Mikaela Shiffrin a 25 ans et a déjà tout gagné en ski. Elle est devenue championne du monde à cinq reprises, est double championne olympique et a gagné trois Coupes du monde. C'est simple, personne n'a fait mieux. L'Américaine est capable de tout, tant elle maîtrise toutes les disciplines, de la descente au slalom. Il y a des années, on la qualifiait de prodige. Shiffrin, elle, attribue ses succès à son travail. Petite, elle passait des heures sur la piste de ski de Vail, dans le Colorado.
...

Mikaela Shiffrin a 25 ans et a déjà tout gagné en ski. Elle est devenue championne du monde à cinq reprises, est double championne olympique et a gagné trois Coupes du monde. C'est simple, personne n'a fait mieux. L'Américaine est capable de tout, tant elle maîtrise toutes les disciplines, de la descente au slalom. Il y a des années, on la qualifiait de prodige. Shiffrin, elle, attribue ses succès à son travail. Petite, elle passait des heures sur la piste de ski de Vail, dans le Colorado. Mikaela apprend à skier grâce à ses parents. Son père Jeff, un anesthésiste, est convaincu qu'il faut 10.000 heures d'entraînement pour se perfectionner dans un sport. Dès son plus jeune âge, sa mère Eileen, une infirmière, lui apprend à adopter la meilleure position sur les skis: les mains en avant, genoux fléchis. Plus tard, Eileen s'érige en critique. Elle continue à voyager avec sa fille, dont elle partage la chambre d'hôtel. Elle étudie pendant des heures les vidéos de chaque épreuve. "Je n'éprouve pareille confiance envers personne d'autre", déclare Shiffrin. Ce bonheur familial prend fin brutalement l'année dernière. Le père de Shiffrin, qu'elle adulait, meurt subitement, à 65 ans. L'homme est victime d'une chute à son domicile et s'occasionne une grave plaie à la tête. Shiffrin et sa mère, qui sont alors en Europe, ont juste le temps de revenir pour lui faire leurs adieux. Mikaela met un terme immédiat à sa saison, avant d'ensuite réintégrer le circuit, mais la pandémie la contraint finalement à tirer un trait sur ses projets. En fin d'année dernière, on retrouve Mikaela Shiffrin, par vidéo-conférence, depuis un appartement en Autriche. Elle évoque la pire année de sa vie. Elle parle comme elle skie: de façon directe. Il n'en ira pas autrement pendant le Mondial de ski alpin, qui se déroule du 8 au 21 février, pas plus que le 12 janvier, à Flachau, en Autriche, quand elle remporte sa première victoire en slalom en plus d'un an. Tu as passé une année très pénible. Comment as-tu surmonté le décès de ton père? MIKAELA SHIFFRIN: C'est comme si on m'avait poignardée. Je n'avais qu'une envie: m'enfermer dans ma chambre et ne plus en sortir. Je ne pensais pas pouvoir endurer longtemps cette souffrance. Tu t'es retirée un moment du ski et à ton retour, la pandémie a interrompu la saison. Tu as envisagé d'arrêter? SHIFFRIN: Arrêter n'est pas le terme adéquat. J'ai seulement souhaité prendre mes distances, un moment, parce que j'ai ressenti la mort de mon père comme la fin de ma carrière. Il n'allait plus être au bord de la piste pour suivre mes compétitions. Cette pensée était horrible. Pourquoi as-tu alors décidé de continuer? SHIFFRIN: J'ai réalisé que je ne pouvais pas compromettre mon avenir à cause du pire événement de mon existence. Ça n'aurait pas été fair-play, ni envers moi-même ni envers mon père. J'aime le ski. Je devais accorder une chance à mon sport. Ton père n'aurait pas voulu que tu abandonnes non plus. SHIFFRIN: Probablement pas. Il me répétait toujours que je devais être heureuse d'avoir trouvé une activité dans laquelle j'étais douée et que je devais en retirer le maximum. Dans les bons jours, il n'y a rien de plus beau que de dévaler une piste de ski. Et dans les moins bons jours? SHIFFRIN: J'ai du mal à sortir de mon lit. Qui t'a soutenue durant cette période difficile? SHIFFRIN: Ma mère, avant tout. Nous parlons de tout. La perte de mon père nous a rapprochées encore un peu plus. Et sinon: Sheryl Sandberg. La COO de Facebook? Comment? SHIFFRIN: En 2015, Sheryl a perdu son mari, victime d'une crise cardiaque. Elle a écrit un livre sur cette période difficile. Un jour, elle m'a téléphoné pour me conseiller de le lire, affirmant que je me sentirais mieux après. De fait, son livre m'a rendu espoir. Tu as parlé du décès de ton père avec une grande franchise, y compris sur les réseaux sociaux. Était-ce une manière de gérer ton chagrin? SHIFFRIN: En parler m'a fait du bien. On m'a posé des questions sur le décès de mon père et j'ai décidé d'y répondre. Naturellement, je ne veux pas entrer dans les détails, surtout pas ceux qui concernent mes émotions, mais j'ai pensé que cette ouverture pourrait peut-être aider d'autres personnes qui traversent des situations comparables. Tu as dit que tu avais acquis plus de résistance. SHIFFRIN: J'ai toujours cru que ce mot était le synonyme de force, mais en fait, il décrit la manière dont on peut refaire surface quand on est faible. En mars, tu as lancé un appel à tes abonnés sur Instagram, pour leur demander de se conformer aux règles sanitaires afin d'endiguer la pandémie. Dans une chanson que tu as toi-même composée, tu remercies le personnel soignant. C'est un engagement qu'on ne te connaissait pas. Comment t'en est venue l'idée? SHIFFRIN: La santé joue un rôle très important dans ma famille. Ma mère est infirmière, mon père était médecin. Une des dernières paroles qu'il a adressées à ma mère et moi était de prendre le virus très au sérieux. Il avait raison. Je trouve irresponsables les gens qui ne portent pas de masque et ne s'isolent pas, mettant ainsi les autres en danger. Pendant les protestations Black Lives Matter, tu t'es opposée au racisme et aux violences policières sur les réseaux sociaux. Est-ce ta nouvelle vocation? SHIFFRIN: Je ne suis pas une activiste, mais à ce moment-là, j'ai éprouvé l'envie de dire quelque chose. Beaucoup de gens pensent que le racisme a disparu de la société américaine, simplement parce qu'ils n'y sont pas confrontés dans leur environnement. Tout ce que je voulais dire, c'est: "Regardez ce qu'il se passe, tirez-en des leçons et prenez vos responsabilités sociales au sérieux". Ton père n'était pas seulement ton mentor, il était aussi ton manager. Dans quelle mesure t'a-t-il soulagée de tout ce travail? SHIFFRIN: Il se chargeait de la planification des voyages et des finances. Nous devons organiser nous-mêmes le voyage en Europe pour la Coupe du monde et c'est très stressant. Je réalise maintenant l'ampleur de son travail, les efforts qu'il faisait pour que je puisse me concentrer sur le ski. Ta grand-mère est décédée en 2019, ton père est mort l'année dernière. Ces pertes ont-elles modifié ton regard sur la vie? SHIFFRIN: J'ai compris que tout n'était pas évident. J'essaie de consacrer plus de temps aux personnes qui me sont chères. Ce n'est pas facile. La perte de mon père m'emplit de colère. Tu as déclaré que tu n'aurais pas participé à la Coupe du monde en cours sans ta mère. SHIFFRIN: C'est elle qui m'a appris à skier. Elle me connaît comme personne d'autre et m'accompagne sans cesse. Sans son soutien et ses conseils, il me manquerait quelque chose. Fin novembre, tu as terminé deuxième du slalom de Levi, en Finlande, et à la mi-décembre, tu as remporté le slalom géant de Courchevel. Les tragédies qui ont frappé ta famille n'ont pas eu d'impact sur tes performances. Comment y es-tu parvenue? SHIFFRIN: Je me le demande parfois. Peut-être parce que je suis capable de me concentrer sur les compétitions, physiquement et mentalement. Avant chaque départ, j'essaie de ne penser qu'à l'épreuve et je me coupe du monde extérieur et de tout ce qu'il se passe autour de moi. En fait, ce processus débute plusieurs jours avant chaque compétition. Mes parents m'ont enseigné cette approche. Que fais-tu avant tes compétitions? SHIFFRIN: Je lis des livres et je fais des mots croisés avec ma mère. Ou j'écoute de la musique: Christina Aguilera, Imagine Dragons. Ça me met dans l'ambiance. Tuer le temps avant une compétition n'est pas évident, mais je résiste facilement aux tentations. Par exemple? SHIFFRIN: Aller au restaurant avec des amis, m'amuser. Je préfère me coucher tôt. Ça paraît très monotone. SHIFFRIN: C'est possible, mais ça m'aide à être prête au bon moment. Tu es actuellement troisième au classement de la Coupe du monde. Les victoires et les records sont-ils devenus moins importants au fil des années? SHIFFRIN: Je ne pense jamais aux records. Pendant une épreuve, je ne pense même pas à la victoire. Je veux skier parfaitement, négocier les virages comme il le faut et être aussi rapide qu'avant. C'est dans ces éléments que je puise ma motivation. Si j'y parviens, le reste suit. Pendant la saison 2018-2019, tu as gagné 900.000 euros de primes. Ajoutés à cette somme, les contrats de sponsoring font de toi une des sportives les mieux payées du monde, alors que d'autres peuvent à peine vivre de leur sport. Tout le monde ne reçoit pas les mêmes chances. SHIFFRIN: C'est exact. C'est pour ça que pendant la pandémie, j'ai mis sur pied un fonds d'aide pour les pratiquants américains de sports d'hiver, au nom de mon père. Je sais que certains sont obligés de travailler dans l'horeca le soir pour pouvoir s'adonner au ski.