On parle d'eux comme des armes secrètes de la gymnastique belge et ça les fait doucement rigoler. Pourtant, difficile de nier l'impact de l'arrivée de Marjorie Heuls et Yves Kieffer, un couple à la vie comme à la salle, à la tête de la Fédération flamande - et dans ce cas-ci, par extension, à la Fédération belge puisque toutes les seniors sont affiliées au nord du pays - sur les performances du team Belgium au cours de la dernière décennie.
...

On parle d'eux comme des armes secrètes de la gymnastique belge et ça les fait doucement rigoler. Pourtant, difficile de nier l'impact de l'arrivée de Marjorie Heuls et Yves Kieffer, un couple à la vie comme à la salle, à la tête de la Fédération flamande - et dans ce cas-ci, par extension, à la Fédération belge puisque toutes les seniors sont affiliées au nord du pays - sur les performances du team Belgium au cours de la dernière décennie. D'une première qualification belge pour une finale dans un championnat d'Europe en 2012 au tout récent titre de champion du monde de Nina Derwael à Doha, en passant par le top 12 olympique avec la participation historique d'une équipe féminine aux Jeux de Rio, le binôme peut désormais faire valoir un CV long comme le bras. Moins d'une semaine après son titre mondial aux barres asymétriques décroché au Qatar, la gymnaste Nina Derwael se voyait même décerner l'édition 2018 du prix du jury du Trophée national du Mérite sportif le 8 novembre dernier. Suffisant pour se hisser au côté des plus grands (de Merckx à Thiam en passant par Henin et Clijsters) et se donner l'envie de comprendre comment deux Français ont fait en sorte de faire rentrer la gymnastique au nirvana du sport belge. Yves Kieffer, en 2004 vous remportiez aux JO d'Athènes une médaille d'or avec Émilie Le Pennec aux barres asymétriques, première du genre pour une gymnaste française. 14 ans plus tard, c'est vous, Marjorie Heuls, qui visez les sommets avec Nina Derwael, toujours aux barres asymétriques. C'est quoi le secret ? YVES KIEFFER : On a toujours bien aimé travailler de façon très analytique et les barres, c'est un petit peu notre marque parce que c'est un agrès très technique, très mécanique. Cela demande une préparation sur le long terme, quelque chose de très soigneux. La part de hasard ou de don y est peut-être moins importante qu'ailleurs. Et Marjorie, ce qu'elle fait avec Nina, c'est pousser encore plus haut ce niveau de qualité et de perfection que ce que j'ai pu faire, à l'époque, avec Émilie. MARJORIE HEULS : Principalement parce que la gym a beaucoup évolué en 14 ans. Le système de notation a énormément changé. Émilie faisait d'autres choses que Nina, mais celles-ci ne seraient plus suffisantes en 2018. KIEFFER : Émilie avait deux très bons mouvements, deux combinaisons très difficiles, mais Nina a une palette bien plus riche. Pourquoi n'avoir confié qu'à vous, Marjorie, l'entraînement de Nina aux quatre agrès (saut, sol, barre, poutre) ? KIEFFER : En fait, comme Marjorie entraînait Nina aux barres et à la poutre, ses deux agrès de prédilection, et moi au saut et au sol, il a été décidé que Nina continuerait à faire son entraînement avec Marjo pour plus d'homogénéité. C'était plus logique et puis, je m'entends très bien aussi avec Nina, mais entre elle et Marjo, ça marche vraiment super bien. HEULS : Néanmoins, il faut quand même savoir qu'on est toute une équipe autour de Nina. Il y a nous deux, mais aussi Matthieu Zimmerann, la chorégraphe, la professeure de balai, deux kinés, un médecin et une diététicienne. Je ne suis pas toute seule. Sur 6 millions d'habitants en Flandre - et 100.000 licenciés -, quel était le pourcentage de chance d'enfanter une championne comme Nina Derwael ? KIEFFER : Depuis qu'on est arrivé, beaucoup de choses ont changé, mais on partait de loin, donc à la base pas tant que ça ( rires). En fait, il y a eu une vraie professionnalisation en près de dix ans. La chance qu'on a eue, c'est d'avoir une Fédé qui nous suit et des gens à l'écoute. La France, c'est une plus grosse machine, mais c'est aussi plus dur à bouger. Ici, c'est plus petit, mais il y a une vraie confiance. HEULS : Avec Nina, c'est assez exceptionnel parce qu'il y a beaucoup de gymnastes qui ont un fort potentiel, mais pas l'assiduité ou inversement. Il faut aussi énormément d'ambition personnelle. Sans parler du contexte familial derrière, qui doit suivre. C'est vraiment un ensemble de choses qui fait qu'on arrive à ce niveau-là. Et chez Nina, on a un peu tout ça qui est réuni. À quel moment dans son processus de formation avez-vous décelé chez elle ce potentiel rare, capable d'en faire une championne du monde ? HEULS : La première fois qu'on a eu un vrai contact avec elle, c'était en janvier 2011 au " test event " de Glasgow. On l'a rencontrée avec sa maman, elles étaient venues soutenir l'équipe senior en vue des Jeux de Londres et c'est là qu'on a vu qu'il y avait un vrai projet et, qu'en plus d'un talent indéniable, c'était une vraie passionnée de gymnastique. À l'époque, on faisait aussi partie du comité de détection, donc on savait ce qu'elle valait. On l'avait déjà vue très sûre d'elle en salle, on connaissait son tempérament, on la savait très à l'aise aux barres asymétriques. Même si, sur les autres agrès, ce n'était pas forcément très flagrant, on a compris qu'il y a avait la bonne mentalité. KIEFFER : Et puis, elle était déjà assez grande, mais avait ses grands leviers qu'elle était capable de bien utiliser. Elle est devenue très acrobate, mais en même temps aussi très explosive sur les barres. Quand tu regardes à la télé un mouvement de Nina et d'une autre gymnaste, même si les autres, c'est très bon, ça paraîtra toujours petit à côté de Nina parce qu'elle a cette amplitude exceptionnelle que d'autres n'ont pas. Petite, c'était déjà le cas. D'entrée de jeu vous avez donc compris que c'est aux barres que son potentiel s'exprimerait le mieux ? HEULS : Elle a toujours eu un super feeling aux barres, oui. Elle les sent bien, elle est capable de se relâcher là où les autres ont peut-être des appréhensions, un peu de stress. Elle, elle n'a pas ça. KIEFFER : C'est quelqu'un de très intelligent dans sa façon de se préparer. Elle réfléchit plus vite que la moyenne. Je crois que ça a pu l'aider, en particulier sur les barres. HEULS : Elle a aussi un fort caractère. C'est quelqu'un de sélectif. Elle donne ses efforts là où elle juge que c'est nécessaire et elle donnera sa confiance à une personne qu'elle tiendra elle-même en haute estime. À partir de là, elle est capable d'écouter. Elle peut rechigner, pleurnicher, s'énerver un peu quand elle ne réussit pas tout de suite un exercice, mais si tu lui expliques calmement que c'est pour son bien, pour évoluer, elle va redoubler d'efforts. Et elle a vu dans les barres, l'agrès capable de la faire monter très haut. C'est toute la particularité du métier. Vous travaillez avec de très jeunes adultes, mais vous leur demandez une exigence de travail que peu de sports de haut niveau réclament. Il y a un vrai travail psychologique là derrière ? KIEFFER : Il y a des contrastes dans les tempéraments. Elles ont un côté où elles sont extrêmement matures et des côtés où tu retrouves des jeunes filles de leur âge. HEULS : Toutes les choses dans lesquelles on veut exceller, cela demande beaucoup d'exigence, on ne l'oublie pas, mais on a toujours conscience que ce sont des enfants. On évolue donc en fonction des profils. On le sait, l'adolescence est une période charnière avec des caractères qui évoluent très vite. À nous de nous débrouiller avec ça. Ce n'est pas toujours facile. Votre aventure au sein de la gym française a pris fin en janvier 2008, à six mois des Jeux de Pékin. À l'époque, vos méthodes à vous, Yves Kieffer, avaient été jugées trop dures. Vous avez même été jusqu'à être accusé de harcèlement moral. Dix ans plus tard, qu'en reste-t-il ? KIEFFER : Un statut de fonctionnaire français en détachement. Initialement, j'ai eu un problème avec une gymnaste française, Chloé Briand qui m'a accusé de harcèlement moral. Elle était rentrée à l'INSEP, mais personnellement, je ne l'entraînais pas. C'est tout le paradoxe. Elle était dans un groupe d'entraînement, je coachais l'autre. Pourtant, son père ayant des relations au Ministère des Sports, cela a déclenché une inspection générale. HEULS : En France, j'espère que ce ne sera pas pareil en Belgique, il y a eu beaucoup de jalousie parce nos gymnastes faisaient des résultats. Certains ont voulu nous enfoncer et cela a pris des proportions qui n'avaient pas lieu d'être. KIEFFER : Suite à l'inspection, le harcèlement moral a été reconnu comme faux, mais par contre, comme je ne m'entendais pas trop avec certains membres de ma hiérarchie, ils en ont profité pour m'écarter pour des méthodes d'entraînement jugées comme trop dures. J'ai fait aussi une bêtise à l'époque en signant un courrier de démission dans l'attente des conclusions de l'inspection générale. J'étais tellement confiant que je pensais que tout ça ne serait que temporaire. Finalement, je n'ai jamais repris parce que le staff avec lequel je travaillais a jugé qu'il n'avait plus besoin de moi pour aller aux Jeux. C'est suite à cela que vous avez été contacté par la Belgique ? KIEFFER : Oui, on a été approché par plusieurs pays, dont les Belges qui sont venus sonner un dimanche à la maison. On a d'abord refusé, mais comme ils ont vraiment insisté, on a fini par accepter. Et voilà que dix ans plus tard, on a la double nationalité... Scandale sexuel aux États-Unis, entraînement à marche forcée en Russie, usine à champions en Chine, aucun autre sport que la gymnastique n'a été soumis à tant d'esclandres. Pourquoi toujours la gym ? HEULS : Je pense que la gym évolue beaucoup. Le scandale aux États-Unis, c'est terrible et cela ne touche malheureusement pas que la gym, on l'a vu avec le mouvement #Me Too. Pour le reste, je crois que les mentalités sont en train de changer. En Chine et en Russie notamment. Souvent, quand il y a des problèmes, c'est parce qu'un entraîneur utilise des enfants pour prouver quelque chose ou se mettre en valeur lui-même. Cela, c'est propre à tous les sports, mais c'est peut-être un peu plus vrai en gym parce que c'est un sport très exigeant où la détection est très importante parce que les qualités physiques naturelles sont indispensables pour faire de la gym. À cet égard, ce n'est pas parfois difficile de trouver la limite dans le travail que l'on peut demander à de très jeunes sportifs ? Il n'y a pas une peur, par moments, d'aller trop loin ? HEULS : À partir du moment où l'entraînement est pensé et structuré, qu'il est fait dans une évolution progressive, je ne vois pas la différence entre la gym et un autre sport. La différence, c'est vrai, c'est que c'est un sport très complet qui fait appel à beaucoup d'habilités alors que dans certaines autres disciplines comme le cyclisme, c'est plus cyclique. La gym est plus riche. C'est ça qui est beau et passionnant. Et je crois d'ailleurs que tous les enfants devraient commencer par faire de la gym. KIEFFER : La gym à un haut niveau, c'est entre 25 et 30 heures hebdomadaires de travail, il faut le savoir. Mais je ne rentrerai plus dans le piège de la pression. J'ai peut-être été par le passé trop exigeant, pas assez tolérant, mais c'est fini ça, je ne jouerai plus à ce jeu-là aujourd'hui. J'étais plus jeune, moins lucide, j'avais beaucoup de responsabilités aussi, c'est quelque chose que je ne veux plus assumer. On apprend beaucoup avec l'expérience. L'entraînement spécifique prime plus qu'ailleurs en gym où les carrières sont très courtes. En 2020, Nina aura 20 ans, ce seront ses derniers Jeux ? HEULS : Peut-être, elle aura alors fait deux cycles, c'est déjà super. Elle se dit qu'elle verra après Tokyo, je crois qu'elle a raison, mais ça ne l'inquiète pas. Ce qui est bien, c'est qu'elle sait ce qu'elle veut faire de son projet professionnel. Elle suit actuellement des études dans l'événementiel, elle se projette donc vers le futur parce qu'elle sait qu'une carrière en gym, ça ne dure pas. Même si ça dépend des profils physiques et que cela a justement pas mal évolué ces dernières années. Aujourd'hui, la moyenne tourne plutôt autour des 22 ans. Les méthodes d'entraînement utilisées jouent beaucoup aussi. Celles qui se sont entraînées trop dur très jeune ne tiennent pas sur la longueur généralement. Plus que jamais, l'objectif est tourné vers Tokyo 2020. À un an et demi des Jeux, elle est de très loin l'une des plus belles chances de médaille belge. La pression est sur vos épaules maintenant... KIEFFER : Oui, d'autant qu'elle est largement la meilleure barriste. Je ne lui souhaite qu'une chose, c'est d'être championne olympique. Elle en a tout le potentiel. HEULS : À ce niveau-là, je ne vois pas tout à fait les choses comme Yves. Ce qui est surtout important pour moi, c'est de vivre le quotidien de la meilleure des manières. Ça veut dire se donner les moyens de faire quelque chose de bien, mais de le vivre correctement. Quel que ce soit le résultat, c'est le parcours qui compte. Si on a tout donné et que le résultat ne suit pas, il n'y aura pas de regret à avoir. KIEFFER : Ça énerve Marjo, mais moi j'aime bien comparer. Et force est de constater que cet aspect familial du haut niveau qui est possible en Belgique ne l'était pas en France. Ici, il n'y a pas de pression, on essaie juste de faire au mieux.