboyants, du jamais vu dans un pays aussi isolé. Rodman veut croire que sa basketball diplomacy a amorcé un rapprochement. Il s'est même pris à rêver de prix Nobel, pleurant en direct sur CNN quand Donald Trump a rencontré Kim Jong-un à Singapour pour un sommet hautement symbolique en juin 2018. "Mon seul souci avec Dennis, c'est qu'il a deux amis dont je ne suis pas très fan", regrette Mike Silver. "L'un est un horrible leader aux tendances dictatoriales et l'autre s'appelle Kim Jong-un", sourit le journaliste. Rodman n'a en effet jamais lâché celui qu'il appelle simplement "Donald". "Je ne le vois pas comme le président, je le vois comme un ami", a-t-il un jour clarifié à Sports Illustrated. Il faut dire que, aussi instable qu'il puisse paraître, Dennis Rodman est fidèle en amitié. Pendant que certains se régalent à le voir danser sur la table et régler l'addition, les amis de longue date saluent sa douceur à la limite de l'innocence (il a toutefois été accusé de violences domestiques). S'inquiètent-ils parfois? La question se pose depuis cette nuit de février 1993 où la police l'avait retrouvé endormi dans son pickup, un fusil à portée de main. Dans sa biographie, trois ans plus tard, il ne niait pas un désir de mort et prévenait que quand l'heure sonnera, il se tirera une balle dans la tête. "Je suis l'une des dix personnes les plus reconnaissables sur la planète. Je devrais être heureux, non?", demande-t-il à la fin du documentaire " For better or worse", visiblement pas convaincu. "C'est un gars très émotif", témoigne Lonn Reisman, son ex-coach dans la petite université Southeastern Oklahoma State où son maillot numéro 10 a été retiré. "Il avait toujours peur de vous décevoir. Il a fallu construire sa confiance, son estime de soi", poursuit celui qui l'a repéré dans un gymnase de Dallas, changeant le destin d'un jeune homme promis à la mort, à la prison ou à la rue, aux dires de Rodman lui-même. Abandonné très tôt par son père, décédé récemment, élevé par une mère avare en affection - elle l'a mis à la porte après le lycée, le désormais grand-père paraît en quête perpétuelle d'un amour qu'il n'arrive pas non plus à donner. Il a conscience de ses erreurs de paternel peu préoccupé par l'éducation de ses enfants. "Je n'ai qu'un seul regret: j'aurais aimé être un meilleur père", confessait-il les yeux humides lors de son discours d'intronisation au Hall of Fame NBA en 2011. Neuf ans plus tard, il ne cache pas sa fierté pour sa fille Trinity, jeune joueuse de soccer de 19 ans très prometteuse, et son fils DJ, basketteur universitaire. Il n'arrive pas pour autant à normaliser leur relation. Lui, l'ultime joueur d'équipe, obsédé par le travail de l'ombre, peine à jouer son rôle au quotidien. "Je ne sais pas comment aimer mes enfants", avoue-t-il. Les contradictions du personnage, Tim Keown, l'auteur de sa biographie, les a vues de près et elles n'ont pas disparu un quart de siècle plus tard. "Je crois que le conflit central en lui, c'est d'accepter ses succès et de les accepter comme quelque chose qu'il mérite", dit-il. "Quand on ne se sent pas digne d'être aimé, c'est difficile d'aimer. Ce serait formidable qu'il trouve la paix. Je pense qu'il la cherche encore." Keown a échangé au téléphone avec lui il y a quelques mois. L'idée d'une mise à jour de sa biographie à l'occasion des 25 ans du livre flotte dans l'esprit de l'ancien joueur. Dennis Keith Rodman a largement de quoi remplir de nouvelles pages.Par Loïc Pialat (Le Magazine L'Équipe).