Emma Plasschaert: " Le plus beau moment de ma carrière, c'est celui où, alors que je venais d'être sacrée championne du monde à Aarhus au terme d'une semaine difficile, mon copain Matt ( Wearn, un navigateur australien, ndlr) m'a ramenée sur la terre ferme et m'a serrée dans ses bras. J'avais déjà vécu un très bon moment sur l'eau avec mon coach et la cérémonie protocolaire fut formidable également mais je n'oublierai jamais cette union des coeurs belgo-australienne, comme l'a écrit un journal.
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Emma Plasschaert: " Le plus beau moment de ma carrière, c'est celui où, alors que je venais d'être sacrée championne du monde à Aarhus au terme d'une semaine difficile, mon copain Matt ( Wearn, un navigateur australien, ndlr) m'a ramenée sur la terre ferme et m'a serrée dans ses bras. J'avais déjà vécu un très bon moment sur l'eau avec mon coach et la cérémonie protocolaire fut formidable également mais je n'oublierai jamais cette union des coeurs belgo-australienne, comme l'a écrit un journal. Je n'ai pas pleuré mais j'étais très émue, d'autant que Matt ne savait pas trop sur quel pied danser. D'un côté, il était super déçu d'avoir échoué à un point de la médaille d'or en catégorie Laser. De l'autre, il était très heureux pour moi car il savait combien j'avais souffert au niveau mental. Pas seulement cette semaine-là mais aussi au cours des mois et des années précédentes. Le contraste avec le championnat du monde 2017 à Medemblik était énorme. Là, je n'avais terminé que 17e, loin en dessous de mon niveau. J'étais au plus bas. À chaque fois, je n'étais pas présente aux grands rendez-vous, lors de la course aux médailles, alors que je m'étais bien battue lors des jours précédents. En cause : le stress, le doute, la peur de rater cette médaille qui était pourtant à portée de main." " Je pensais trop au classement, je regardais la place de mes adversaires et quand il y avait cinq bateaux entre nous, je paniquais. C'était contre-productif car, en principe, je ne réfléchis pas : je fonce, comme mon père. Je n'aime pas rester en place, je monte une armoire Ikea en moins de deux, sans même regarder le mode d'emploi. À force de trop m'occuper des résultats, je manquais de calme, je ne sentais plus bien la direction du vent, ma technique était moins bonne et je faisais des bêtises. C'est ainsi que les médailles s'éloignaient. Lors des championnats du monde à Medemblik, j'étais tellement stressée que j'ai commis des erreurs dès le départ, ce qui m'a valu deux drapeaux jaunes (des sanctions, ndlr) du jury. Le résultat de ces régates allait certes être annulé mais cela m'obligeait à faire un sans-faute, ce qui me stressait encore plus. Je me suis mise à penser à mon échec des championnats du monde 2015 ( 18e place, ndlr), à me dire : Ça ne va quand même pas recommencer ? Et finalement, j'ai terminé 17e. Tout me passait par la tête. Je me demandais quelles erreurs je commettais. Ce n'était pas un manque de volonté, on ne pouvait pas dire que je ne faisais pas tout pour y arriver. Je me demandais si j'étais réellement capable d'être championne du monde. Perfectionniste, je craignais de ne pas exploiter mon potentiel et de vivre ça comme un échec. Cette pression, que je me mettais moi-même, était là depuis le début de ma carrière. À 20 ans déjà, j'avais des crampes en vue du podium. Ça m'a fait rater beaucoup de médailles. C'est étrange car, à l'école, je n'ai jamais connu ça. Aux examens, à condition d'avoir bien étudié, j'étais beaucoup moins stressée que sur mon bateau. " " Le premier déclic s'est produit en mai dernier, avant les championnats d'Europe ( au cours desquels Plasschaert a décroché la médaille de bronze, ndlr). À l'époque, j'ai eu une conversation franche avec mon coach, Will van Bladel. Avant ça, j'étais persuadée de vivre à 100% pour mon sport mais je me surestimais. Je suivais certes scrupuleusement mon programme d'entraînement mais j'agissais comme un automate, sans me poser de questions. Will m'a fait comprendre que je devais avoir plus de sensations, ne pas être concentrée à 100 mais à 200 % lors de chaque entraînement - sur le bateau, à vélo, au fitness... Je devais faire attention à beaucoup de choses : la technique, le rythme cardiaque... Avant tout, je devais apprendre à mieux m'évaluer, à pouvoir décrire précisément tout ce que j'avais fait. Cela devait me permettre de voir dans quels domaines je pouvais progresser sans attendre que Will me le dise. Il pouvait m'aider mais c'était à moi d'exécuter. Désormais, je lui demande sans cesse à quoi servent les exercices qu'il me fait faire. En discutant davantage, en donnant mon ressenti, j'ai retiré plus de choses de ma collaboration avec le coach. Et plus de satisfaction lorsque je progressais, ce qui m'a rendue plus forte mentalement. C'est pourquoi j'ai décidé de mettre mes études d'ingénieur industriel entre parenthèses. En 2020, année olympique, je ne me consacrerai même qu'à la voile. Si je veux vraiment vivre pour mon sport, la combinaison avec les études n'est pas possible, surtout en raison des travaux pratiques. De plus, lorsque je m'entraîne dur, j'ai besoin de récupérer physiquement et mentalement, pas d'étudier. L'an dernier, j'aurais dû passer un seul examen. Mais pour obtenir mes points, il aurait fallu que je passe des jours et des nuits à mon bureau. J'ai donc fait l'impasse. Avant, j'aurais considéré ça comme un échec. Maintenant plus car je sais que la voile est prioritaire. J'aurai encore le temps de terminer mes études après Tokyo. " Le deuxième changement crucial, c'est que je ne pense plus aux résultats. Je le dois aux nombreux entretiens avec mon psychologue, Jef Brouwers. Et à mon copain, Matt, qui m'a transmis son état d'esprit typiquement australien : je travaille dur mais je relativise. Un moins bon résultat n'est pas la fin du monde, il y a des choses bien plus graves dans la vie. J'essaye donc de savourer au maximum les bons moments, comme cette embrassade avec Matt au championnat du monde. Il n'y a pas meilleure motivation, c'est beaucoup mieux que de se dire : je dois avoir une médaille. Désormais, la réussite ou l'échec de ma carrière ne sera qu'une question d'engagement. Si je fais tout pour y arriver - comme maintenant - je ne pourrai pas parler d'échec car je n'aurai rien à me reprocher. Je n'ai donc rien à craindre. Et si le doute revient, j'en parle avec mon coach, je lui dis que je suis nerveuse et il sait ce qu'il doit faire. Rien que le fait d'en parler diminue les effets négatifs du stress. Les doutes et l'angoisse disparus, je dois devenir plus bitch. Je ne suis pas très assertive, et encore moins dans la vie de tous les jours qu'en compétition. Sur le bateau, je peux dire ce que je pense et faire de mon nez. Si quelqu'un me gêne intentionnellement, je crie : What are you doing ! ? You are breaking the rules ! Don't try that again ! C'est nécessaire, sans quoi les autres pensent qu'ils peuvent vous marcher sur les pieds. Quand on se bat pour sa place, il faut forcer le respect. Marit Bouwmeester ( la championne olympique, ndlr) est une grande spécialiste en la matière. Elle est tellement agressive, tellement sûre d'elle et tellement bonne navigatrice que certaines ont peur d'elle. Je veux devenir comme elle, surtout depuis que je suis championne du monde. Je dois donner cette image et ne plus douter dans la course aux médailles : protester fermement auprès du jury si une adversaire enfreint les règles, afin qu'elle écope d'une pénalité, ça fait partie du jeu. Une course se joue parfois là-dessus. " " D'un autre côté, je ne dois pas trop m'occuper des autres non plus. Lors des championnats du monde, à Aarhus, la navigation était si difficile qu'il fallait d'abord se concentrer sur soi-même. Je l'ai fait et c'est en partie grâce à ça que j'ai décroché le titre. La concentration a toujours été mon point fort. Dans un sport où il faut être capable de prendre des décisions en quelques secondes, ça compte. Mais il ne faut pas confondre la concentration, qui est un état d'esprit, avec l'attention qu'on porte aux détails spécifiques comme le vent, le courant... Tout l'art consiste à savoir quand il faut tenir compte de ces facteurs. L'expérience compte beaucoup : la connaissance, les sensations, ça ne vient qu'avec les années. C'est pourquoi il est rare que des navigatrices de vingt ans remportent de grands championnats. À 24 ans, je suis même relativement jeune. Il est aussi très important de pouvoir se changer les idées lorsque le départ est reporté, en raison du manque de vent par exemple. C'est quelque chose que j'ai dû apprendre. Avant, quand on devait attendre trop longtemps, je faisais toujours une mauvaise course. J'aime planifier, je sais toujours ce que je vais faire le lendemain, heure par heure. À la maison, je note tout. Pareil pour les études : je ne peux étudier que des résumés. Pour une sportive de haut niveau, c'est un avantage, même dans un sport où il est difficile de déterminer les horaires avec précision. Si le reste est bien planifié, je suis rassurée. Il ne me reste plus qu'à attendre sans perdre trop d'énergie mentale. Avant, je continuais à penser à la course et j'allais voir toutes les cinq minutes si le vent s'était levé. Maintenant, c'est mon coach qui y va tandis que je vais boire un café, me promener ou que je consulte mon GSM. Mais bien entendu, je reste en alerte car il faut pouvoir se reconcentrer immédiatement. " " Désormais, juste avant le départ, quand nous sommes déjà sur l'eau - souvent un moment stressant - je fais un petit exercice : je vois, j'entends, je sens. À deux ou trois reprises, je me répète ce que je vois (ma voile, par exemple), ce que j'entends (le bruit de l'eau) et ce que je sens (le vent sur mon visage). Une fois le départ donné, je suis directement dans la course, comme au championnat du monde. Avec ce nouvel état d'esprit, je n'ai plus jamais paniqué. Même dans la course aux médailles, j'exécute mon plan à la perfection : je reste le plus près possible de celle qui me suit immédiatement. Au championnat du monde, c'était Marit Bouwmeester. Avant le départ, je me suis même dit : Marit a souvent fait la différence sur la fin mais cette fois, ce ne sera pas le cas, laisse-la venir. Finalement, elle a terminé quatrième de la course aux médailles et moi, cinquième. C'était assez pour être championne du monde. Evi Van Acker a beaucoup influencé ma carrière. Grâce à elle, j'ai pu m'entraîner avec une championne, ce qui m'a permis d'apprendre plus rapidement que les autres sur les plans technique et tactique. De plus, j'ai pu progresser dans l'ombre, même si c'était aussi un frein. Surtout avant les Jeux de Rio, où la Belgique ne pouvait envoyer qu'une navigatrice. Je savais que ce serait sans doute Evi, en fonction de son expérience et de son palmarès. Dès lors, je me suis dit que, quoi que je fasse, ça ne servirait à rien. Puis elle a arrêté et je me suis retrouvée au premier plan. Là, j'ai compris que j'allais devoir me battre encore plus. De plus, j'étais prête à reprendre le flambeau, je ne voulais plus me cacher derrière Evi. C'est aussi elle qui m'a appris à relativiser, à ne pas avoir trop de choses en tête. Evi vivait tellement pour son sport que, parfois, elle se tracassait trop. Elle se sentait obligée de ramener une médaille pour la Belgique. " " Moi, je me suis juré de ne pas me laisser envahir par cette pression. Vous ne m'entendrez pas dire que je veux être championne olympique ou au moins monter sur le podium à Tokyo. Si quelqu'un l'écrit, ça ne fera qu'ajouter du stress. Surtout en voile où, en raison de la météo, de la concurrence ou du matériel, on n'a jamais vraiment toutes les cartes en main, même si on est très fort. Les gens se disent que, quand on a été championne du monde, il est logique qu'on soit aussi championne olympique mais ça ne marche pas comme ça. Les médias peuvent donc dire ce qu'ils veulent : aux championnats du monde 2019 et à Tokyo - ce sera ma première participation olympique et, rien que ça, c'est un stress supplémentaire - mon seul objectif sera de donner le meilleur de moi-même, que je termine première ou quatrième, voire que je sois éliminée avant la course aux médailles. La seule chose que je veux, c'est pouvoir me dire que j'ai tout donné. "