Dans cet article:

  1. On connaît la chanson (et 7 playlists maison)
  2. Le coin lecture (Courir, de Jean Echenoz)
  3. Travaux pratiques

ON CONNAÎT LA CHANSON

N'importe quel coureur régulier et un peu honnête vous le dira, ce n'est pas toujours avec gaieté de coeur qu'il enfile son costume d'athlète. Les bonnes raisons de brosser une séance sont nombreuses: batteries à plat, agenda trop chargé, météo infecte ou, plus grave, gros coup de mou qui sape toute volonté de se-faire-du-bien-en-se-faisant-mal, ce que Murakami appelle le blues du joggeur.

Dans ces moments où l'envie se défile, il faut ruser. Certains choisissent par exemple de courir en tandem ou en groupe. Le fardeau paraît moins lourd quand il est partagé. Même si du coup, on doit faire une croix sur ce colloque singulier avec soi-même qui est l'un des petits bonheurs collatéraux de ce passe-temps éprouvant.

On peut aussi décider de s'accorder un break à durée bien déterminée quand l'apathie s'accroche à vos baskets. Une manière de faire retomber la pression avant qu'il ne soit trop tard, avant que le ressort ne soit définitivement hors... course. Problème: comme me le faisait remarquer un copain qui a quelques colonies de fourmis dans les jambes et qui venait de s'imposer une semaine de repos forcé, le plus difficile pour l'accro n'est pas de courir mais de ne pas courir. Entre sentiment de culpabilité, sensation de manque et montée en flèche de l'irritabilité, le remède est parfois pire que le mal.

Le traitement le plus répandu et le plus simple contre le virus de la démotivation, c'est encore la thérapie musicale. Si l'on en croit ce psychologue de la Brunel University de Londres, le Dr Karageorghis, dont les playlists ont servi à doper -en toute légalité- les athlètes américains avant les JO de Londres, la musique n'est pas simplement un placebo, c'est de la nitroglycérine qu'on verse dans le moteur. "Elle fait ressortir les aspects positifs de l'humeur comme la vigueur et l'excitation", affirme le chercheur, tout en réduisant "les aspects négatifs comme la tension et la fatigue". Un coup de pied au derrière indolore donc. Voilà sans doute pourquoi on croise autant de coureurs coiffés d'écouteurs . Perso, c'est une fois sur deux. J'aime me rincer les oreilles à grandes eaux sonores. Mais je préfère parfois, en particulier quand je mets le cap sur la forêt de Soignes, écouter le concerto des oiseaux et le murmure des arbres. Une autre forme de musique...

Laurent Raphaël, Maxence Dedry
Laurent Raphaël © Maxence Dedry

Reste la question épineuse du choix des munitions. Pas sûr qu'un slow du crispant James Blunt fouette les mollets. Bien sûr, il existe autant de playlists idéales qu'il y a de coureurs. Mais pour que la sauce prenne, il faut impérativement trouver le bon dosage entre ses goûts musicaux et ses objectifs sportifs -du simple footing à la séance de fractionnés qui retourne les sens et l'estomac. Plus on travaille la résistance, plus les morceaux devront envoyer du bois. Un copier-coller de ses titres habituels est par exemple une fausse bonne idée. Quand Arcade Fire sonne la charge de la cavalerie avec Ready to start, pas de souci, les jambes vont battre la mesure, mais si on enchaîne sur une ballade mélancolique low tempo, au hasard Nantes de Beirut, autant enfiler des chaussures de ski, on ira plus vite.

Ceux qui n'arrivent pas à se décider peuvent toujours se rabattre sur les compilations sur mesure. Il y en a pour tous les goûts. A commencer par les pires, comme ces infâmes ragoûts de beats surgelés réglés sur 160, 170 ou 180 bpm. A part les candidats à l'infarctus, on ne voit pas qui pourrait trouver là le début d'un encouragement... Nike, qui n'est jamais le dernier pour surfer sur la vague de la coolitude, a été plus malin en confiant à quelques cadors du rythme, comme De La soul ou Simian Mobile Disco, le soin de mettre en boîte des tracks conçus spécialement pour les joggeurs. L'album 45:33 (allusion aux deux supports vinyles et non à la durée de l'album qui fait exactement 46'05'') de LCD Soundsystem, lui aussi estampillé Nike+, est par exemple un vrai tapis roulant. Les autres marques se contentent de compiles plus ou moins inspirées. Sur celle de New Balance, on trouve ainsi un peu de tout, du Calvin Harris comme du RUN-DMC ou du Britney Spears.

Hors de ces sentiers balisés, on évite d'ailleurs rarement les gros clichés. A la première place du hit-parade des chansons les plus motivantes établi par Spotify sur base d'un sondage auprès de ses abonnés, devinez qui on trouve? Eye of the tiger. Bon dieu! Du lourd. Du très lourd même, qu'on imaginait plus brasser l'air des salles de muscu de province que comme métronome des adeptes du mouvement accéléré. Le commun des coureurs semble d'ailleurs s'en remettre largement aux morceaux qui tachent, le hit-parade faisant la part belle à Queen, à Bruce Springsteen (Born to run of course), à AC/DC ou à, beurk, Bon Jovi.

Heureusement, on n'est pas obligé de se faire saigner les oreilles pour galoper. En toute subjectivité, voici ainsi quelques playlists du cru qui vous mettront le feu aux fesses sans vous cramer la cervelle. J'ai mis à contribution mes petits camarades de Focus pour balayer extra large, du rock indé au hip-hop en passant par l'électro. C'est cadeau. Piochez, soustrayez, mélangez, rabotez... L'important, c'est d'avancer!

La playlist tout-terrain de Laurent Raphaël

La playlist électro de Laurent Hoebrechts

La playlist rock indé de Julien Broquet

Les playlists thématiques de DJ Kwak

Reggae

  • Bob Marley & The Wailers: Songs of Freedom
  • V/A: 100% dynamite, 200% Dynamite
  • V/A: Studio One ska
  • V/A: Studio One Dancehall
  • V/A: Studio One Ironsides
  • V/A: Studio One Rockers

Hip Hop

  • J Dilla: Donuts (tout l'album!!!)
  • Public Enemy: It takes a nation of million to hold us back (tout l'album)
  • The Pharcyde: Bizarre ride II The Pharcyde
  • A Tribe Called Quest: The Low End Theory / Midnight marauders
  • De La Soul: Stakes is high / 3 Feet high and rising / De La Soul is dead /
  • Common: Like water for chocolate /
  • EPMD: Business never personal / Business as usual / Unfinished business
  • Beastie Boys: Paul's boutique / Ill communication
  • De Puta Madre: une ball dans la tête

Punk / Metal / Hardcore / Rock

  • Bad Brains: Rock for light
  • Slayer: World Painted blood / South of Heaven / Reign in blood / Decade of agression (live)
  • Motorhead: live at Hammersmith (live)
  • QOTSA: Songs for the deaf

Bass & Dubstep:

  • Silkie: City limits (Vol 1-4 et 6-8)
  • Africa Hitech: 93 million stories
  • Horsepower Productions: Quest for the sonic bounty
  • Benga: Diary of an afro warrior
  • Mala: Return to space

LE COIN LECTURE

Courir, de Jean Echenoz, Les éditions de Minuit, 142 pages.

En 2008, Jean Echenoz, auteur français doublement palmé (Médicis en 83 pour Cherokee et Goncourt en 99 pour Je m'en vais), publiait un petit livre jubilatoire troussant le portrait fictif mais où tout est vrai de l'une des plus grandes légendes de l'athlétisme mondial: Emile Zatopek. Difficile de rêver personnage plus romanesque, son incroyable chevauchée sportive ayant pour théâtre une époque, les années 40, 50 et 60, où la grande Histoire s'en mêle souvent pour orienter, à la hausse ou à la baisse, le cours des actions personnelles.

Tout commence en Moravie, province tchèque dont l'Allemagne nazie ne va faire qu'une bouchée en 1939. Une sorte de répétition générale avant de passer aux choses sérieuses. Emile, qui habite une ville industrielle de cette région, n'a que dix-sept ans, c'est "un grand garçon blond au visage en triangle, assez beau, assez calme et qui sourit tout le temps, et l'on voit alors ses grandes dents". Il est interne à l'école professionnelle et petite main dans l'usine de chaussures Bata, et suit en plus des cours du soir de chimie. Il se verrait en effet bien ingénieur.

Rien ne le prédestinait donc à se retrouver sur les pistes. D'autant qu'"il a horreur du sport". Il tient cette aversion pour l'activité physique de son père. "La course à pied, par exemple, c'est vraiment ce qu'on fait de mieux dans le genre: non seulement ça ne sert strictement à rien, fait observer le père d'Emile, mais ça entraîne en plus des ressemelages surnuméraires qui ne font qu'obérer le budget de la famille."

C'est donc de mauvaise grâce qu'il participe à un cross de neuf kilomètres organisé par l'envahisseur. Face à une sélection "allemande athlétique, élancée, arrogante", la bande de Tchèques faméliques et dépenaillés fait pitié à voir. Garçon consciencieux, Emile donne tout ce qu'il a dans le ventre même s'il préfèrerait être ailleurs. Résultat: il termine deuxième. Outre ses qualités naturelles, c'est son style peu académique qui frappe les observateurs, parmi eux un entraîneur d'un club local. "Tu cours bizarrement mais tu cours pas si mal", lui dit-il, avant de le convaincre -difficilement- de venir s'entraîner. Contre toute attente, Emile va finir par y trouver du plaisir. Il devient même accro.

On peut le voir galoper sur les routes en plein hiver quand les autres se reposent. Le jeune homme est du genre stakhanoviste. Il teste sans cesse ses limites, n'hésitant pas à expérimenter jusqu'à l'évanouissement toutes sortes de techniques qui pourraient améliorer, ou non, son endurance.

Son premier coup d'éclat aura lieu lors d'un championnat régional. Inconnu au bataillon, il surclasse ses adversaires, se payant même le luxe de passer la surmultipliée dans les deux cents derniers mètres, chose inconcevable à l'époque où l'on court sur un tempo fixe du début à la fin. Il vient tout simplement d'inventer le sprint final. Cette victoire marque le début d'une carrière phénoménale qui va le voir détenir au même moment neuf records du monde!, soit toutes les déclinaisons au-dessus du 5000 mètres. Il est ainsi le premier homme à boucler le tour d'horloge à une moyenne supérieure à 20 km/h. Sa distance de prédilection reste toutefois le 10.000 mètres où il est tout simplement imbattable pendant une bonne décennie.

Marié entretemps à une lanceuse de javelot, il devient rapidement une gloire nationale. La "Locomotive tchèque" est lancée et personne ne peut la rattraper. Son style laborieux devient sa signature. "Emile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir."

Il faudra la chape de plomb communiste qui s'abat sur son pays pour le couper dans son élan. Le gouvernement souffle le chaud et le froid. D'un côté il en fait un outil de propagande pour célébrer l'homme du peuple, de l'autre il s'inquiète de cette déification bourgeoise, et redoute surtout que le héros de la nation ne se fasse la malle lors d'une compétition internationale. Du coup, Emile n'est autorisé à aller courir à l'étranger qu'au compte-gouttes. Et principalement dans des pays amis. On le verra surtout à Berlin, Oslo, Helsinki, Moscou, au Brésil aussi ou encore au cross de L'Humanité à Paris. Mais une fois seulement à Bruxelles. Le militaire qu'il est devenu s'en accommode (mais a-t-il vraiment le choix?), la rareté de ses apparitions rendant ses exploits encore plus marquants. Mais alimentant aussi les rumeurs les plus folles sur sa santé et sa retraite. Plusieurs fois mis sur la touche, il reviendra de plus belle, notamment sur marathon. Ce n'est que dans les années 60 qu'il connaîtra le goût amer de la défaite et des places d'honneur. Sans perdre toutefois son sourire ni sa frénésie légendaire. Une période de décongélation politique sous l'ère Dubcek dont il se fera l'étendard, ce qu'il paiera cher lors de la reprise en mains par Moscou en 68: il est expédié dans une mine d'uranium. Le poids de l'Histoire l'a englouti.

Un sujet taillé sur mesure pour Jean Echenoz, auteur de l'étincelant Ravel. Sur un ton complice graissé à l'empathie, cet orfèvre du verbe donne à cette vraie fausse biographie des accents picaresques irrésistibles. Vif, fluide, aérien et en même temps métaphysique dans la friction entre un destin singulier et le cours de l'Histoire qu'il met en scène, Courir balade le lecteur sur la crête d'une existence hors norme, ballotée entre moments d'allégresse et rebuffades idéologiquement assistées. De la célébrité non désirée à l'évincement brutal, le destin de Zatopek est cousu dans une étoffe dont on fait les légendes. Qu'on soit amateur de sport ou pas, on ne peut que succomber au charme palpitant de ce roman qui ne manque pas de souffle.

TRAVAUX PRATIQUES

A j-71 , le programme commence à se corser. D'autant que je joue sur deux fronts: celui de la résistance et celui de l'endurance. Intervalles d'un côté, séance longue de l'autre. Du coup, mon compteur s'affole. Mais heureusement, jusqu'ici, pas de pépin physique majeur à déplorer. J'ai avalé mes 60 km hebdomadaires sans (trop) faire la grimace. Seules séquelles de cette semaine à haute intensité: quelques contractures dans les mollets. Autant dire rien du tout.

L'apéro, samedi dernier, était copieux. Après un échauffement de 15' et un galop léger de 30', je me suis mis en tête d'enfiler quelques 300 mètres . Mon compagnon de route n'avait rien contre. Mais après déjà trois quarts d'heure d'effort, c'est une mauvaise idée de se lancer dans des sprints à rallonge. On n'a pas pu résister, l'appel du printemps naissant, et puis il y avait cette piste qui nous narguait depuis pas mal de tours. Résultat: au 7e passage , ma respiration sifflait comme une vieille chaudière encrassée. Il était temps d'abréger mes souffrances et de terminer par 10 minutes au petit trot pour me ramener à la vie.

Laurent Raphaël, Maxence Dedry
Laurent Raphaël © Maxence Dedry

Place ensuite à l'entrée, dès le lendemain. Là encore, du costaud: 21 km à un rythme de sénateur pressé (1h37 à l'arrivée), en partie en milieu urbain, en partie sur l'anneau du Bois de la Cambre. C'était la sortie longue du planning. Je compte rempiler sur cette distance une fois par semaine et même y ajouter deux kilomètres chaque fois d'ici quinze jours pour arriver à 30 bornes le 22 mars, soit un mois avant mon rendez-vous londonien. Il sera alors temps de commencer à lever le pied pour ne pas arriver sur les genoux à Greenwich Park, point de départ du Virgin Money London Marathon.

Après un jour de diète, je m'offre un entremets. La seule séance sage du programme: une heure à 70 % de la fréquence cardiaque maximale. Une formalité, sauf que je dois souvent tempérer mes ardeurs. C'est un peu mon assurance-vie puisqu'il est désormais établi (jusqu'à la prochaine étude?) que l'activité sportive n'est bénéfique pour la santé que si elle est pratiquée avec modération, et maximum trois fois par semaine.

Et pour finir en beauté, le dessert, prévu jeudi. Je le redoutais un peu. J'allais devoir engloutir une sacrée pièce montée: 2 séries de 6 fois 1 minutes à plein régime, avec 30'' seulement de récupération entre chaque bord, et 3 minutes entre les deux séries. J'ai tenu la rampe jusqu'au bout, même si j'ai dû un peu tricher sur la récupération pour attraper le dernier wagon. Comme je l'ai déjà dit, ce n'est pas l'exercice que je préfère mais il est indispensable pour débrider le moteur, pour augmenter sa tolérance à la douleur et reculer le seuil de production des lactates, l'ennemi numéro un du coureur de fond. Bref, on se fait souffrir pour pouvoir... moins souffrir. Logique.

Suite au prochain épisode.

Dans ces moments où l'envie se défile, il faut ruser. Certains choisissent par exemple de courir en tandem ou en groupe. Le fardeau paraît moins lourd quand il est partagé. Même si du coup, on doit faire une croix sur ce colloque singulier avec soi-même qui est l'un des petits bonheurs collatéraux de ce passe-temps éprouvant. On peut aussi décider de s'accorder un break à durée bien déterminée quand l'apathie s'accroche à vos baskets. Une manière de faire retomber la pression avant qu'il ne soit trop tard, avant que le ressort ne soit définitivement hors... course. Problème: comme me le faisait remarquer un copain qui a quelques colonies de fourmis dans les jambes et qui venait de s'imposer une semaine de repos forcé, le plus difficile pour l'accro n'est pas de courir mais de ne pas courir. Entre sentiment de culpabilité, sensation de manque et montée en flèche de l'irritabilité, le remède est parfois pire que le mal.Le traitement le plus répandu et le plus simple contre le virus de la démotivation, c'est encore la thérapie musicale. Si l'on en croit ce psychologue de la Brunel University de Londres, le Dr Karageorghis, dont les playlists ont servi à doper -en toute légalité- les athlètes américains avant les JO de Londres, la musique n'est pas simplement un placebo, c'est de la nitroglycérine qu'on verse dans le moteur. "Elle fait ressortir les aspects positifs de l'humeur comme la vigueur et l'excitation", affirme le chercheur, tout en réduisant "les aspects négatifs comme la tension et la fatigue". Un coup de pied au derrière indolore donc. Voilà sans doute pourquoi on croise autant de coureurs coiffés d'écouteurs . Perso, c'est une fois sur deux. J'aime me rincer les oreilles à grandes eaux sonores. Mais je préfère parfois, en particulier quand je mets le cap sur la forêt de Soignes, écouter le concerto des oiseaux et le murmure des arbres. Une autre forme de musique... Reste la question épineuse du choix des munitions. Pas sûr qu'un slow du crispant James Blunt fouette les mollets. Bien sûr, il existe autant de playlists idéales qu'il y a de coureurs. Mais pour que la sauce prenne, il faut impérativement trouver le bon dosage entre ses goûts musicaux et ses objectifs sportifs -du simple footing à la séance de fractionnés qui retourne les sens et l'estomac. Plus on travaille la résistance, plus les morceaux devront envoyer du bois. Un copier-coller de ses titres habituels est par exemple une fausse bonne idée. Quand Arcade Fire sonne la charge de la cavalerie avec Ready to start, pas de souci, les jambes vont battre la mesure, mais si on enchaîne sur une ballade mélancolique low tempo, au hasard Nantes de Beirut, autant enfiler des chaussures de ski, on ira plus vite. Ceux qui n'arrivent pas à se décider peuvent toujours se rabattre sur les compilations sur mesure. Il y en a pour tous les goûts. A commencer par les pires, comme ces infâmes ragoûts de beats surgelés réglés sur 160, 170 ou 180 bpm. A part les candidats à l'infarctus, on ne voit pas qui pourrait trouver là le début d'un encouragement... Nike, qui n'est jamais le dernier pour surfer sur la vague de la coolitude, a été plus malin en confiant à quelques cadors du rythme, comme De La soul ou Simian Mobile Disco, le soin de mettre en boîte des tracks conçus spécialement pour les joggeurs. L'album 45:33 (allusion aux deux supports vinyles et non à la durée de l'album qui fait exactement 46'05'') de LCD Soundsystem, lui aussi estampillé Nike+, est par exemple un vrai tapis roulant. Les autres marques se contentent de compiles plus ou moins inspirées. Sur celle de New Balance, on trouve ainsi un peu de tout, du Calvin Harris comme du RUN-DMC ou du Britney Spears.Hors de ces sentiers balisés, on évite d'ailleurs rarement les gros clichés. A la première place du hit-parade des chansons les plus motivantes établi par Spotify sur base d'un sondage auprès de ses abonnés, devinez qui on trouve? Eye of the tiger. Bon dieu! Du lourd. Du très lourd même, qu'on imaginait plus brasser l'air des salles de muscu de province que comme métronome des adeptes du mouvement accéléré. Le commun des coureurs semble d'ailleurs s'en remettre largement aux morceaux qui tachent, le hit-parade faisant la part belle à Queen, à Bruce Springsteen (Born to run of course), à AC/DC ou à, beurk, Bon Jovi. Heureusement, on n'est pas obligé de se faire saigner les oreilles pour galoper. En toute subjectivité, voici ainsi quelques playlists du cru qui vous mettront le feu aux fesses sans vous cramer la cervelle. J'ai mis à contribution mes petits camarades de Focus pour balayer extra large, du rock indé au hip-hop en passant par l'électro. C'est cadeau. Piochez, soustrayez, mélangez, rabotez... L'important, c'est d'avancer!La playlist tout-terrain de Laurent RaphaëlLa playlist électro de Laurent HoebrechtsLa playlist rock indé de Julien BroquetLes playlists thématiques de DJ KwakCourir, de Jean Echenoz, Les éditions de Minuit, 142 pages.En 2008, Jean Echenoz, auteur français doublement palmé (Médicis en 83 pour Cherokee et Goncourt en 99 pour Je m'en vais), publiait un petit livre jubilatoire troussant le portrait fictif mais où tout est vrai de l'une des plus grandes légendes de l'athlétisme mondial: Emile Zatopek. Difficile de rêver personnage plus romanesque, son incroyable chevauchée sportive ayant pour théâtre une époque, les années 40, 50 et 60, où la grande Histoire s'en mêle souvent pour orienter, à la hausse ou à la baisse, le cours des actions personnelles. Tout commence en Moravie, province tchèque dont l'Allemagne nazie ne va faire qu'une bouchée en 1939. Une sorte de répétition générale avant de passer aux choses sérieuses. Emile, qui habite une ville industrielle de cette région, n'a que dix-sept ans, c'est "un grand garçon blond au visage en triangle, assez beau, assez calme et qui sourit tout le temps, et l'on voit alors ses grandes dents". Il est interne à l'école professionnelle et petite main dans l'usine de chaussures Bata, et suit en plus des cours du soir de chimie. Il se verrait en effet bien ingénieur. Rien ne le prédestinait donc à se retrouver sur les pistes. D'autant qu'"il a horreur du sport". Il tient cette aversion pour l'activité physique de son père. "La course à pied, par exemple, c'est vraiment ce qu'on fait de mieux dans le genre: non seulement ça ne sert strictement à rien, fait observer le père d'Emile, mais ça entraîne en plus des ressemelages surnuméraires qui ne font qu'obérer le budget de la famille." C'est donc de mauvaise grâce qu'il participe à un cross de neuf kilomètres organisé par l'envahisseur. Face à une sélection "allemande athlétique, élancée, arrogante", la bande de Tchèques faméliques et dépenaillés fait pitié à voir. Garçon consciencieux, Emile donne tout ce qu'il a dans le ventre même s'il préfèrerait être ailleurs. Résultat: il termine deuxième. Outre ses qualités naturelles, c'est son style peu académique qui frappe les observateurs, parmi eux un entraîneur d'un club local. "Tu cours bizarrement mais tu cours pas si mal", lui dit-il, avant de le convaincre -difficilement- de venir s'entraîner. Contre toute attente, Emile va finir par y trouver du plaisir. Il devient même accro.On peut le voir galoper sur les routes en plein hiver quand les autres se reposent. Le jeune homme est du genre stakhanoviste. Il teste sans cesse ses limites, n'hésitant pas à expérimenter jusqu'à l'évanouissement toutes sortes de techniques qui pourraient améliorer, ou non, son endurance. Son premier coup d'éclat aura lieu lors d'un championnat régional. Inconnu au bataillon, il surclasse ses adversaires, se payant même le luxe de passer la surmultipliée dans les deux cents derniers mètres, chose inconcevable à l'époque où l'on court sur un tempo fixe du début à la fin. Il vient tout simplement d'inventer le sprint final. Cette victoire marque le début d'une carrière phénoménale qui va le voir détenir au même moment neuf records du monde!, soit toutes les déclinaisons au-dessus du 5000 mètres. Il est ainsi le premier homme à boucler le tour d'horloge à une moyenne supérieure à 20 km/h. Sa distance de prédilection reste toutefois le 10.000 mètres où il est tout simplement imbattable pendant une bonne décennie.Marié entretemps à une lanceuse de javelot, il devient rapidement une gloire nationale. La "Locomotive tchèque" est lancée et personne ne peut la rattraper. Son style laborieux devient sa signature. "Emile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir."Il faudra la chape de plomb communiste qui s'abat sur son pays pour le couper dans son élan. Le gouvernement souffle le chaud et le froid. D'un côté il en fait un outil de propagande pour célébrer l'homme du peuple, de l'autre il s'inquiète de cette déification bourgeoise, et redoute surtout que le héros de la nation ne se fasse la malle lors d'une compétition internationale. Du coup, Emile n'est autorisé à aller courir à l'étranger qu'au compte-gouttes. Et principalement dans des pays amis. On le verra surtout à Berlin, Oslo, Helsinki, Moscou, au Brésil aussi ou encore au cross de L'Humanité à Paris. Mais une fois seulement à Bruxelles. Le militaire qu'il est devenu s'en accommode (mais a-t-il vraiment le choix?), la rareté de ses apparitions rendant ses exploits encore plus marquants. Mais alimentant aussi les rumeurs les plus folles sur sa santé et sa retraite. Plusieurs fois mis sur la touche, il reviendra de plus belle, notamment sur marathon. Ce n'est que dans les années 60 qu'il connaîtra le goût amer de la défaite et des places d'honneur. Sans perdre toutefois son sourire ni sa frénésie légendaire. Une période de décongélation politique sous l'ère Dubcek dont il se fera l'étendard, ce qu'il paiera cher lors de la reprise en mains par Moscou en 68: il est expédié dans une mine d'uranium. Le poids de l'Histoire l'a englouti. Un sujet taillé sur mesure pour Jean Echenoz, auteur de l'étincelant Ravel. Sur un ton complice graissé à l'empathie, cet orfèvre du verbe donne à cette vraie fausse biographie des accents picaresques irrésistibles. Vif, fluide, aérien et en même temps métaphysique dans la friction entre un destin singulier et le cours de l'Histoire qu'il met en scène, Courir balade le lecteur sur la crête d'une existence hors norme, ballotée entre moments d'allégresse et rebuffades idéologiquement assistées. De la célébrité non désirée à l'évincement brutal, le destin de Zatopek est cousu dans une étoffe dont on fait les légendes. Qu'on soit amateur de sport ou pas, on ne peut que succomber au charme palpitant de ce roman qui ne manque pas de souffle. A j-71 , le programme commence à se corser. D'autant que je joue sur deux fronts: celui de la résistance et celui de l'endurance. Intervalles d'un côté, séance longue de l'autre. Du coup, mon compteur s'affole. Mais heureusement, jusqu'ici, pas de pépin physique majeur à déplorer. J'ai avalé mes 60 km hebdomadaires sans (trop) faire la grimace. Seules séquelles de cette semaine à haute intensité: quelques contractures dans les mollets. Autant dire rien du tout.L'apéro, samedi dernier, était copieux. Après un échauffement de 15' et un galop léger de 30', je me suis mis en tête d'enfiler quelques 300 mètres . Mon compagnon de route n'avait rien contre. Mais après déjà trois quarts d'heure d'effort, c'est une mauvaise idée de se lancer dans des sprints à rallonge. On n'a pas pu résister, l'appel du printemps naissant, et puis il y avait cette piste qui nous narguait depuis pas mal de tours. Résultat: au 7e passage , ma respiration sifflait comme une vieille chaudière encrassée. Il était temps d'abréger mes souffrances et de terminer par 10 minutes au petit trot pour me ramener à la vie. Place ensuite à l'entrée, dès le lendemain. Là encore, du costaud: 21 km à un rythme de sénateur pressé (1h37 à l'arrivée), en partie en milieu urbain, en partie sur l'anneau du Bois de la Cambre. C'était la sortie longue du planning. Je compte rempiler sur cette distance une fois par semaine et même y ajouter deux kilomètres chaque fois d'ici quinze jours pour arriver à 30 bornes le 22 mars, soit un mois avant mon rendez-vous londonien. Il sera alors temps de commencer à lever le pied pour ne pas arriver sur les genoux à Greenwich Park, point de départ du Virgin Money London Marathon. Après un jour de diète, je m'offre un entremets. La seule séance sage du programme: une heure à 70 % de la fréquence cardiaque maximale. Une formalité, sauf que je dois souvent tempérer mes ardeurs. C'est un peu mon assurance-vie puisqu'il est désormais établi (jusqu'à la prochaine étude?) que l'activité sportive n'est bénéfique pour la santé que si elle est pratiquée avec modération, et maximum trois fois par semaine. Et pour finir en beauté, le dessert, prévu jeudi. Je le redoutais un peu. J'allais devoir engloutir une sacrée pièce montée: 2 séries de 6 fois 1 minutes à plein régime, avec 30'' seulement de récupération entre chaque bord, et 3 minutes entre les deux séries. J'ai tenu la rampe jusqu'au bout, même si j'ai dû un peu tricher sur la récupération pour attraper le dernier wagon. Comme je l'ai déjà dit, ce n'est pas l'exercice que je préfère mais il est indispensable pour débrider le moteur, pour augmenter sa tolérance à la douleur et reculer le seuil de production des lactates, l'ennemi numéro un du coureur de fond. Bref, on se fait souffrir pour pouvoir... moins souffrir. Logique. Suite au prochain épisode.