" Welcome to the Bay Area ", c'est le titre de la brochure destinée à la presse, envoyée par courriel la veille du match des Golden State Warriors contre les New Orleans Pelicans. La Bay Arena est située sur le territoire d'Oakland, la ville qui se trouve au nord de la baie de San Francisco. Elle est moins connue, moins riche et moins flashy que sa voisine et elle attire donc moins de touristes, hormis les nombreux amateurs de basket. C'est qu'Oakland abrite l'Oracle Arena, le port d'attache des Warriors.
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" Welcome to the Bay Area ", c'est le titre de la brochure destinée à la presse, envoyée par courriel la veille du match des Golden State Warriors contre les New Orleans Pelicans. La Bay Arena est située sur le territoire d'Oakland, la ville qui se trouve au nord de la baie de San Francisco. Elle est moins connue, moins riche et moins flashy que sa voisine et elle attire donc moins de touristes, hormis les nombreux amateurs de basket. C'est qu'Oakland abrite l'Oracle Arena, le port d'attache des Warriors. Toutefois, pour le shootaround matinal, la presse doit se rendre avant chaque match à domicile au Rakuten Performance Center. Contrairement à l'Oracle Arena, il se trouve au centre tout en béton d'Oakland, au cinquième étage du Convention Center accolé à l'hôtel Marriott. L'endroit est presque tenu secret pour préserver la tranquillité des joueurs : beaucoup de supporters ne le connaissent pas. Il n'y a donc pas la moindre indication concernant l'équipe à l'extérieur ni dans le lobby, hormis une flèche pour indiquer où le staff se trouve. Dans le couloir du cinquième étage, en revanche, le mur est orné de photos des légendes du club. À 10h45, trois quarts d'heure avant le début de la séance matinale, Raymond Ridder, l'attaché de presse des Warriors, ouvre la porte à une vingtaine de journalistes. Ridder a revêtu un maillot, un short et porte un serre-tête. Il s'est déguisé en Klay Thompson, qui a établi un record de trois-points en NBA la veille à Chicago, un record jusqu'alors détenu par son coéquipier Steph Curry. Il en a réussi 14 de plus. Le complexe d'entraînement est plus grand qu'on ne s'y attend : trois terrains, plus une grande salle de fitness et des vestiaires attenants. Comme toutes les formations de NBA, les Warriors ont accroché des banderoles avec les titres remportés aux poutres et orné le pourtour des maillots des anciennes légendes du club. La star actuelle, Curry, est déjà en plein exercice. Il tire de toutes parts, sur un fond musical. Délivré de tout défenseur, le meilleur buteur de l'histoire de NBA ne rate quasi aucun tir. Quand ça lui arrive, il hoche la tête, mécontent. De l'autre côté du terrain, son collègue Klay Thompson exerce ses tirs en suspension. L'autre vedette, Kevin Durant, est déjà étalé, détendu, sur un tapis à côté du terrain, comme le coach Steve Kerr et le manager sportif Bob Myers, qui effectuent du stretching en bavardant. Draymond Green, l'autre membre du Fab Four des Warriors, parle aussi mais aux journalistes. Ceux-ci ne peuvent pas se plaindre de la disponibilité des stars du Golden. " Le staff de relations publiques des Warriors a gagné le Media Relations Award de NBA trois années d'affilée ", raconte Phil Barber, reporter du journal local The Press Democrat. " Raymond Ridder et ses gens sont conscients de la nécessité de permettre aux journalistes d'effectuer des reportages profonds, loin des clichés, en cette période de haute conjoncture. " La NBA est de toute façon plus ouverte à la presse que les autres sports américains et certainement que le football, poursuit Barber. " L'été dernier, j'ai suivi Manchester United, l'AC Milan et le FC Barcelone pendant un tournoi ici en Californie. Ces vedettes du football sont inaccessibles ! Même répondre à une question après le match semblait demander un effort considérable. La plupart d'entre eux ont fait semblant de ne pas nous voir et ont immédiatement rejoint leur bus. Même les entraîneurs. " C'est bien différent chez les Warriors. Quand nous demandons à Raymond Ridder si nous pouvons brièvement parler à Ron Adams, l'assistant de Steve Kerr, qui a entraîné Sunair Ostende en 1978-1979, il répond : " No problem. " Peu après, nous sommes aux côtés du cerveau défensif du Golden State. Âgé de 70 ans, il pédale avec ardeur sur son home trainer. Le bref entretien va durer 40 minutes et il posera autant de questions que nous. Nous parlons de son passage en Belgique, à trente ans : " Un tournant dans ma vie ", d' Eddy Merckx : " Le plus grand de tous les temps ", de la problématique migratoire en Belgique et aux USA : " Vous risquez aussi de voir arriver un Trump au pouvoir ? ", du football des Diables Rouges en Russie et... du Cercle Bruges : "Ce club existe-il encore ? ", mais aussi de Dario Gjergja, le coach du BC Ostende, avec lequel Adams est en contact, et des Warriors : " Nous sommes la meilleure équipe et aussi la plus heureuse. " Les 19.596 supporters des Warriors qui vont remplir l'Oracle Arena pour la 295e fois sont en tout cas heureux. C'est la troisième plus longue série de NBA. D'ailleurs, 44.000 personnes figurent sur la liste d'attente pour un abonnement. L'arène, un peu désuète, est très appréciée, plus encore ces jours-ci : en 2019, après 47 ans, le Golden State va en effet déménager de l'autre côté de la Baie, dans le flambant neuf Chase Center de San Francisco. Un des slogans de la saison est donc " Celebrate 47 ". Les supporters des Warriors se pressent aux portes trois heures avant le coup d'envoi, à 19h30, alors que les portes n'ouvrent que deux heures avant le match. C'est que les 10.000 premiers vont apercevoir Kevin Durant. En attendant, on assure l'ambiance en diffusant des extraits des commentaires TV des dernières finales de NBA et des messages de l'entraîneur des Warriors Steve Kerr - " Vous allez être les témoins du Greatest Show on Hardwood ", - de Steph Curry - " Welcome to Oracle Arena, The Home of Splash ! " - et de Draymond Green - " I hope you're ready, this is Warriorsground ! " À l'intérieur, on continue à alimenter l'enthousiasme des spectateurs. Ce soir, c'est Halloween, c'est encore plus spécial. La plupart des mille collaborateurs qui assurent le bon déroulement du match se sont costumés ou maquillés, certains portent un masque. Même Klay Thompson est entré dans la salle revêtu d'une tenue de basket portée par l'acteur Will Ferrell dans la comédie Semi-Pro - y compris le bandeau, pour rappeler celui que Thompson portait quand il a établi son record des trois-points. Pendant le match, l'écran géant de l'Oracle Arena montre des séquences des joueurs des Warriors, qui parlent de leurs friandises préférées et de leur costume d'Halloween. Le show de la mi-temps, animé par le Warriors Dance Team, est aussi imprégné de l'ambiance d'Halloween. Les nombreux time-out sont meublés par des spectacles plus traditionnels, comme le fameux Kiss Cam : un couple doit s'embrasser quand la caméra zoome sur lui. Cette saison, le show est sponsorisé par HotelTonight, qui récompense le baiser le plus passionné par une nuitée gratuite. Tout n'est pas que commerce. On organise notamment un 50*50 raffle, une tombola. La moitié des bénéfices est versée à la Warriors Community Foundation et le solde à un vainqueur parmi le public. Le jackpot du jour est annoncé après le match : 14.050 dollars. Plus encore que les autres clubs de NBA, les Warriors sont très engagés socialement. Le match suivant, contre le Minnesota, est placé sous le thème des transgenres et de la communauté LGBT. L'Oracle Arena va se parer des couleurs de l'arc-en-ciel. Ce n'est pas que pour la façade, pas plus que l'engagement social de Steph Curry et du coach Steve Kerr. Tous deux ont souvent fait part de leur opinion sur le président Trump. Aujourd'hui, pendant sa conférence de presse de dix minutes, 1h45 avant le coup d'envoi, il arbore délibérément un T-shirt marqué du slogan " Rock The Vote ". Nous sommes à quelques jours des élections de mi-mandat et il faut que les gens se déplacent massivement pour voter. Kerr insiste : " Il nous faut plus de politiciens sensés, qui osent prendre de réelles mesures. C'est la seule façon de mettre un terme à la violence qui fait rage dans ce pays à cause des armes à feu. " Une vingtaine de minutes après la conférence de presse de Kerr, les deux vestiaires sont accessibles à la presse pendant une demi-heure. La NBA a imposé cette mesure, encadrée à l'entrée des vestiaires. Nous voyons donc les joueurs des Warriors se préparer tranquillement à l'échauffement, l'un parlant à un journaliste, l'autre au téléphone ou, comme Klay Thompson, en train de lire le New York Times, dont Trump fait la une. Steph Curry a entamé un échauffement de vingt minutes avec l'entraîneur-adjoint Bruce Fraser. C'est un des grands moments de la soirée. Avant même qu'il apparaisse dans le tunnel, beaucoup de jeunes supporters se sont massés à la sortie, smartphone et bic en mains. Ils veulent voir l'échauffement de Curry, une fascinante succession de tirs, des deux mains, à des distances quasi impossibles, avec accompagnement musical du DJ posté au coin du parquet mais surtout, ils veulent voir son fameux tir du tunnel. À la fin de son échauffement, en effet, Curry effectue toujours cinq essais du couloir au terrain. C'est toujours la même personne, un agent de sécurité appelé Curtis Jones, qui lui passe les ballons. " Il réussit la moitié des tirs ", sourit celui-ci. " Ce n'est pas un drame s'il rate. Il a déjà disputé des matches fantastiques après avoir loupé ses cinq envois. " C'est bingo au deuxième tir, à la grande joie des supporters. Le geste a l'air on ne peut plus simple pour le joueur le plus populaire de NBA, dans le monde entier et certainement auprès des supporters des Warriors. On mesure leur passion à l'applaudimètre lors de la présentation spectaculaire des joueurs et encore plus pendant le match, quand le meneur esquinte la défense des Pelicans de quelques longs tirs, dès le premier quart d'heure et sort un dribble phénoménal, à genoux. À chaque action, Curry fait s'envoler les décibels. " L'Oracle Arena est de toute façon la plus bruyante de NBA mais encore plus quand Steph est en forme ", raconte Melvin Karsenti, qui suit les Warriors pour le site Basket USA et est installé à côté de nous dans la tribune, dans le coin supérieur du premier anneau. " On perçoit l'énergie avant même qu'il ne reçoive le ballon. Draymond Green, flamboyant, allume le public mais Steph est vraiment le Baby de la salle. " Karsenti ajoute que l'ambiance est encore plus électrique que la saison passée quand les étoiles du Golden étaient plutôt en mode cruise control pendant le championnat régulier. " Ils affichent plus de passion et le public le sent. Le fait que ce soit la dernière saison dans cette salle joue aussi un rôle : tout le monde veut en être. " Steph Curry va conduire les Warriors à une victoire 131-121 en marquant 37 points, dont sept trois-points. Une énième démonstration du Greatest Show on Hardwood mais une routine pour les vedettes, durant une saison qui comporte 82 matches. Les joueurs ne manifestent donc pas de joie outrancière pendant la conférence de presse qui suit, dans une salle étonnamment petite. Kerr n'est d'ailleurs pas tout à fait satisfait : " Notre défense était mauvaise. " Curry, Durant et Green passent et restent ensuite disponibles dans les vestiaires, qui sont rouverts à la presse un quart d'heure après le match. Nous apercevons donc Durant, plongé dans un bain de glace, discuter avec un collaborateur du club. De l'autre côté, Curry, qui sort de la douche, essuie ses abdos tout en bavardant avec Ron Kroichick, du San Francisco Chronicle. " J'avais besoin de lui pour un reportage, indépendamment du match ", raconte ensuite Kroichick. " Je dois profiter de ces moments pour lui parler en tête à tête. C'est encore faisable ici (il y avait 56 journalistes accrédités, ndlr) mais c'est impossible avec LeBron James dans le cirque médiatique qui entoure les LA Lakers. Évidemment, je le connais depuis des années, ce qui facilite les choses. Vous, ce n'est pas la peine d'essayer. " Déranger Curry ? Non, d'autant qu'entre-temps, il a entamé une conversation sur Face Time avec sa femme Ayesha et leur petite fille Riley. Il n'en reste pas moins frappant, pour un journaliste belge inconnu, même s'il a subi un screening approfondi de la NBA pour obtenir son accréditation, de voir une des plus grandes stars sportives du monde changer de slip. Sans s'en soucier. En quittant le vestiaire, Curry nous fera même remarquer que nous avons laissé tomber un bic. De fait, beaucoup de footballeurs pourraient s'inspirer de lui.