1 | Que disent les organisateurs?

"Rassembler onze mille athlètes, des milliers de coaches et des dizaines de milliers de volontaires venus du monde entier en pleine pandémie, ça ne tient pas la route. Je ne vois pas comment on peut y arriver", disait le champion de natation américain Michael Phelps à la mi-décembre sur CNN. Un scepticisme que partagent les experts de la santé du monde entier, notamment du Japon. D'autant qu'avec l'arrivée d'une variante du virus, le nombre de contaminations repart à la hausse. Dans certains pays, il n'a même jamais été aussi élevé.
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"Rassembler onze mille athlètes, des milliers de coaches et des dizaines de milliers de volontaires venus du monde entier en pleine pandémie, ça ne tient pas la route. Je ne vois pas comment on peut y arriver", disait le champion de natation américain Michael Phelps à la mi-décembre sur CNN. Un scepticisme que partagent les experts de la santé du monde entier, notamment du Japon. D'autant qu'avec l'arrivée d'une variante du virus, le nombre de contaminations repart à la hausse. Dans certains pays, il n'a même jamais été aussi élevé. Les organisateurs (le Comité International Olympique, le Comité Paralympique, le Comité d'Organisation TOCOG et les autorités japonaises) se montrent moins réservés. Officiellement, du moins. Au cours des derniers mois, encouragés par les campagnes de vaccination, leurs présidents respectifs ( Thomas Bach, Andrew Parsons, Yoshiro Mori), le Premier ministre Japonais Yoshihide Suga et le ministre olympique Seiko Hashimoto n'ont cessé d'affirmer que les Jeux auraient lieu coûte que coûte. "Ce sera comme un tournant dans l'histoire, une lumière au bout d'un tunnel dans lequel le monde se trouve depuis un an et demi. Le symbole de l'unité, de la solidarité et de la résilience de l'humanité qui aura vaincu le coronavirus." De la propagande à l'état pur, car finalement, tout tourne autour d'une seule chose: l'argent. Il y a tout simplement trop de milliards de yens et de dollars en jeu pour annuler les JO ( voir question 3). Pas question non plus de les reporter à nouveau à l'automne 2021 ou à l'été 2022. Dans le premier cas, on serait trop près des Jeux d'hiver de Pékin (février 2022) et dans les deux cas, il faudrait à nouveau chambouler un calendrier sportif déjà revu l'année dernière. De plus, les coûts, déjà faramineux, ne feraient qu'augmenter. D'un point de vue pratique, il serait aussi impossible d'encore prolonger les contrats de leasing des 43 centres. Pareil pour l'utilisation du village des athlètes, dont les appartements sont déjà vendus à des particuliers. Il ne faut pas non plus négliger la fierté des dirigeants japonais. Si la Chine, voisine et rivale, parvient à organiser les Jeux d'hiver début 2022, ils perdraient la face. Si le scénario-catastrophe d'une annulation est inévitable, le CIO et le TOCOG devront prendre une décision et communiquer avant fin mars, comme en 2020 (ils l'avaient fait le 24 mars). Car plus on tarde, plus le chaos sera grand. Mais à l'heure actuelle, ce scénario est donc exclu. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problème. C'est le plus gros souci des Japonais, même si, comparativement à l'Europe et aux États-Unis, les chiffres sont relativement bons: jusqu'ici, on recense plus de 250.000 infections et 3.500 morts pour un pays de 125 millions d'habitants. En Belgique, on en est à plus de 650.000 cas et près de 20.000 morts pour onze millions d'habitants... Mais depuis fin octobre, au Japon, les courbes s'élèvent de façon inquiétante, on bat des records chaque jour. Surtout dans la capitale, Tokyo, et dans trois autres préfectures voisines. Cette évolution rapide du nombre d'infections et d'hospitalisations met le système de soins de santé sous pression. Comparativement à l'Europe, le Japon dispose en effet de moins de lits en soins intensifs. Cette deuxième vague de coronavirus est partiellement attribuée à la campagne Go To Travel du Premier ministre Yoshihide Suga qui, en septembre, a succédé à Shinzo Abe, malade. Cette campagne de promotion du tourisme intérieur visait à aider les secteurs du transport et de l'horeca, durement touchés. En raison de l'augmentation des chiffres, Suga, très critiqué, a supprimé cette campagne. La semaine dernière, il a annoncé l'état d'urgence dans certaines villes, dont Tokyo. Cela ne se traduit pas par un confinement comme en Europe, car la constitution japonaise ne le permet pas. Les autorités ne peuvent que recommander fortement la fermeture des entreprises et des restaurants, ainsi que la suppression des déplacements non-essentiels après 20 heures. Suga a tout de même fermé les frontières aux étrangers jusqu'à fin janvier. Le processus de vaccination a également été accéléré. La campagne débutera en février plutôt qu'en mars. Après avoir vacciné les groupes prioritaires, le gouvernement japonais veut avoir suffisamment de doses à la fin juin pour vacciner toute la population mais il ne donne pas de timing précis. Un mois plus tard, le 23 juillet, les Jeux commencent... Le gros problème, c'est que, traditionnellement, les Japonais se méfient des vaccins. Un récent sondage indique que seulement 16% de la population est prête à se faire vacciner sans réserve, tandis que 16% refuse tout vaccin. Et 58% veut attendre six mois à un an. Jusqu'après les Jeux, donc... L'an dernier, le comité d'organisation TOCOG parlait d'un montant de 10,4 milliards d'euros, mais selon le National Audit Board japonais, ce budget serait au moins doublé. Selon l'Université d'Oxford, Tokyo2020 (le nom commercial n'a pas changé, car les articles de merchandising étaient déjà fabriqués) seraient ainsi les Jeux les plus chers de l'histoire. Et à l'époque, on ne parlait pas encore de remise. Jusqu'à présent, celle-ci a engendré au moins 2,3 milliards de frais supplémentaires, dont 740 millions rien que pour les mesures de lutte contre le coronavirus ( voir questions 5 et 6). Le budget officiel s'élève donc à 12,7 milliards, le double de ce qui avait été prévu en 2013, lorsque Tokyo s'est vu attribuer les Jeux. Des investisseurs privés prennent 5,5 milliards à leur charge. Le reste est financé par l'État japonais, le gouvernement de la métropole de Tokyo et le CIO. Celui-ci paye environ un milliard d'euros, mais n'intervient pratiquement pas dans les frais de 2,3 milliards engendrés par le report. Et les assurances n'ont versé "que" 400 bons millions au TOCOG. Le comité organisateur a certes pris une cinquantaine de mesures budgétaires - moins de tickets gratuits, moins d'officiels et de VIP, des cérémonies d'ouverture et de clôture moins extravagantes - mais celle-ci n'ont permis qu'une économie de 240 millions. Les 68 sponsors japonais comme Asics, Canon, Fujitsu Limited, Japan Airlines et Mitsubishi ont tous prolongé leur contrat d'un an. Au départ, beaucoup de ces entreprises hésitaient, mais elles ont cédé sous la pression politique... Cela ne rapporte toutefois que 175 millions d'euros, dont une partie en biens et services. Un montant qui s'ajoute aux 2,7 milliards d'euros de sponsoring local récoltés avant le report des Jeux, soit deux ou trois fois plus que lors des éditions précédentes. Un exploit que les organisateurs doivent surtout à leur partenaire, l'agence de publicité Dentsu Inc. On comprend pourquoi c'est surtout elle qui fait pression sur le gouvernement japonais et le comité d'organisation pour que les Jeux soient maintenus. Le CIO aussi, d'ailleurs. 73% de ses revenus - soit 4,6 milliards d'euros sur la dernière olympiade - proviennent des droits de télévision et 18% du sponsoring. Les 28 fédérations sportives internationales, dont certaines peinent à garder la tête hors de l'eau, et les 206 comités olympiques nationaux dépendent eux aussi de cet argent redistribué par le CIO. En raison du report, ils n'ont touché qu'une partie des montants prévus. Mais pour le CIO, une annulation ferait encore bien plus mal en termes d'image que sur le plan financier. Il est en effet assuré auprès de la Lloyd's of London. La prime qu'il a versée pour les Jeux de Tokyo 2020 s'élèverait à vingt millions d'euros, mais il retoucherait une bonne partie de son investissement (environ un milliard d'euros) et ne devrait pas payer d'indemnité au Japon, car le cas n'est pas prévu au contrat des villes-hôtes. # ????????????: sur Twitter, le hashtag japonais est de plus en plus tendance. En anglais, il signifie: #CancelTokyo2020. Le mécontentement de la population japonaise est de plus en plus fort. Lors de la dernière enquête menée par la chaîne de télévision NHK entre le 11 et le 13 décembre, seuls 27% des Japonais estimaient que les Jeux devaient avoir lieu l'été prochain. 31% étaient pour un report et 32% pour une annulation définitive. En octobre, un sondage du même genre avait révélé que 40% de la population était pour le maintien des Jeux. Les critiques invoquent surtout leur prix gigantesque. Et le report n'a fait qu'aggraver les choses en la matière. De plus, en raison des mesures de lutte contre le coronavirus et des restrictions au niveau du public ( voir question 5), on ne pourra pas parler de véritable ambiance olympique. Olav Spahl, chef de mission du COIB, ne parle plus de Jeux Olympiques, mais de "rencontres olympiques". La ville de Tokyo sera moins mise en évidence qu'on le pensait. Les Jeux devaient servir à booster le tourisme au cours des années suivantes et donner ainsi un coup de pouce à l'économie japonaise, mais en janvier, étant donné le retour limité, la très influente agence de presse Kyodo News se demandait s'il était bien raisonnable de dépenser des milliards de yens et de prendre autant de risques sanitaires pour accueillir des dizaines de milliers d'athlètes et de spectateurs à Tokyo. Le CIO et le TOCOG espèrent que oui. "Des Jeux Olympiques sans public, c'est comme un repas sans épice", déclarait la semaine dernière Saburo Kawabuchi, le maire du village olympique. Ce serait surtout un nouveau coup dur au niveau financier puisque la vente des tickets aurait dû rapporter 650 millions d'euros. Mais la vraie question, c'est: quel pourcentage de la capacité des stades sera ouvert au public? Et surtout: les spectateurs étrangers seront-ils admis ou seuls les Japonais pourront-ils entrer? Selon son président, Yoshiro Mori, le TOCOG ne prendra cette décision qu'entre mars et mai, en fonction des courbes du coronavirus au Japon et dans le reste du monde. Mori a cependant reconnu qu'il était "difficile d'un point de vue pratique" d'imposer une quarantaine de deux semaines aux spectateurs étrangers après leur arrivée sur le sol japonais. Quoi qu'il en soit, les spectateurs devront respecter un protocole strict. Port du masque obligatoire, interdiction de crier, tests rapides à l'entrée du stade, reconnaissance faciale afin de voir si tout le monde porte le masque, prise de température, suivi des infections grâce à une application de tracing, téléchargement d'une application qui contrôlera les visas, les résultats des tests, les tickets et d'autres informations... Une task force composée de membres du TOCOG et des autorités japonaises a élaboré un recueil de mesures énorme dont la dernière mise à jour a été présentée en décembre. À leur arrivée à l'aéroport de Tokyo, les athlètes devront présenter un test Covid réalisé au cours des 72 heures précédentes. Au cours de leur séjour au Japon, ils seront testés tous les quatre ou cinq jours. À cet effet, un Infectious Disease Control Centre sera installé dans le village olympique. Tous les participants devront également signer une charte de bonne conduite qui garantira les règles de base: hygiène des mains, port du masque et distanciation sociale. Il sera interdit de parler fort, les rapports sexuels seront prohibés également - il n'y aura donc pas de distributeurs de préservatifs au village olympique. Le shopping et le tourisme à Tokyo sont fortement déconseillés, tout comme l'usage des transports publics. Le recueil de mesures parle de "deux semaines d'isolement après l'arrivée au Japon", mais selon toutes les parties concernées, c'est prématuré. Les coureurs participant au Tour de France ne devraient donc pas faire de choix. Comme les autres athlètes, ils limiteront au maximum leur séjour au village olympique (cinq jours avant et deux jours après leur compétition). Une réunion des commissions médicales des comités olympiques nationaux abordera ce sujet le jeudi 14 janvier prochain. Selon le CIO, le vaccin ne sera pas obligatoire, mais le président Thomas Bach encourage fortement les athlètes à se faire vacciner. Dans la mesure du possible, car tous les pays (206) ne pourront ou ne voudront pas vacciner leurs participants avant le 23 juillet. Chaque pays a en effet ses priorités, ses moyens financiers et ses capacités en la matière. Tout comme les mesures de confinement, cela va en tout cas accentuer le déséquilibre en matière de préparation entre les 11.090 athlètes. En Belgique, le COIB a demandé aux commissions compétentes si, en raison des Jeux et des conditions de voyage spécifiques pour participer aux tournois de qualification, les athlètes participant aux Jeux Olympiques pourraient être vaccinés en priorité. Au moment de mettre sous presse, il n'avait pas encore obtenu de réponse à cette question. Et beaucoup d'autres restent en suspens. La seule chose qui semble certaine, c'est que: The Games must and will go on. Pour le moment en tout cas...