"Deux de plus arrivent! Non, trois!" Il est un peu plus d'une heure du matin sur le front de mer de Doha, et c'est la panique devant la tente médicale. Allongées sur des brancards, assises dans des fauteuils roulants, les corps meurtris, le regard hagard, les abandons et les prises en charge médicale se succèdent à la mi-course.

Dans la cohue, les équipes médicales s'agitent, les encadrements se pressent dans la zone pour retrouver une athlète qui vient d'abandonner quelque part sur le bitume de la Corniche à Doha.

Les images risquent d'alimenter la polémique née de l'attribution des Mondiaux d'athlétisme au Qatar et à son climat extrêmement chaud. Même fin septembre, même à minuit passé.

Plusieurs dispositifs avaient bien été mis en place en conséquence: des volontaires de la Croix-Rouge postés tous les 200 m de cette boucle de 7 km, une dizaine d'athlètes ayant accepté d'ingérer des gélules qui permettaient aux médecins de surveiller en temps réel leur température corporelle, des points de ravitaillement en eau multipliés.

"C'était effrayant"

Malgré les éponges gorgées d'eau avec lesquelles les athlètes s'aspergeaient, malgré les serviettes fraîches qu'elles s'enroulaient autour du cou, beaucoup de ces marathoniennes de haut niveau ont fortement souffert.

"C'est le marathon le plus dur de ma vie, ils n'auraient jamais dû donner le départ", s'est insurgée la Croate Bojana Bjeljac, qui a abandonné au 17e kilomètre.

Sur les 68 partantes, 28 ont abandonné, la dernière finissant à plus de trois quarts d'heure de la médaillée d'or. Si les abandons sont courants sur les 42,195 km du marathon, l'édition de Doha établit un nouveau "record" en la matière pour les Mondiaux (23 abandons à Moscou en 2013, seulement 13 à Londres en 2017 sur 92 partantes).

"On voyait des filles abandonner au bord de la route. C'était effrayant, ça pouvait très bien être moi au prochain kilomètre", a indiqué la Canadienne Lyndsay Tessier, 9e au final.

La hiérarchie mondiale a été respectée avec les meilleures devant: la Kényane Ruth Chepngetich a remporté le premier titre de ces Mondiaux 2019, en 2h32:43, elle qui était la plus rapide cette année et avait établi le 3e meilleur chrono de tous les temps à Dubaï en janvier (2h17:08).

"J'ai couru avec ma tête, ce n'était pas simple. Je me suis préparée dans une région chaude du Kenya pour cela, et Dieu merci ma tactique a fonctionné", a-t-elle déclaré.

Une minute et trois secondes après elle, la tenante du titre Bahreïnie Rose Chelimo a pris la médaille d'argent, puis la Namibienne Helalia Johannes le bronze (à 1 min 32).

"Les conditions étaient très particulières mais les meilleures sont devant. Il était possible de courir ce marathon avec une préparation très particulière, une hydratation parfaite", estime pour sa part le directeur de l'équipe italienne Antonio La Torre.

Les athlètes n'ont pas fini de transpirer: ils ont rendez-vous samedi à 23h30 locales, au même endroit, pour le 50 km marche.

Manuela Soccol termine 31e du marathon de l'extrême, Hanna Vandenbussche a abandonné

"Plus jamais. Horrible. Et super heureuse et fière d'y être arrivée. Ce fut la course la plus difficile de ma vie. Je ne l'oublierai jamais", Manuela Soccol, étonnement prolixe, éprouvait tout les sentiments après avoir terminé en 31e position le marathon des championnats du monde d'athlétisme de Doha. L'autre représentante belge Hanna Vandenbussche a renoncé peu avant le 15e kilomètre totalement épuisée par la chaleur de 32 degrés et l'humidité de 75% qui donnaient un ressenti de 41 degrés. Seules 40 des 68 concurrentes ont terminé la course.

Il était quelques secondes avant 3 heures du matin dans la capitale Qatar quand Manuela Soccol a franchi la ligne d'arrivée du marathon le plus improbable de l'histoire des championnats du monde d'athlétisme.

Si le chrono de 2h59:11 de Manuela Saccol ne restera pas dans les annales du sport, les athlètes qui ont pris part à cette aventure folle, les spectateurs (rares) et les observateurs qui y ont assisté n'oublieront jamais cette expérience de course à la limite du raisonnable. "Cent fois j'ai pensé abandonner, mais ce n'était pas l'objectif aujourd'hui", a déclaré tout sourire la petite Limbourgeoise. "J'ai eu raison de temporiser au début et j'ai bu tout ce que j'ai pu pour me rafraîchir. A côté de cela, le marathon olympique de Rio (disputé dans des conditions difficiles) était bien."

"C'était mon dernier marathon en compétition avec un objectif chronométrique" a ajouté Manuela Soccol qui va désormais se consacrer aux très longues distances. "Si je devais donner un conseil à Thomas De Bock (notre représentant qui courra le marathon samedi prochain avec qui elle partage le même entraîneur Tim Moriau, NDLR) ? Je peux lui dire que ce n'est pas facile. Qu'il écoute surtout son corps."

Hanna Vandenbussche a été moins heureuse, rapidement en difficulté, elle a rendu les armes peu avant le 15e kilomètre. Ramené à la ligne d'arrivée, elle a dû être soutenue avant de recevoir l'aide du médecin de la sélection belge.

"Complètement irresponsable" ce marathon, selon le médecin de l'équipe belge

"Complètement irresponsable". En deux mots Roel Parys, le médecin de la délégation belge présente aux championnats du monde d'athlétisme, a exprimé son opinion de praticien sur l'organisation du marathon féminin des championnats du monde, dans la nuit de vendredi à samedi au coeur de la fournaise de Doha.

Il venait d'apporter les premiers soins à Hanna Vandenbussche qui avait été contrainte à l'abandon peu avant le 15e des 42,195 km de la course. "Avec cette température de 32 degrés et un taux d'humidité de 75%, la transpiration ne s'évapore pas et reste collée à la peau. La température du corps s'élève. Il surchauffe. Du coup, le coeur doit produire de plus en plus d'efforts, le rythme de course s'effondre et les crampes musculaires se produisent."

"Hanna (Vandenbussche) a été victime de ces symptômes. Elle a arrêté juste à temps. Elle commençait à perdre sa lucidité. Manuela (Soccol) est un plus petit gabarit et souffre moins car elle a plus petit volume."

"De plus, nos deux athlètes avaient été invitées la semaine dernière à disputer. Elles n'ont vraiment pas eu le temps de se préparer correctement à cette chaleur. Il y a moyen d'y arriver mais cela prend des semaines et c'est prévu dans la perspective des JO de Tokyo (où les conditions pourraient s'avérer similaires)", a conclu le Dr Parys qui reviendra samedi prochain assister au marathon des messieurs dans lequel Thomas De Bocht défendra les couleurs belges. "Il aura eu huit jours de plus pour s'acclimater. C'est déjà ça."